mardi 9 mai 2017

Dette d'honneur

- Devine qui j’ai vu…
Bien que vaguement intrigué, Jean prend un air ennuyé pour fixer la jeune graphiste campée en face de lui, au beau milieu de cette galerie d'art, nichée dans une ruelle de l'île d'Oléron. Il a fait appel à Lucie, son ancienne camarade de classe, pour choisir parmi les tableaux et sculptures exposés, en vue de décorer les bureaux de son cabinet-conseil à Nantes. Il est immédiatement sur ses gardes, il n'a jamais aimé les devinettes. Il se méfie des surprises en général, auxquelles il ne sait jamais comment réagir de manière appropriée. Dans le meilleur des cas, il s'efforce de mimer un certain enthousiasme, qui ne trompe pas son interlocuteur. Et si la situation se révèle vraiment catastrophique, il encaisse le choc sous un masque digne d'un "poker face".
Bien décidé à ne pas donner suite, Jean s'apprête à tourner le dos, quand son vis-à-vis l'empoigne et l'oblige à rapprocher son visage du sien.
- T'as plutôt intérêt à m'écouter, tu risques de le regretter.
- Ah oui ?
Jean est troublé par l'assurance de la jeune fille. Elle affiche une moue ennuyée, presque réservée, qui contraste avec le ton abrupt de ses propos.
- Ne t'inquiète pas, je ne suis qu’une messagère. J'en sais juste assez pour croire que l'information peut t'être utile.
- Et qu'est-ce qui te fait croire ça ?
- Tu verras, écoute au moins ce que j'ai à te dire... J'ai croisé Carla, elle est revenue d'Argentine depuis quelques semaines. Tu n'as pas oublié ?
Jean ne peut s'empêcher de tressaillir, le clignotement de ses paupières n'échappe pas à son interlocutrice.

Bien sûr, qu'il se rappelle cette fille aux longues jambes, aux lourds cheveux bruns qui tombaient en cascade sur ses épaules athlétiques. Dans sa classe de terminale, elle semblait déplacée, tant elle affichait un visage aux traits déjà marqués, aux cernes profonds. Son sourire dédaigneux toisait les garçons immatures et les rejetait à leur condition de lycéens, mineurs et dépendant de leur famille. Quant aux quelques filles égarées dans cette classe essentiellement masculine, elle les ignorait superbement.
Lui-même, Jean, avait grandi tardivement et il avait gardé sa silhouette d'enfant fragile, malgré une musculature sèche, entretenue quotidiennement dans le secret de sa chambre. Il avait conscience de son aspect frêle, qui en faisait la proie facile des bandes de garçons teigneux, aux gros bras, depuis l'école primaire. Il ne trouvait de secours que dans les salles de classes, sous l'œil scrutateur des enseignants.
Aussi, d'un tempérament prudent, il se contentait d'observer la jeune fille à distance, intrigué par le pendentif mystérieux, qu'elle arborait sur ses vêtements uniformément noirs. Il n'a jamais su pourquoi Carla avait décidé de se rapprocher de lui un jour de février. Quand elle l'aborda pour lui demander de lui prêter ses cours de la semaine, il ne put que bredouiller quelques mots, avant de lui tendre ses cahiers. Elle lui jeta un bref merci et s'éloigna dans un curieux mouvement tournant, comme un pas de danse.
La scène n'avait pas échappé aux autres élèves, mais un regard glacé de Clara leur avait fait rentrer leurs quolibets dans la gorge. A partir de ce moment, ils s'écartaient de lui et Jean n'avait plus subi de brimades.
Clara et lui avaient pris l'habitude de se rencontrer à des intervalles irréguliers, dans la solitude des chemins des dunes, ou à l'abri d'un hangar à bateaux. Ils échangeaient des propos légers, teintés de rêves et de poésie. Elle racontait des voyages dans des contrées étranges où les rivières coulaient à l'envers, où le sucre coulait des écorces des arbres, où les geysers brûlants jaillissaient de lacs glacés.
Jean écoutait, se laissait aller au balancement de sa voix un peu rauque, aux inflexions sourdes et intenses. Quand Clara se taisait, le regard perdu dans des recoins inexplorés de son cerveau, il reprenait pour elle les cours qu'elle n'avait pas bien suivis, il corrigeait ses devoirs, lui faisait répéter les éléments principaux. Elle lui avait expliqué qu'elle devait absolument devenir avocate, que c'était son seul but.
Mais elle ne lui avait pas donné d'explications. Après trois mois, il n'en savait toujours pas davantage de sa vie, sa famille, ses origines et il n'osait pas lui poser de questions. Ses yeux laissaient passer des lueurs fugaces de colère empreintes de douleur, elle s'abîmait dans des silences qu'il respectait. Les mouvements de son corps souple révélaient parfois une sauvagerie qui l'étonnait et le ravissait à la fois. Il aimait qu'elle franchisse les barrières que sa propre éducation lui interdisait de casser. Elle était d'une autre trempe que lui, mais il était plus proche d'elle que des membres de sa propre famille et il sentait une amitié confiante grandir entre eux.

