mardi 9 mai 2017

Le Café de la mairie


    Devine qui j’ai vu ce matin au café de la mairie, ai-je dit à ma femme.
Il n’était pas midi lorsque je rentrais à la maison. Ma femme était dans le jardin, occupée à de nouvelles plantations.
    Je n’en ai pas la moindre idée, mais je sens que tu vas me le dire, me répondit-elle.
M’asseyant sur l’un des transats, encore humide de la pluie de la matinée, j’avais oublié de les rentrer la veille au soir, je commençais à lui narrer ma rencontre.
    Ce matin en m’asseyant à la terrasse du café de la mairie, je pensais pouvoir savourer tranquillement mon petit noir en me plongeant avec curiosité et délice dans la lecture des nouvelles locales rapportées avec une naïveté provinciale dans le journal du cru. J’adorais ces petits matins d’été, où la fraîcheur de la nuit n’a pas encore abandonné le combat face à la chaleur orageuse des journées d’été.
Je m’étais toujours demandé pourquoi ce café, situé en plein sur le port, à deux pas des quais, au milieu des bateaux de pêches, entourés de filets et d’odeur de poisson, avait hérité du nom de "Café de la mairie" et non de celui qui aurait normalement dû lui échoir, "Café du port" ou "Café des pêcheurs". Les plus anciens, ceux dont le père ou parfois même le grand-père avaient fréquenté à l’origine ce mastroquet, racontaient qu’au début, celui-ci était tenu par une maîtresse femme, portant le nom de Marie, qui en imposait autant par son tour de taille que par le vocabulaire maritime, imagé et coloré dont elle agrémentait ses paroles. De génération en génération, le nom de Marie s’était transformé en celui de mairie, donnant aujourd’hui ce nom si particulier à cet endroit. D’autres habitués, moins soucieux de l’exactitude de leurs propos, souvent des personnes n’étant originaires ni du canton ni du département, soutenaient avec force qu’à sa création le café portait le nom de "Café de la marine" et qu’il s’agissait de la déformation du mot marine, mot qui avait été estropié, malmené, pour devenir mairie, par quelques gabelous étrangers égarés sur nos côtes. Pour ma part, je trouvais les deux histoires plausibles, mais j’avais une préférence personnelle pour celle de la matrone.

Les caprices d’une météo changeante, qui est l’apanage de notre belle région, m’obligèrent à trouver refuge en un endroit moins exposé aux grains subits qu’un ciel noir inattendu, déversait en traits serrés. Là, dans la grande salle enfumée, je me posais sur une table encore humide du coup d’éponge qu’elle venait de recevoir de la part du garçon qui semblait déjà fatigué, exténué par sa journée venant à peine de commencer. Installé là, dans ce nouvel univers, j’examinais sans grande passion, d’un œil distrait et discret, le monde qui m’entourait. Un homme debout, accoudé au bar, enveloppé de volutes de fumée blanchâtres, capta mon intérêt. J’avais la très nette impression de le connaître, ou du moins de l’avoir souvent vu. Pourtant le visage que j’entrevoyais, mangé par une barbe foisonnante mal entretenue, surmonté de cheveux grisonnants en bataille, ne m’était pas familier.
C’était son allure générale, d’où je me trouvais, qui avait mis en alerte mon attention. L’impression globale qu’il dégageait me confortait dans l’idée que j’avais déjà croisé le chemin de ce personnage. Il portait une espèce de ciré jaune crasseux et une paire de bottes de caoutchouc usées, sur le devant desquelles une ancre de marine bleue finissait de se décoller. À ses pieds, un sac informe en grosse toile beige, était posé en vrac. Il avait cet air désabusé d’un habitué des lieux, dont la présence, à défaut d’être invisible, était silencieuse.

Je ne le voyais que de dos, mais sa carrure imposante et son cou épais, me faisait irrémédiablement penser à ces catcheurs masqués, aux noms évocateurs "d’Ange de l’enfer" ou "Du boucher des Ardennes", qu’avec mes parents, enfant je regardais terrorisé, à la télévision. Je me souviens encore des coups fantastiques que ces surhommes, ces démons portaient, assenaient à leurs adversaires qui terrassés sous la violence des impacts, tombaient foudroyés, étendus au sol, raides tels des gisants de pierre, mais ayant assez de ressources en eux pour se relever prestement, juste avant que l’arbitre allongé près de leurs carcasses inanimées ne prononce le fatidique 10, qui les aurait mis définitivement hors de combat. Alors dans un sursaut surprenant, désespéré, convulsif, que seuls des gladiateurs ou des phénomènes de foire étaient à même de produire, ils se ruaient à leur tour sur leurs rivaux, et leur rendant coup pour coup, parvenaient à les vaincre.

Mon regard devait être trop insistant, trop appuyé, l’homme le sentit et se retournant, planta ses yeux d’un bleu incroyable dans les miens. J’étais un moment pétrifié, ne pouvant détourner le regard, je restais là, à supporter ces yeux qui, tels deux faisceaux lumineux, pénétraient en moi. Je le vis ramasser son havresac, prendre le petit verre d’alcool qui jusqu’à cet instant était masqué par sa forte corpulence. Il se dirigea d’un pas décidé dans ma direction. Instinctivement, je regardais derrière moi, pour voir vers quelle personne, cet homme s’avançait. Une étrange impression s’empara de moi, j’étais celui que l’homme allait aborder. Je regrettais de n’avoir pas su cesser à temps mon observation, pourquoi ne me suis-je pas plongé plus tôt dans une lecture instructive du journal ?

