mardi 9 mai 2017

Un café fort mais pas trop

    « Devine qui j’ai vu, cet après-midi, Marcel. Accroche bien tes vieilles oreilles sur les côtés de ton crâne cabossé parce qu’elles risquent de ne pas résister aux mots émus, tes vieilles oreilles ! Viens. On sera bien, là, dans le jardin. Assieds-toi près de moi. Regarde, les chaises sont comme on les aime : indulgentes.
Je te sers un café. Un café fort mais pas trop et une tartelette. Tu veux bien partager l’instant et une tartelette avec moi ? Les tartelettes sont tellement nécessaires quand on a du chagrin. Elles adoucissent les angles trop rudes de la vie surtout celles au citron. Ce sont mes préférées, depuis toujours. »

    Je ne me rappelle plus l’âge que j’ai exactement mais Marcel le sait, lui, parce que Marcel et moi, nous sommes devenus vieux ensemble, il y a longtemps déjà. Il sait ce que j’ai oublié. Il est ma mémoire. Il est mon recours.
J’aime le mélange des couleurs dans la tartelette au citron : le jaune acide et crémeux et le ruban circulaire de la meringue beige et molle. J’aime la difficulté dans le geste qui casse la pâte friable. Il y a là toute la fragilité du monde.
A la fin, il reste dans l’assiette, des miettes.

    « Quand je dis « tartelette », je pense à Arlette.
Tu te rappelles d’Arlette, Marcel ? Ne me dis que tu as oublié Arlette et son regard chlorophylle et son sourire rose pâle et ses mains douces comme du coton et ses petits pieds de danseuse. Tu te rappelles, nous étions tous les deux amoureux d’elle. Elle était si jolie, Arlette.
Je n’entends pas ce que tu me dis, Marcel… Attends… J’arrête de mastiquer, je percevrais mieux le son de ta voix… Attends… Je vais siroter une gorgée de café. Il est fort mais pas trop. Il va refroidir et le café froid, tu sais ce que j’en pense. Toi, non plus, tu n’aimes pas le café froid, hein, Marcel mais de qui parlions-nous ? Ah, oui… De la belle Arlette et… Tu disais… Quoi ? Tu es sûr ? Alors, là, Marcel, je n’en reviens pas ! Tu as épousé Arlette ! Et c’est maintenant que tu me le dis ! Tu m’annonces ce drame, là, sans précaution, sans te demander si moi, ton vieil ami, je vais supporter le choc !
Sers-moi une autre tartelette, Marcel, s’il te plaît. Les tartelettes sont tellement utiles quand on a de la peine !

    Quand je dis « tartelette », je pense à Arlette.
Tu te rappelles d’Arlette, Marcel ? Ne me dis pas que tu as oublié Arlette… Elle était si jolie, Arlette… Oh… Fais attention, Marcel, tu as renversé ton café sur ton pantalon !
Tiens, on a de la visite... Ne te retourne pas, je te décris cette jolie personne qui s’approche de nous. Elle a un regard chlorophylle, son sourire est rose pâle, ses mains semblent douces comme du coton et ses pieds sont si petits que je ne les vois presque pas. On dirait des pieds de danseuse dans l’herbe. »

    Je ne vois de cette femme que sa silhouette lentement mobile et le trouble de Marcel qui s’est noyé dans le fond de sa tasse. Marcel frotte nerveusement son pantalon, la tâche de café est tenace et sa tartelette intacte. Il se lève avec courtoisie, attiré par le parfum de lilas blanc que la silhouette a déposé d’une main cotonneuse sur son épaule docile.
Marcel et la silhouette ont vingt ans, désormais. Ils se regardent pour l’éternité et pour eux, la tartelette n’est pas une nécessité.

    « Devine qui j’ai vu, cet après-midi, Marcel mais… Tu ne me présentes pas ? Moi, c’est Pierrot. Marcel dit que la silhouette s’appelle Arlette et moi, quand je dis « Arlette », je pense à tartelette.
Tu te rappelles, Marcel, les tartelettes ? Ne me dis pas que tu as oublié les tartelettes au citron, ce sont mes préférées parce qu’elles apaisent délicieusement les bords trop barbares de la vie. J’aime le mélange des âpretés, les copeaux verts et acidulés et la délicatesse fruitée du petit dôme jaune. J’aime la mimique coquette qui suit la gourmandise. Il y a là tout le paradoxe de l’existence.

