mardi 9 mai 2017

Je t'ai dans la peau

- J’ai une bonne nouvelle pour vous, je suis vierge.
            - Sandrine, tu déconnes ?
            - Pas du tout ! Il est entré dans ma boutique et m'a dit ça « cash »!
            - Et ?
            - Et c'était vrai, mon Ted.  Pour me le prouver, il a soulevé son T-shirt et j'ai vu sa peau vierge de tout tatouage. Beau mec en plus.
            - Ça doit être rare de nos jours.
            - Quoi les beaux mecs ?
            - Tu es bête. Je te parle des gens non tatoués.
            - Effectivement, c'était une manière d'affirmer son appartenance contre l'ordre établi. Et en moins de cinquante ans, la tendance s'est inversée. On est passé du signe de hardiesse des prostituées, des malfrats et des dockers à Monsieur et Madame tout le monde.
            - Donc à bien t'écouter vu que ma peau est intacte, c'est désormais moi le rebelle ! « Yeah Punk is not dead. No future ».
            - Tu as passé l'âge, mon grand. Mais tu as peut-être envie d'entrer dans le moule ?
            - Non sans façon ! Sauf...
            - Oui ?
            - Quand j'étais pré-ado, je regardais le dessin animé « Cobra ». J'étais fasciné par Catherine, Jane et Dominique, les trois filles du capitaine Nelson. Elles avaient toutes un papillon tatoué dans le dos. Et dès qu'elles prenaient une douche, l'insecte disparaissait pour laisser place à un autre tatouage fait de courbes mystérieuses, une sorte de plan.
            - Dis plutôt que t'aimais mâter de la fesse. Petit polisson.
            Ted eut un sourire en coin et continua : « On découvre plus tard que les trois plans superposés n'en formaient plus qu'un qui menait à un trésor fabuleux. ».
            - De l'or ? Des diamants ?
            - Pire. L'arme absolue !
            - Voyez-vous ça !
            - Ça m'aurait plu !
            - Quoi ? Posséder l'arme absolue ?
            - Non, un tatouage qui réagit à l'eau.
            - Je peux te faire une décalcomanie mon petit Ted.
            - T'es conne. Mais avoue que ce serait bien.
            - C'est sûr qu'on ne m'a jamais demandé un truc pareil. Je fais plutôt dans le classique, des motifs tribaux, des prénoms, des portraits ou des dragons. Et si un jour, tu changeais d'avis, que voudrais-tu ?
            - Sans hésitation, un motif ésotérique. Peut-être un symbole de protection. Je verrais bien un tatouage qui apparaîtrait seulement quand il y aurait du vent.
            - Okay, Ted, je vois. Après l'eau, le vent. Tu es désespérant mon ami, dit-elle en rigolant.
            - Mais non. Écoute dans la religion chrétienne, on bénit la nourriture. Tu fais une croix avec le couteau avant de couper le pain. En Chine, on trace avec son doigt, avec un ustensile de cuisine ou mentalement l'idéogramme de la santé, de la force ou de l'énergie sur la nourriture.
            - Tu crois en ces machins ?
            - Pourquoi pas. En tout cas, ça ne peut pas faire de mal. Imagine que j'écrive une nouvelle avec une tatoueuse - au hasard toi Sandrine – qui tatoue le symbole de la guérison sur quelqu'un de malade. Il y aurait interaction entre la personne et le symbole dessiné sous sa peau. Le malade recouvrerait la santé car son tatouage ferait office de vaccin ou d'écran protecteur. Seule la mort pourrait l'effacer. Qu'est-ce que tu en penses ?
            - Je crois que c'est pour ça que je t'ai tout de suite trouvé sympathique, doux rêveur que tu es. Mais effectivement, ce serait génial. J'adorerais que tu m'écrives une nouvelle pareille.
            - Merci. Bon pour en revenir au puceau ?
            - Vierge.
            - D'accord. Alors qu'est-ce que tu lui as tatoué ?
            - Avant de franchir la porte de mon échoppe, il y a un long travail de réflexion. Très souvent des gens viennent pour un petit motif et reviennent ensuite avec une idée bien précise pour se faire faire leur nouveau tatoo. Toujours plus grand que le premier aucune exception à la règle.
            - Et il est sorti de chez toi avec ?
            - Ça n'a pas été un petit rien du tout. Crois-moi. Je vais te montrer.
            Et elle sortit son carnet de croquis de son sac et lui tendit une page ouverte.
            - C'est elle !
            - Elle ?
            - Oui
            - Mais c'est l'actrice Denise Chattot. Tu sais qu'elle est payée plusieurs millions d'euros par film.
            - J'ai été très surprise quand il me l'a demandé. Je ne suis pas archi fan de portraits mais là, je me suis surpassée, je trouve.