Il revoit le moment où ils ont consulté ensemble les résultats du bac. Encore étourdi par la mention obtenue, il n'avait pas prêté attention à l'expression du visage de Carla. Brusquement affaissée, elle a émis un bref hoquet. Dans un mouvement de rage, elle a arraché son pendentif, avant de disparaître en courant dans les rues du village, qui convergent vers l'océan. Jean a ramassé le bijou. C'est la dernière fois qu'il l'a vue, il ne savait où elle habitait et elle ne fréquentait pas les réseaux sociaux.
Dès le lendemain, il a parcouru la plage, lavée par les grandes marées d'équinoxe. Dix fois, vingt fois, il y est retourné, à l'affût de traces de pas dans le sable, d'objets abandonnés par Carla dans sa fuite, d'une fragrance subtile mêlée à l'odeur iodée des algues. Lorsqu'un orage a arraché les piquets de protection des dunes, il s'est enfoncé sur le tapis interdit, il a scruté chaque gîte de lapin, chaque cachette sous les buissons épineux, il a suivi les passages des sangliers nageurs, mis ses pas dans les traces des sabots des daims. Il n'a recueilli que les cris aigus des faucons à la cime des arbres et le triste hululement des chouettes à l'orée du jour.

Il a enfoui sa peine et sa déception et s'est lancé dans de longues études scientifiques, sans passion mais avec application. Sa vie est à présent émaillée de brèves rencontres, un ersatz de bonheur, qui lui laissent l'âme au repos et le corps satisfait.
Aussi, bien qu'il se reprenne immédiatement, l'amertume remonte du plus profond de son être. Machinalement, il étreint un bijou dans sa poche, le pendentif qui ne l'a jamais quitté, comme un regret. Sa pâleur alerte Lucie, ils sortent sur le port venté de cette fin de soirée. Doucement elle l'interroge :
- Tu es prêt à m'entendre ?
- Oui, mais qu'est-ce-qu'elle me veut, Clara ?
- Je crois que c'est grave, elle a vraiment besoin de toi, elle dit que tu lui dois bien ça.
- Moi ?... Oui, bon, dis-moi où je peux la rencontrer.
- En fait, elle est sur l'île, elle sera dans le café sur la place du château d'Oléron vers vingt heures. Je dois m'en aller, je te laisse.