Sans attendre que je l’y invite, l’homme posa son sac sur la table et prit place face à moi, sans dire un mot. Nous étions là, l’un et l’autre assis face à face, à nous dévisager, juste séparé par une table sur laquelle coexistaient un sac de toile, un journal, un petit verre d’alcool et une tasse de café. C’est lui qui rompit le silence gêné que j’avais laissé s’établir. Maintenant que je le voyais de face et de près, je distinguais nettement ses traits, la fine cicatrice barrant sa joue droite. Son visage sans être familier ne m’était pas inconnu, pourtant, à cet instant même j’étais incapable de dire qui il était, et dans quelles circonstances j’avais bien pu faire sa connaissance.
    On se connaît n’est-ce pas, me dit-il.
    Oui, je crois bien, répondis-je gauchement.
Il avala d’un trait le contenu de son verre et invita, d’un geste, le patron à renouveler sa consommation.
    Je t’en offre un, me dit-il en me tutoyant.
    Merci, à cette heure le café me va très bien.
Il se tut, attendant que le patron ait rempli de nouveau son verre, puis me tutoyant de nouveau me demanda,
    C’est comment ton nom déjà ?
    Louis, Louis Loudéac, et vous ?
    Tu peux me tutoyer, moi c’est André Delarue.
André Delarue. Ce nom n’évoquait rien pour moi. Pourtant, j’étais à présent sûr de connaître cet homme à l’allure de déménageur. Était-ce un camarade de classe, un copain de régiment, un collègue de travail rapidement entrevu ? En dépit de son apparence négligée, il avait une certaine classe due à ce regard direct et franc.
La pluie redoublait, appuyée dans son action par quelques bourrasques de vent bien senties, pourtant le début de matinée ensoleillée ne laissait pas prévoir une telle débauche d’eau et de vent.
    André Delarue, votre nom ne me dit rien, vous êtes originaire de la région, c’est la première fois que je vous vois ici ?
    Tu peux me tutoyer je te dis. Non, je ne suis pas de la région, je suis de Bourges. Ton nom ne me dit pas grand-chose non plus, tu connais Bourges ? Moi, c’est la première fois que je viens dans le coin, sur cette côte.

Puis ce fut une pluie de questions, à l’image de celle qui tombait en lignes compactes sur les tables de la terrasse. Il se raconta par le détail. Sa mère l’élevant seule à Bourges avec ses trois frères et sœurs. Son père qu’il n’a pas connu. Ses études rapidement achevées. Ses petits boulots sans intérêts. Ses copains de galère. Son service miliaire. Ses conquêtes féminines. Son travail à l’usine. Son chômage. Je connaissais presque tout de lui, il était devenu, en à peine deux heures, un homme dont je savais l’essentielle de la vie.
Situation étrange, que ces deux hommes assis là, face à face, qui il y a quelques minutes, ignoraient tout l’un de l’autre, ces deux hommes ouvrant sans pudeur les portes et les fenêtres de leurs mémoires pour tenter d’y faire entrer, d’y installer un visage connu, celui de l’autre. Passant méticuleusement en revue, le trombinoscope de leur histoire pour y juxtaposer et faire coïncider l’image de celui se trouvant de l’autre côté de la table.

Ainsi, pendant plus de deux heures, nous avons passé en revue, l’un et l’autre, point par point notre passé. Tentant, sans y réussir, de nous trouver des amis, des lieux qui auraient pu nous faire apparaître ensemble. Rien, jamais nous n’avons fréquenté les mêmes lieux au même moment, nous ne nous sommes pas trouvé un seul être, une seule personne, pas la moindre connaissance capable de jeter une passerelle, aussi fragile soit-elle, entre lui et moi.
Nous avions fait notre service militaire aux mêmes dates, lui dans la marine à Cherbourg où je ne suis jamais allé, moi dans l’infanterie à Montluçon ou ses pas ne l’avaient jamais conduit. J’ai travaillé toute ma vie au siège d’une compagnie d’assurances à Paris, lui dans l’atelier d’un constructeur automobile en province. Jamais nos vacances ne nous ont conduits aux mêmes endroits, qu’elles soient enneigées ou ensoleillées, quelle que soit la période.
Le constat était sans appel, nous ne nous étions jamais croisés, jamais rencontrés, jamais vu. Pourtant, lui comme moi, étions persuadés, avions l’intime conviction de nous connaître, nous avions l’espérance secrète d’avoir, un jour, été réunis.

La météo avait de nouveau subitement changé d’avis. L’été avait repris tous ses droits, chassant le mauvais temps, le soleil était réapparu aussi soudainement qu’il avait laissé place à la pluie. André, après une ultime tentative pour trouver désespérément un lien qui nous unirait d’une façon quelconque, vida son verre, boutonna son ciré, attrapa son sac qui n’avait pas quitté la table puis se dressant en repoussant sa chaise me tendit une main épaisse, couverte de cicatrices et de callosités, témoignant d’une vie de labeur. Son regard avait changé, ce n’était plus celui du début de notre rencontre. Il était devenu amical.
    Salut, Louis, ça m’a fait plaisir de te revoir, à la prochaine.
    Au revoir André.
Ce sont les seuls mots que je fus capable d’articuler. Au revoir, je n’avais pas eu le courage de dire adieu. Je le regardais partir, emmenant dans son sac notre mystère. Je le regardais partir, avec une certaine émotion, un sentiment d’affection, comme l’on regarde un ami s’en aller avec la vague intuition qu’on ne le reverra plus.
Cet homme, cet inconnu que je regardais s’éloigner, était entré dans ma vie ce matin, sans crier gare, il en ressortait avec la même promptitude.

Aujourd’hui encore, lorsque je m’attable au café de la mairie je repense à cette rencontre insolite, à André Delarue.

Je reste, aujourd’hui encore, avec la certitude que nous nous connaissons.