            Ted avait les yeux rivés sur l'image.
            - C'est incroyable. On dirait que l'image est vivante. Elle te suit du regard.
            - À la base, la comédienne est déjà très jolie.
            - Tu veux dire que c'est une bombe. Mmmm, quand elle porte sa robe rouge dans...
            - On se calme, Don Juan, elle est déjà prise. C'est dans tous les journaux.
            - Soupir pour un monde cruel, dit Ted en rigolant. J'ai l'impression de me répéter mais je suis fasciné par le relief, les traits, les couleurs. C'est prodigieux.
            Sandrine sauta sur l'occasion pour réitérer sa demande : « Envie d'un tatoo ? ».
            - Non ! Bien essayé quand même. Sandrine, ton travail est superbe.
            - J'ai fait des recherches sur de nouvelles encres et j'en ai doté ma machine. Modèle unique cher monsieur. Il faudra d'ailleurs que je protège les travaux de mes investigations, j'ai pas encore eu le temps de faire des sauvegardes.
            - C'est la première fois que je vois un tel rendu. Ce réalisme fait presque peur, ça m'effraie même. Le gars n'est plus seul.
            - Je ne te comprends pas. Que veux-tu dire ?
            - Elle vit en lui. Tu ne trouves pas ?
            - Hé, on n'est pas dans « Le portrait de Dorian Gray ».
            - Heureusement. Mais quel bon bouquin.
            - Je dirai même excellent !
            - Monsieur Wilde serait ravi de l'entendre.
            Ted continuait à regarder l'image quasi-hypnotisé puis s'en détacha soudainement.
            - Ah non je pourrais pas
            - Tu pourrais pas quoi ?
            - Avoir Denise Chattot, cette bombe sexuelle sur mon torse. Je passerais ma vie à me regarder dans un miroir pour la voir et je me sentirais obligé de vérifier tout le temps pour être sûr que je ne rêve pas et qu'elle est bien toujours là.
            - Tu es grave.
            - Ah non, je ne pourrais pas. Non mais tu imagines. Le mec, il est en train de faire l'amour avec sa copine. Elle le voit lui, elle l'embrasse lui, elle le touche lui et il y a cette femme sur la peau de son copain qui la regarde. C'est bizarre comme situation.
            - Ils n'ont qu'à étendre la lumière si ça la dérange, répondit tranquillement Sandrine.
            Ted était loin de se douter qu'il avait tapé dans le mille. La nana du tatoué en question avait très mal pris que son compagnon apparaisse avec le visage d'une actrice aussi belle et connue que Denis Chattot. Il y avait des limites à tout. Et le portrait lui faisait peur. Un tel réalisme flirtait avec le surnaturel. Et le problème des relations sexuelles était aussi apparu tel que Ted l'avait imaginé. Le couple avait décidé de faire une pause pendant quelques temps.
            - Quel est le sujet de ton prochain article ?
            - Je pars la semaine prochaine pour « Le festival de Cannes ».
            - Wouah, je suis impressionnée. Et tu vas voir Denise Chattot ?
            - En effet ! Un rendez-vous est même prévu.
            - Je te laisse la photo de mon travail. Si tu pouvais la lui montrer, ce serait une formidable publicité pour moi.
            - Je vais voir ce que je peux faire mais je ne te promets rien.
            - Merci. On en a fait du chemin depuis nos jobs d'étudiants tous les deux.
            - Oui, répondit Ted en souriant.
***
            Quelques jours plus tard sur la Croisette, Ted muni de son accréditation faisait bien des envieux et s'approchait de la Star que tout le monde attendait. Les flashs crépitent, les photographes l'interpellent, on entend plus que « Denise, un sourire, s'il vous plaît », « Denise, par ici », « Denise, par là »...
            Denise Chattot dans une superbe robe griffée Dior consent malgré les vigiles et gorilles attachés à sa sécurité, à signer quelques autographes pour ses très nombreux fans. À dire vrai, on frôle l'émeute alors qu'elle n'a pas encore approché le fameux tapis rouge. Un garde du corps prend peur et intervient auprès d’un homme qui est en train de retirer son T-Shirt. Encore un déséquilibré, pense-t-il. C'est alors que le regard de l'actrice mondialement connue se pose sur le torse de son fan et voit le tatouage à son effigie. Elle s'approche et touche son image tellement elle est subjuguée. Le gars est aux anges, son tatouage a eu l'effet escompté et en plus, elle a touché sa peau. Des gens tueraient pour avoir ce ressenti. C'est quand même Denise Chattot. La foule, les photographes, les personnes en train de filmer avec leur portable, tout le monde est aux premières loges. C'est alors que Ted intervient : «  Je vous connais, jeune homme. Vous avez fait ce tatoo chez mon amie Sandrine ».
