mardi 9 mai 2017

Ca se tente

« J’ai une bonne nouvelle… » Antoine, à court d’idée, avait interrompu une fois encore la rédaction de sa lettre. Il avait quitté son bureau, s’était approché de la lucarne et avait laissé son regard se perdre dans la contemplation du paysage.

L’automne déversait déjà sa palette de couleurs sur les bras tortueux des arbres qui bordaient le chemin de halage. Les bruns, les roux, les mordorés s’enflammaient en un seul et unique brasier. Le soleil, satisfait de ce spectacle, se contentait d’éclairer timidement les troncs massifs et noueux. L‘herbe de la prairie retrouvait le goût du blanc et cette première gelée terrassait les feuilles les plus fragiles. Le canal n’était pas en reste, reproduisant, sur son miroir d’eau, cette allégorie automnale. Il renversait les silhouettes longilignes des trembles. Il étalait le ramage brunâtre des grands hêtres. Il engloutissait brindilles et rameaux. A quelques mètres de là, l’interminable bâtisse semblait se recroqueviller dans ses vieilles pierres tel un mendiant dans ses haillons. Pas un signe de vie ! Le jour naissait pourtant, mais sa froidure engourdissait la vie des hommes…

Antoine avait-il senti l’arôme puissant du café ? Le parfum alléchant de la brioche ? La suavité du chocolat chaud préparé à l’ancienne ? L’odeur âcre du feu de cheminée que l’on rallume ? Ou, surexcité par le plan qu’il avait fomenté une partie de la nuit, s’était-il tellement tourné et retourné dans son lit, gigotant comme un bébé, chiffonnant ses draps, martelant son oreiller, tortillant sa housse de couette ? Toujours est-il qu’il était sorti du nid douillet dès l’aube. Il s’était vêtu prestement, rejetant l’idée d’une toilette matinale, et avait descendu l’escalier. La grande cuisine familiale était emplie de la présence invisible de Mummic’h. La table de ferme abondait de fromages et lait  fermiers, de fruits de saison, de pain frais, de beurre de baratte, de confitures maison. Un gochtial artisanal trônait même délicatement centré sur un torchon à carreaux. La vieille et légendaire cuisinière tenait au chaud le chocolat mousseux du garçon dans sa casserole d’aluminium. Antoine s’était approché du festin et avait découvert, sous son bol en faïence, un papier griffonné à la hâte : « je reviens dans deux heures ».Il avait donc pris, seul, un petit déjeuner copieux, mesurant pour la première fois la chance qui était sienne de manger à sa faim près de l’âtre, d’avoir, au-dessus de sa tête, un toit d’ardoises protecteur. Repu plus que de nécessaire, il avait été envahi par un sentiment de culpabilité aussi neuf que désagréable. Les images de l’émission télévisée de la veille prenaient ici tout leur sens, amplifiant le malaise éprouvé par l’enfant à leur découverte. Sa décision, déjà prise, en avait été renforcée au centuple. Il avait regagné sa chambre, s’était assis à son bureau, et avait passé deux bonnes heures à rédiger sa lettre. L’exercice avait été rude. Plusieurs vaines tentatives, mises en boule par un poing rageur, avaient rejoint la corbeille. Il avait arpenté sa mansarde de long en large. Il s’était, à plusieurs reprises, statufié devant la lucarne et perdu dans la contemplation du canal. « J’ai une bonne nouvelle… J’ai une bonne nouvelle… » Mais les mots peinaient à trouver leur chemin et l’esprit cartésien de l’enfant l’avait conduit à d’autres vérifications. Il avait mentalement mesuré le pré, installé des sanitaires sous le vaste appentis, planté quelques piquets et tendu des fils à linge. Il s’était félicité d’avoir multiplié les recherches sur Internet dès la fin du programme, avant de se coucher, car ce matin encore la connexion au réseau était interrompue. Pour l’enfant, pas question d’écrire des bêtises. Les faits qu’il rapportait devaient être véridiques, les informations exactes, et surtout, la proposition réfléchie et judicieuse ! Il n’avait rien laissé au hasard ! Enfin… Presque rien. Une pensée dérangeante subsistait : comment réagirait Mummic’h ? La grand-mère d’Antoine avait beau avoir les idées larges et un cœur en or, comment se comporterait-elle si l’entreprise du garçon aboutissait ? Ouvrirait-elle grand  ses bras ? Affronterait-elle avec sérénité mais aplomb les détracteurs du projet ? Ferait-elle de cette histoire un combat personnel ? Y engloutirait-elle, comme elle l’avait fait par le passé, pour d’autres nobles causes, toutes ses forces et beaucoup de son argent ? Mais bon ! Pour Mummic’h, il verrait plus tard... Elle l’avait recueilli, alors qu’il était encore bébé, à la mort accidentelle de ses deux parents et désormais, l’élevait, seule. Elle débordait d’amour pour lui, ce qui ne l’empêchait pas de s’acquitter, avec intelligence et courage, de son devoir d’éducation. Elle protégeait sans étouffer. Elle guidait sans couper les ailes. Elle exigeait, ordonnait… dans le respect et non dans la répression. Une femme généreuse, honnête, qui fonctionnait à l’instinct, au bon sens paysan… La manipuler ? Il n’y songeait même pas ! Mais la convaincre, la rallier à sa cause… voilà qui était possible… Plus tard ! Pour Mummic’h, Il verrait plus tard. Il avait recopié avec application sur l’enveloppe blanche, les coordonnées du destinataire de sa missive qu’il avait pris soin d’enregistrer, d’un dernier clic sur son ordinateur. Il y avait glissé les deux feuilles écrites de sa main, avait fermé le pli et collé le timbre. Il avait enfilé son manteau, chaussé ses bottes en caoutchouc, avait quitté la longère en claquant la porte. Il fallait, au plus vite, rallier la ville pour poster son courrier.

