mardi 9 mai 2017

Une visite


                        « Devine qui j’ai vu… »
           
Germaine avait l’air lucide, pour une fois. D’habitude, elle n’arrivait pas à aligner plus de trois mots. Les difficultés de cet âge, voyez-vous. En même temps, cette vieille dame en avait vu d’autres. A quatre-vingt-douze ans, elle devait en avoir fait, des connaissances ! Cela ne l’avait pas empêchée de se retrouver à la maison de retraite des « Macarons », établissement perdu en pleine campagne. Pauvre être.
Occupé à lui servir son thé quotidien, je pris quelques temps avant de lui répondre. La vapeur du liquide me chatouilla les doigts, m’irritant un peu.
– Vous avez fait une nouvelle rencontre Germaine ? fis-je.
            – Une nouvelle rencontre ? Oh non jeune homme, celui-là je le connais depuis bien longtemps !
            Ne cherchant pas à en savoir plus, trop pressé par les autres pensionnaires que je devais assister, je lui tendis machinalement sa tasse, le regard scrutant l’horizon, faisant un rapide tour du travail qu’il me restait à faire.
            – Vous m’en direz tant ! Bon je vous laisse, il faut que j’aille aider Martine à monter les escaliers du premier. Faîtes attention avec votre thé, il est chaud ! expliquai-je, debout, prêt à partir.
            Elle ne me laissa pas faire. Ni une ni deux, elle m’avait attrapé la main, son regard tantôt fixe tantôt bancal bien posé sur mon visage. Ses yeux, que je n’avais jamais vraiment pris le temps de contempler, me parurent emplis de sincérité, de bonne volonté. Elle ne voulait pas que je parte, ça c’était sûr. Mais qu’avait-elle donc à me dire ?
            – Devine qui j’ai vu !
            Là, je ne savais pas du tout quoi faire. Tenté par ma part sombre de dégager violement ma main, je restais là, tout bêtement, bien stable sur mes appuis. Nos regards se croisèrent pendant plusieurs secondes, droits, puis je retirai délicatement ma main de son emprise. Elle me laissa faire. Sa détermination sauvagement exprimée s’en était déjà envolée.
            – Je ne sais pas, Germaine. Je n’en ai aucune idée, déclarai-je simplement à voix basse, prenant le chemin des escaliers.


            Je m’en voulus toute la nuit. C’était à peine si j’avais réussis à fermer l’œil. La télévision n’avait pas pu m’endormir correctement ce soir-là. Germaine était restée dans mes pensées, comme un spectre hantant mes souvenirs. Une part de moi, assez forte, regrettait vivement mes actions de la veille.
Pourquoi avais-je une fixation comme celle-ci ? Je ne pouvais pas expliquer ce qui m’arrivait. Cela faisait bien sept ans que je travaillais dans cet établissement. Des personnes de ce genre, j’en avais vu passer, et trépasser. Mais aucun ne m’avait autant atteint psychologiquement. C’est comme si cette carapace de raison que je m’étais employé à construire ces sept dernières années, en me convaincant d’une certitude du genre « c’est la vie, c’est comme ça », venait de se briser en mille morceaux.
            Le matin, mon petit-déjeuner ne résista pas longtemps. Il fallait que je parte de chez moi, que j’aille au plus vite là-bas, quitte à arriver bien en avance. Laissant la vaisselle dans mon évier, s’entremêlant avec celle de la veille, je partis en vitesse.
            Le trajet, qui me paraissait parfois trop court à mon aise, fut d’une longueur exécrable cette fois-ci. Ayant du mal à contrôler mon pied, qui pivotait irrégulièrement sur la pédale d’accélérateur, j’avais une envie folle de tout envoyer balader et de foncer droit à mon objectif.
            En une trentaine de minutes, ce fut fait. Me garant en travers débordant sur une place handicapée, je fonçai à l’accueil, à la recherche de Sylvie, ma collègue chargée des visites. Je n’eus aucun mal à la retrouver. A peine arrivé, mon sac à dos encore harnaché, je me jetai littéralement dessus.
            – Sylvie ! Il faut que tu me dises qui Germaine a pu voir ces derniers temps !
            Son visage habituellement tout sourire se dégrada peu à peu à l’entente de ma requête expéditive. L’humeur du matin…
            – Germaine ? Laquelle de Germaine ?
            La question me parut insurmontable. Perdu dans tous ces noms, ces prénoms, ces adresses, je réfléchissais à voix haute.
            – Guérin… Parmentier… Apshé… Trublion ! Je crois que c’est Trublion ! Germaine Trublion !
            Sylvie, qui était un vrai annuaire sur pattes, sut en quelques secondes de qui je voulais parler.
            – La vieille qui boit toujours son thé bouillant là ? Attends laisse-moi voir… Je peux faire une recherche rapide sur les dix derniers jours si tu veux…
            ­– Fais ! lui ordonnais-je.
            Ses doigts tapèrent vite la requête sur son clavier. La lumière de l’écran, faible, illumina ses yeux qui glissèrent de fenêtre en fenêtre. Après quelques dizaines de clics, de soupirs de consternation, ce fut fait. Et le résultat final ne tarda pas à tomber.
            – Personne. Elle n’a vu personne ces dix derniers jours, et je pourrais bien remonter jusqu’à l’année dernière. Ce sera toujours la même conclusion, déclara Sylvie d’un air faussement désolé.
            Je restai de marbre pendant quelques secondes. Cette réponse ne me suffisait pas. Je ne pouvais pas finir sur un tel dénouement ! Toute cette peine, toute cette interrogation… Il fallait que j’en aie la réponse moi-même.
            Lui demandant avec la même vivacité son numéro de chambre, j’eus l’impression de me mettre un collègue de plus à dos.

« 446 ». C’était ma prochaine destination. Courant dans les couloirs, ne me souciant pas du bruit assourdissant que cela faisait, je passai devant le lieu de notre dernière rencontre. La salle de repos… Là où elle m’avait posé cette question auquel je n’avais accordé aucune importance.
Escaladant à la vitesse de l’éclair les étages, j’arrivais dans le long couloir qui menait à sa chambre. Située tout au fond, à droite, selon les dires de Sylvie, je n’eus aucun mal à la trouver. Les clés de tout l’étage en main, je m’empressai d’ouvrir la porte sans frapper avant, comme l’exigeait la procédure. Il fallait que j’obtienne ma réponse au plus vite.
            Et cette dernière ne tarda pas à venir, foudroyante.
            La porte s’ouvrit, m’offrant la vue du corps de Germaine Trublion, couché sur le sol, ses draps et ses couettes dépassant du lit. Son visage était figé dans un sourire implacable. Sa peau, au teint pâle, semblait rayonner de chaleur et de vie. Son poignet, fermé, me faisait penser à celui d’un enfant endormi. Elle venait de nous quitter, dans une paix effarante.

            Une nouvelle rencontre ? Oh non jeune homme, celui-là je le connais depuis bien longtemps !

            La réponse me parut maintenant toute claire.




FIN