            La scène semble surréaliste. Les nombreux admirateurs et admiratrices de Denise Chattot au fur et à mesure des minutes qui passent regardent plus le tatouage que la comédienne qui finit par s'en rendre compte.
            - C'est votre amie Sandrine qui a fait ce portrait de moi ?
            Ted hoche la tête.
            - Venez, montez à mon bras les marches du palais. Nous en parlerons lors de l'interview.
            - Un autographe pour le jeune homme au tatouage peut-être ?
            - Oui, vous avez raison, dit-elle distraite.
            Et elle signa le dernier autographe au grand désespoir des autres fans qui attendaient certains depuis des jours pour être sûr d'être bien placé. Le gars au tatouage lui ne touchait plus terre.
            - Rappelez-moi pour quelle chaîne de télé vous travaillez ?
            - La Comediadel'.
            - Comediadel’. La chaîne que personne ne regarde.
            Ted prit ça comme une insulte. Lui et tous ses collègues faisaient un travail de fourmi pour fournir autre chose que des séries américaines ou des bimbos en maillot de bain qui ne portait que le nom. L'interview même fut trempe à la grande déception de Ted qui découvrait qu'être belle et diva ne s'accordaient pas à ses principes à lui. De près d'ailleurs, elle n'était pas si jolie. Elle fit le service strict minimum mais demanda bien les coordonnées de son amie la tatoueuse. Ted se demanda si c'était une bonne chose mais il avait promis.
            À peine l'interview terminée, que son cellulaire sonnait. C'était Sandrine.
            - Devine qui j’ai vu. Wouah je vais devenir une star moi aussi. Je n’aurais jamais cru que le gars allait montrer mon tatouage à Denise Chattot. Non, mais tu te rends compte.
            - Vive les duplex en direct, ajouta Ted.
            - Elle a aimé, tu penses ?
            - Je crois que tout le monde a aimé et avec la rapidité des moyens d'informations, tu vas vite crouler sous les demandes. Ton carnet de commande va se remplir à la vitesse grand V. La foule était sous le charme de ton travail. Et si tu as une demande d'interview, j'ai l'exclusivité.
            Le soir même, le portrait-tatouage tournait sur tous les réseaux sociaux. Le lendemain, ils faisaient la couverture des Unes des magazines papier (l'actualité en berne le permettait) et Denise Chattot prit vite ombrage de cette concurrence déloyale. On parlait plus de cette vulgaire image d'encre à ses yeux que de son incroyable talent d'actrice sans compter son avantageuse plastique. Elle se sentait comme la méchante reine dans « Blanche Neige » avec son miroir. Et là, son miroir lui rappelait sans relâche que l'image était plus belle qu'elle et qu'elle risquait de vieillir avant son effigie. Elle était en train de perdre le contrôle de la situation. Son sang ne fit qu'un tour et Denise appela son avocat.
            Sandrine eut une lettre recommandée avec accusé de réception la sommant d'effacer au laser ou par n'importe quel moyen possible le tatouage qu'elle avait fait sans en demander l'autorisation préalable à la personne concernée. Mademoiselle Denise Chattot invoquait son droit à l'image et la menaçait de poursuite judiciaire. L'actrice bien évidemment alerta tous les médias pour être encore et toujours sous les feux de la rampe. Ted essaya bien de retourner la situation à l'avantage de Sandrine en écrivant un article et en donnant son ressenti personnel, le pouvoir de l'argent fut le plus fort. Une pauvre tatoueuse et un journaleux n'avaient aucune chance. Sandrine se maudit de ne pas avoir sauvegardé le travail de ses recherches sur les encres et qui avait permis un tel résultat. Devant huissier, elle dut détruire sa machine et les encres. Puis l’homme au torse tatoué fut convoqué et Sandrine attaqua la mort dans l'âme le travail d'effacement au laser. La création s'était faite dans la douleur et le sang, là, ce fut pire que tout.
            Ted était présent pour soutenir son amie et maudissait son incapacité à ne rien pouvoir faire.
            - Elle ne l'emportera pas au paradis cette pimbêche.
            Au fur et à mesure que telle une Pénélope défilant sa tapisserie Sandrine effaçait son œuvre au laser sous les hurlements du jeune homme, les représentations picturales, filmographiques, journalistiques, télévisuelles et cinématographiques de Denise Chattot disparaissaient à tout jamais, comme si l’idée même de l’image de Denise Chattot eut coulée dans l’encre, et d’un moment à l’autre, l’actrice célèbre retourna à l'anonymat le plus parfait.

La malédiction de Dorian Gray...