Antoine avait emplit ses poumons de l’air vivifiant du petit matin et avait entrepris d’un bon pas sa marche forcée. Il avait traversé l’écluse prudemment et emprunté le chemin de halage. Les premiers rayons du soleil avaient déposé de minuscules lucioles dans les toiles d’araignée, fondu le givre sur les herbes folles, donné à la surface de l’eau une aura mystérieuse. La beauté du paysage familier réjouissait immanquablement le cœur de l’enfant. Il s’était mis en marche, serrant dans ses doigts gelés, la précieuse enveloppe, offrant son visage poupon à l’astre solaire. Il marchait, souriant à l’idée de partager, bientôt sans doute, ce trésor, ce diamant brut, cet écrin de verdure, sa Bretagne… Il marchait, libre, heureux, se remémorant sans cesse le contenu de sa lettre, fier d’avoir pris une grande et juste décision… Perdu dans ses pensées, il ne l’avait aperçue qu’au dernier moment ! Vigoureuse, puissante, elle avançait vers lui à grandes enjambées régulières, soufflant dans le froid de petits nuages de vapeur d’eau. Son allure, son visage reflétaient une opiniâtreté  hors du commun. Point d’échappatoire ! Antoine s’était statufié, ébahi !

Mummic’h avait fondu sur lui en quelques secondes. De ses doigts gantés de laine  noire, elle lui avait saisi le menton et l’avait contraint à mettre ses yeux dans les siens.
-       Je vais t’expliquer, avait-il osé.
Mais il n’avait pas eu le temps de poursuivre. De sa main libre, elle lui avait subtilisé l’enveloppe.
-       Inutile, avait-elle murmuré, je sais lire.
Elle avait libéré le visage de l’enfant, et porté la missive devant ses yeux, découvrant avec étonnement l’adresse qui figurait au recto : « Monsieur Don Quichotte, 11 Rue Bichat, 75010 Paris ». « Monsieur Don Quichotte ! ». Elle n’avait pu réfréner un sourire et avait enveloppé Antoine d’un regard plein de tendresse. Puis elle avait entreprit d’ouvrir le précieux courrier. L’écriture enfantine délivrait ce message :
« Cher Monsieur Don Quichotte,
J’ai une bonne nouvelle pour vous. J’ai vu hier soir à la télé le reportage qui parlait de votre association. Je trouve ça injuste que des gens vivent dans la rue ou sous des toiles de tente (même si c’est des Quechua 2 secondes) ! Je pense que l’hiver, il ne doit pas faire chaud là-dessous. En plus, les tentes m’ont paru bien serrées au bord de ce canal Saint-Martin.  Alors, voilà, j’ai réfléchi… J’habite avec ma grand-mère dans une grande longère bretonne près de Malestroit. Nous ne sommes que deux à vivre ici, alors qu’il y a plein d’espace, et je m’ennuie souvent. Je manque de copains car la ville est à trois kilomètres. Je vous propose donc de nous envoyer quelques familles de « mal logés » ou de « sans-abris », avec des enfants de préférence (j’aimerais bien avoir des copains). Je joins à cette lettre un croquis de l’habitation avec le nombre de chambres. Je vous donne aussi les mesures du pré, de l’appentis au cas où vos amis préfèreraient vivre sous les tentes (mais je trouverais ça ballot !). Je mets également mon adresse pour la réponse.