Jean est profondément troublé, sa frustration engrangée pendant toutes ces années le secoue tant que ses jambes tremblent, il éprouve le besoin de marcher pour remettre de l'ordre dans ses idées tourneboulées. Oui, bien sûr, ces quelques mois d'échanges chaleureux l'avaient fait mûrir. Avec elle, il était entré dans un monde extraordinaire, où ses désirs suivaient le chemin du possible. Elle avait érigé un mur protecteur entre lui et ses encombrants camarades. Comment l'oublier ? Mais il a largement payé, sa souffrance d'avoir été abandonné par elle sans une explication a largement compensé ce qu'elle lui a donné.
Les tables du café sont presque toutes occupées et il dévisage les clients sans reconnaître Clara. Puis une jeune femme ôte ses lunettes noires et il reçoit son regard brûlant. Son visage est décharné, les os de ses épaules saillent sous son tee-shirt. Elle esquisse un geste vers lui, comme une embrassade. Il s'approche doucement pour ne pas l'effaroucher, mais surtout pour s'habituer à son nouveau physique.
- Viens près de moi, je suis contente que tu sois venu.
- Mais que se passe-t-il, tu...tu vas bien ?
- Moyen, mais je ne suis pas là pour ça, tu dois m'aider.
Jean est bouleversé, il hoche la tête, il ose à peine la regarder. De sa superbe arrogance, il ne reste que la raideur de la nuque, le dos droit et les jambes serrées sous la table. Il ravale ses reproches et il parvient à peine à articuler :
- Je t'écoute, je suis prêt.
- Je te préviens, ça va être un peu long. Quand je suis partie après avoir raté mon bac, j'ai rejoint ma famille pour trouver du travail. Je ne pouvais plus être avocate, mais il fallait que je trouve le moyen de faire ce que je devais pour mon peuple.
- Ton peuple ?
- Oui, tu l'as sans doute deviné, je suis Tzigane, d'une famille qui est restée nomade. Mes grands-parents sont venus d'Europe centrale, pour fuir les nazis qui avaient exterminé les leurs et avaient volé leurs trésors. Mon pendentif était le dernier bijou qui restait et je l'ai perdu...
- Regarde, je l'ai retrouvé par terre et je ne le quitte jamais, c'était tout ce qui me restait de toi.
- Oh, tu l'as gardé ? Garde-le maintenant, je n’en ai plus besoin.
Les yeux de Carla s'embuent soudain de larmes rentrées, elle baisse la tête pour les cacher et doit attendre quelques instants avant de reprendre son récit.
- Après la guerre, mes parents et leurs cousins ont commencé à circuler sur tout le continent et ils ont retrouvé les traces des coupables des exterminations. La plupart avaient émigré en Amérique du Sud, mais ils ne pouvaient pas les poursuivre jusque là-bas. Je voulais être avocate pour continuer leur action et leur redonner leur honneur.
- Mais comment as-tu fait sans le bac ?
- Je me suis débrouillée pour être aide-soignante pour une OGM et partir en Bolivie. De là je suis passée en Argentine et j'ai pu en repérer quelques-uns. Ils se sentent si impunis, les enfoirés, qu'ils n'ont pas pris la peine de changer de nom. Ils restent en communauté et ont fait fortune pour la plupart. Mais je n'ai rien pu tenter sur place et je suis revenue pour continuer mon combat.
Carla marque une pause et toise Jean. Il a du mal à contenir ses émotions, face à son histoire dramatique. La situation est si inattendue, la jeune femme semble tellement fragilisée, qu'il la regarde ardemment, sans pouvoir articuler un mot. Il rassemble ses mains entre les siennes et les masse doucement pour les réchauffer. Il a oublié sa rancœur, est honteux de sa colère, il regrette le temps perdu. Il engage son amie à poursuivre.
- Et qu'as-tu fait depuis ton retour ?
- Ma famille a continué son voyage dans toute l’Europe. J'ai continué mes recherches, surtout dans les maisons de retraite, où j'ai pu rencontrer des survivants des camps de concentration. L'un d'eux a pu dessiner quelques portraits de ses bourreaux. J'ai reconnu un éleveur d'Argentine, qui gérait un immense ranch qu'il a légué à ses fils.
- Il est toujours vivant ?
- Oui, je viens de vérifier, c’est un solide centenaire, bien vivant et riche.
- Et il y a possibilité de le poursuivre ?
- Moi toute seule non, mais toi tu pourrais m'aider.
Jean n'hésite pas une seconde, il a retrouvé la folle énergie de Carla, elle lui communique son désir farouche de justice. Son regard s'est fait implacable, c'est une boule de feu qui le transperce et le soumet à sa volonté. Il comprend immédiatement ce qu'elle attend de lui.
- Tu veux que je contacte les groupes de recherches et que je constitue un dossier ?
- Oui, ça je ne sais pas le faire, tu sais comme j'étais toujours désordonnée et peu rigoureuse à l'école. Et tu as dû te constituer un réseau avec ton métier...