    Marcel, assieds-toi, s’il te plait, je voulais… C’était important… Je voulais ton avis… Arlette, reste, si tu veux. Je te regarde, Marcel, parce que j’espère trouver dans ton visage un détail qui m’aidera à reprendre le fil de notre histoire. Ton visage est utile, dans ces cas-là. Je fixe un point qui me rappelle un mot et ce mot déclenche un souvenir puis une conversation. Laisse-moi te regarder encore, Marcel. Tes yeux sont ronds et clairs, on dirait des flaques. Tes joues sont creusées de petits chemins de campagne, on a envie de s’y promener et de s’arrêter un instant. Une bouche féminine a laissé, là, une trace rose pâle, on dirait une décalcomanie et c’est joli. Ton nez est celui de ton père : solide et puissant. Les cernes autour sont un ruban génétique. Ta bouche est fine comme un trait vite esquissé à la dernière minute. Elle me dit toujours des choses gentilles, ta bouche. Ton front est large à l’infini, il n’a pas de frontière avec le crâne… Crâne… Un mot, un souvenir, une conversation…
Le souvenir est là sur le mot « crâne », la conversation va reprendre… Ton crâne est cabossé et si je regarde tes vieilles oreilles sur les côtés, je me rappelle le début de l’histoire alors reprenons, si tu veux bien.

    Devine qui j’ai vu, cet après-midi, Marcel. J’ai vu une dame… Une vieille dame, elle s’est approchée de moi et elle m’a embrassé, sans hésitation. Tu me connais, Marcel, je ne suis pas farouche mais tout de même, c’est une drôle de manière d’aborder un inconnu ! Tu n’es pas de mon avis, Marcel ? Ah, tu vois, toi aussi, tu trouves que c’est un peu cavalier !
Après les embrassades, le tutoiement ! J’ai dû remettre les pendules à l’heure ! Une inconnue qui ne se rend pas compte de la méprise, tu penses bien que je ne me suis pas laissé faire ! Et la voilà repartie dans un charabia que j’ai vite interrompu. Elle semblait triste comme si la réalité était insupportable pour elle mais je ne pouvais pas lui mentir et poser mes mains sur les siennes qui avait déjà envahi mes joues.

    Elle avait apporté un plateau pour le goûter. J’étais troublé parce que quelque chose en elle m’était presque familier. Sa manière de parler, son chemisier fleuri et frêle, son sourire d’une tendresse infinie, la forme de sa bouche en mouvement et ses gestes délicats, tout me rappelait une sensation douce mais bien trop lointaine pour que je puisse établir avec elle un contact normal.
L’âge avait épargné sa voix. Chacune de ses phrases était une mélodie et quand elle a dit : « les cafés sont chauds mais pas trop et les tartelettes au citron », je me suis mis à pleurer… Il y avait des larmes dans mon café et dans le sien aussi. Il pleuvait sur nos tasses. »

    D’habitude, quand je dis « tartelette », je pense à Arlette mais là… L’instant était différent et les larmes de cette dame me faisaient penser à quelque chose de très beau. Je voulais dire un mot, un souvenir et reprendre une conversation ancienne.
Ce mot, c’est « larme » et je l’associe à « charme » parce que j’ai, en face de moi et les larmes et le charme qui chamboulent et mon âme et mon cœur de vieillard.

    Marcel et Arlette ont cessé de se regarder. Ils ont cessé de parler aussi. A leur côté, la dame est là. Elle est là depuis le début du récit. Immobile et silencieuse. On ne l’entend pas pleurer, on voit juste des gouttes translucides suivre un itinéraire précis sur ses joues que je devine tièdes.
Elle tend vers moi une tasse de café fort mais pas trop et une tartelette au citron, sa main tremble.
Je reconnais ce geste si simple. J’associe la tartelette au citron à une émotion particulière et très ancienne. Un mot, un souvenir, une phrase et, furtivement, je dis : « Merci Louison pour la tartelette au citron ».

    « Reste encore un instant, Marcel, s’il te plait. Oui, là, on sera bien, dans le jardin. J’ai quelque chose à te dire. Devine qui j’ai vu cette après-midi, Marcel… Je ne sais plus… Une dame… Je crois… Je ne sais plus… Et si on mangeait une tartelette au citron, Marcel… C’est ma préférée. Quand je dis tartelette au citron, je pense à Louison. Pour toujours.
Marcel, cet après-midi, je crois bien que j’ai vu Louison. Elle est si jolie, Louison. »

    L’obscurité envahit l’espace aussi brutalement que le silence autour et lorsque les comédiens apparaissent sur la scène en se tenant par la main, les spectateurs applaudissent plus fort encore.
On reconnaît Marcel, Arlette, Pierrot et Louison dans un décor champêtre. Il y a de la joie dans leur regards pétillants et dans le claquement tonique de leurs pas sur les planches. Les saluts durent longtemps. Le public renifle discrètement. Une surprise va requinquer les âmes émues à la sortie du théâtre. C’est un buffet garni de café fort mais pas trop et de tartelettes au citron et les comédiens démaquillés suggèrent au public attendri de jouer à « devine qui j’ai vu… ».
C’est un jeu mais on dirait la vie.