mardi 9 mai 2017

« Ça fait combien, en Jean-Pierre Pernaut ? »

J’ai une bonne nouvelle : je viens de recevoir la lettre de clôture de mon dossier à l’AXA. Concerne : incident du 13 juin 2016. Pour rappel :
Le 13 juin à 15h30, il pleut. 15h31, j’hésite entre la voiture et le vélo pour gagner le centre-ville. 15h42, j’hésite encore. 15h48, il pleut toujours. Je sors de chez moi, je perds douze secondes à chercher mes clés, une demi-minute pour saluer la voisine, ma propriétaire et son chat, et trente-huit secondes supplémentaires pour retourner vérifier la lumière. À 15h52 j’oblique pour quitter la servitude résidentielle et là c’est le choc. Pare-chocs avant contre aile droite. C’est mon pare-chocs, c’est ma servitude, en bref, c’est ma faute.
Le conducteur de la voiture B sort de son carrosse en brandissant un constat. Je m’excuse, me range et dégaine mon stylo. On coche, on croque la situation, on constate à l’amiable. Je retourne ma boîte à gant à la recherche des polices d’assurance, carte grise et autre numéro de permis.
Je m’excuse encore : « pardon, mais c’est lequel le numéro de contrat ? ». J’euphémise : « ça va peut-être vous étonner mais je n’ai pas l’habitude de remplir ces documents » ; en tentant maladroitement de glisser un peu de légèreté pour désamorcer B qui coche frénétiquement. Je vais jusqu’à complimenter le croquis en suggérant ici ou là une touche de couleur, par soucis de transparence évidemment. Oui, lorsqu’on affiche deux-cent soixante-dix mille kilomètres au compteur, on ne se laisse pas franchement impressionner par un peu de tôle froissée. Louise en a vu d’autres. Ah oui, Louise : ma Lamborghini, déguisée en Kia pour fuir la pression des paparazzis.
Axa réinvente l’assurance et garantit ma mobilité alors oui : je suis A, je n’ai pas accordé la priorité et j’ai triché à mon premier contrôle de grammaire. Oui, oui, la guerre au Kosovo, l’ouragan Katrina et la mort d’Elvis Presley c’est toujours moi. Je glisserai quand même un bateau en origami dans le courrier afin de soudoyer mon assureur, par précaution.
Je me flagelle donc avec application et bonne humeur. À peine un léger malaise quand le petit à l’arrière-qui heureusement s’en sort mieux que la portière-hurle en me pointant du doigt. Trois pommes et demie au garrot, des yeux plein de rage et le nez plein de morve. Ça risque de me coûter en cher en tort moral quand son psychothérapeute me fera un procès d’ici une vingtaine d’années.
Finalement on signe, on se quitte avec un sourire poli dans une valse de petits papiers complaisants. B regagne la tôle froissée de sa Honda pendant que je me bats avec ma boîte à gants pour tasser les petits papiers entre Joe Dassin et un vieux paquet de chewing-gum. Je fais signe de la main avec toujours ce sourire aimable sur les lèvres dans une Louise au camouflage sublimé par la balafre.
Il pleut toujours, je suis en retard et j’ai traumatisé un môme innocent. Je relativise, triomphe de ma boîte à gant et m’aperçois alors que B est parti avec mon stylo. Je fulmine à la découverte de l’odieux forfait, rouvre le compartiment qui vomit sur le siège passager et saisit le constat pour inscrire le recel dans la case « observations ». En plus, B ne sait pas dessiner : Louise a l’air d’une vieille épave et le A dépasse de la vitre arrière. Je décide donc de nuancer ma culpabilité et passe de la coche « responsable » à « partiellement ». Seulement, je n’ai plus de stylo. Là, je dois quand même avouer que c’était une sale journée.
 « Votre police prévoit une franchise de 1000.- CHF. Nous vous prions de bien vouloir nous verser cette somme dans les 30 jours ». Bon, je m’y attendais. Voilà 3 mois que j’anticipe ce courrier à grand renfort de séances de sophrologie. Après tout, c’est une manière comme une autre de faire la connaissance de ses voisins. Ce que j’attendais moins, c’est le montant des dégâts : 4316.60.- CHF. Ça fait cher les présentations.
J’ai parié sur des frais administratifs et la bonne foi de B. C’est vrai, qui imaginerait revoir l’entier de sa carrosserie sur le salaire d’une étudiante ? Ce serait pas beau, m’enfin, les gens ne sont pas toujours très beaux.
Et puis j’ai réfléchi. 4316.60.- CHF c’est un aller-retour pour Los Angeles en première classe. C’est six ans de salaire camerounais, une nouvelle paire de seins, quarante ans de rouleaux de papier toilette, un millier de pots de yaourts à la pistache ou trois mille Twix. 4316.60.- CHF, c’est deux fois Louise, et quatre pneus neufs.
Moi, avec 4316.60.- CHF, je ferais quatre cents trente et un petits bateaux de dix francs en origami et une tour de pise avec les soixante-six pièces de dix centimes. Je distribuerais ensuite les voiliers à quatre cents trente personnes. J’en garderais un, pour prendre le large.
À huit ans avec cette somme, j’aurais acheté un Gameboy, des Babybels, et planté le reste au fond du jardin pour semer des arbres à sous. Au début du siècle, avec ce salaire, je serais ministre. Au Zimbabwe, je serais Robert Mugabe.
En réalité, si je les avais eus, j’en aurais certainement bu une partie et fumé la moitié. Le reste, je l’aurais gaspillé. Dans la carrosserie de ma Honda ou l’appareil dentaire du petit. J’aurais pu les brûler sur un plateau ou les distribuer dans la rue, en faire des confettis, les jouer en bourse, au casino, au super Bingo.
J’aurais gagné des millions, je les aurais convertis en carambars, en francs burundais ou en Modigliani. J’aurais acheté Poudlard, Fort Boyard et Jean-Pierre Pernaut. Je me serais sentie seule, comme dans la pub du Loto. Alors je me serais payé Pascal Obispo en tête à tête, ou son coiffeur, ou sa tête. J’aurais pu faire un don, parrainer un panda, adopter un bulldog anglais. Pourquoi pas sauver le monde, les forêts ou les cacatoès ? J’aurais ouvert un compte à Panama, un refuge à Shih tzu… Je serais certainement grippe-sou, paranoïaque, peut-être toxicomane. Je n’aurais plus beaucoup d’amis mais une nouvelle paire de sein, un Jeff Koons dans mon salon et Pascal Obispo dans ma cuisine. Je passerais à la télé, chez Arthur ou dans la pub du Loto. Je serais suffisante, aigre et pingre, pleine de silicone et d’excès, de cacatoès.

Bon, la fortune n’est pas pour demain. Il faudra d’abord que je révise mon code de la route. D’ici là, j’aurai grandi, j’aurai une Honda et certainement peur pour sa carrosserie.