Jean a déjà commencé à réfléchir à la démarche qu'il va entreprendre, aux étapes qu'il devra franchir. Il dresse déjà dans sa tête un plan de bataille et la liste des contacts qui lui doivent un service. Il sait que le combat sera rude, sans répit, qu'il subira les affres du doute, qu'il sentira le poids de la solitude et du découragement. Mais il va s'engager corps et âme pour son amie.
Ils passent la fin de soirée à parler, de leurs vies, de leurs rêves, de leurs craintes. Carla lui raconte longuement les périples accomplis par son peuple, les horizons déployés au soleil levant, les soirées au son des guitares, la voix rauque des hommes protecteurs de leur tribu, les ors des fougères à l'automne, les rires des enfants dans les profondeurs des forêts de sapins. Elle lui dévoile un monde où la liberté n'est entravée que par les nécessités primaires de la vie, où les poumons peuvent s'emplir de l'oxygène iodé des bords de mer, où les courses dans les sentiers de montagne emmènent jusqu'aux sommets triomphants, en surplomb de vallées regorgeant de torrents tumultueux, bordés de prairies arc-en-ciel.
Les yeux pétillants de ces splendeurs entrevues, Jean se sépare avec regret de son amie, non sans lui avoir donné rendez-vous trois jours plus tard chez elle.

Les heures passent lentement pour Jean, il brûle de pouvoir agir, ses nuits sont entrecoupées de visions de corps en pyjamas rayés, les yeux démesurément agrandis derrière les barbelés des camps de concentration. Ces cauchemars le laissent haletant, épuisé, au bord du petit matin. C'est avec un vrai soulagement qu'il se dirige le troisième jour vers l'appartement de Clara.
A son arrivée, la porte est ouverte mais son amie ne répond pas. Subitement inquiet, il se rue à l'intérieur. Sur le canapé noir du salon, une silhouette enveloppée dans un grand châle rouge est étendue. Le cœur battant la chamade, il s’approche. Mais il sait déjà que le corps de Clara était trop affaibli, elle a quitté la vie. Il soulève avec précaution le châle et aperçoit sous ses bras repliés un épais dossier. Il le retire doucement et remet le vêtement en place. Bien entendu, ce sont les dessins et les coordonnées de la proie que Clara a rassemblés, exclusivement pour lui, il n'en doute pas. Il les cache dans sa voiture avant d'appeler la police.
Une semaine plus tard, il apprend que l'autopsie a conclu à une mort naturelle, causée par la dénutrition. Morte de faim et lui n'a rien fait. Assailli par le remords, il jure sur sa tombe qu'il aura le bourreau, qu'il vengera sa famille. Lui, le calme, le pondéré, il est saisi d'une agitation constante. Il passe des heures à chercher des renseignements sur internet, il force la porte de ses contacts, à la limite du harcèlement. Sa quête le conduit dans des sphères où il est dangereux de remuer des anciennes liaisons, il côtoie des nids de scandales. On l'observe de loin, on s'informe de ses trouvailles, on guette le faux pas de cet équilibriste amateur.
Après dix mois de travail insensé sur la piste du bourreau, Jean entrevoit une éclaircie, il touche au but. L'homme est identifié et repéré, devant les preuves accumulées et étayées par Jean, l'extradition est proche.  Il n’a plus qu’à attendre l’action du gouvernement.

Un matin de mai, le jeune homme se tient sur la grève, quand il entend le cliquetis joyeux d'une carriole tirée par des chevaux. Une petite fille se tient sur le banc en avant, ses longues jambes croisées sous le siège. Ses lourds cheveux bruns tombent en cascade sur ses épaules redressées fièrement, sa robe suit son corps dans un drôle de mouvement tournant, ses yeux de feu dardés sur lui.
A ses côtés, un homme voûté conduit l'attelage. Il redresse son chapeau en passant près de Jean et lui lance : "Ce soir à la veillée entre les roulottes", puis fouette ses chevaux pour faire demi-tour et disparaître.
Jean a compris. Il viendra ce soir. Il remettra à la fillette le pendentif de Clara. Au chef du clan, il ne pourra que donner les documents du dossier. Le dernier est l’avis de décès du bourreau. Ils ne seront pas vengés mais ils sauront.