Antoine
PS : ma grand-mère cuisine très bien.
PS2 : la longère se trouve aussi au bord d’un canal. Donc, ça, c’est pas un problème. »

Mummic’h avait replié les feuillets, les avait remis dans l’enveloppe et avait enfoui le tout au fond de sa poche.
-       On rentre, avait-elle ordonné en s’emparant de la main du garçon.
Sa voix tremblotait…
-       Mais, laisse-moi t’expliquer…
Elle avait repris, en direction de la maison, sa marche cadencée, tirant par le bras un  Antoine désabusé et pleurnichant.  Quelques minutes s’étaient égrainées...
-       Mummic’h, tu me fais mal, lâche-moi !
 La vieille femme s’était alors brusquement arrêtée, s’était accroupie devant Antoine dont elle avait lâché la main, avait plongé son regard bleu dans celui de l’enfant. Des larmes avaient ruisselé.
-       Tant de misères, Antoine, tant de misères ! Ça ne devrait pas être permis, tu comprends ? Ça me rend folle ! Ça me met en colère ! Et toi… si jeune… tu t’inquiètes déjà. Tu cherches des solutions. Je suis tellement, tellement… fière de toi !
-       Mais alors, ma lettre…
-       Ta lettre est belle, émouvante… mais inutile. Dans ce monde, tu sais, on ne prend pas les enfants au sérieux !
-      
-       Allons, ne fais pas cette tête ! Regarde notre canal : il resplendit ! Une belle                                             journée s’annonce. Essayons d’en profiter !
Le garçon avait hoché la tête, accablé, vaincu ! Ils avaient repris leur marche silencieuse, désormais paisible. Elle, savourant le moment partagé ; lui, ruminant son immense déception ! Comme à l’accoutumée, ils s’étaient arrêtés à l’écluse, et accoudés à la balustrade,  traquant leur reflet dans l’eau… Puis elle avait relevé la tête et, cherchant les yeux de l’enfant, avait proféré, taquine :
-       Tu me le ramènes, ton sourire, dis ?
Mais se heurtant à l’air buté de son petit-fils, elle avait ajouté, solennelle :
-       Quelques pauvres gens, bien au chaud chez nous, qui agrandiraient notre famille, ça se tente, non ?
-       Qu’est-ce-que tu dis ?
-       Je te dis, petit nigaud, que je reviens de la ville. Nous n’avions pas de connexion internet ce matin. Et Dieu sait combien de temps va durer la panne. Alors, je suis allée à la mairie, poser notre candidature pour héberger quelques-unes de ces malheureuses personnes. Qu’est-ce que t’en dis ?
Le cœur d’Antoine avait explosé de joie dans sa poitrine. Il s’était suspendu au cou de Mummic’h en criant :
-       J’en dis que… oui, ça se tente !