mardi 9 mai 2017

L'Interpellation

-J’ai une bonne nouvelle, Chef, annonça le premier stagiaire tout rayonnant de joie.
-Oui , ça  y est, Chef, cette fois on l’a ! annonça le second stagiaire.
Le Chef  s’arrêta d’écrire et leva les yeux sur les deux primates qu’il était chargé de cornaquer.
.-Vous avez quoi ? Le tiercé gagnant ?
Les deux primates en question redoutaient toujours l’humour du Chef qui était de toute évidence en voie d’alcoolisation comme chaque matin. Aussi se contentèrent-ils dans leur réponse d’être d’une parfaite sobriété.
-Non Chef, on l’a arrêté, précisa le premier auxiliaire.
-Vous avez arrêté quoi ?  La boisson ? demanda le Chef.
-Non Chef, mieux que ça, nous avons interpellé l’arrêté.
-Bravo les petits gars. Mais je vous signale qu’on interpelle d’abord et qu’on arrête ensuite.
-Si vous voulez, Chef,  mais le résultat est le même. On a enfin chopé le tireur.
-Et vous l’avez chopé comment  ce tireur ? A l’improviste ?
-Non aux jambes. Quand il est passé devant nous, avec Jean-Michel on a plongé et  cette fois on l’a eu.
-Pourquoi dites-vous « cette fois ? »
-Parce qu’il nous a déjà tiré dessus la semaine dernière. Mais  on vous l’avait pas dit, vu qu’on  l’avait loupé. Mais par contre lui, il nous avait pas loupés.  On a encore les marques. Vous voulez voir Chef ?
-Non merci, je viens de déjeuner.
- C’est dommage, parce que c’est bizarre, chez Jérôme et chez moi  les cicatrices sont au même endroit,  au niveau du cœur et…
-Bon, ça va ! On n’est pas à la visite médicale ! Vous n’allez pas vous foutre à poil  dans mon bureau !  s’énerva le Chef.

Les deux stagiaires jugèrent prudent de ne pas insister. L’alcoolisation  matinale du Chef semblait en bonne voie mais était encore insuffisante.  Ils se turent et attendirent.
- Enfin je vous dis tout de même «  Bravo » pour cet acte de bravoure, dit le Chef. Ça  nous fera au moins  un tireur  à la tire  en moins qui ne pourra plus tirer.
-Vous n’y êtes pas, Chef ! C était pas un tireur à la tire. Il tirait simplement sur.
-Comment ça il tirait sur ? Il tirait sur quoi ? Sur le brun, sur le jaune ? C’était pas un blanc ? Dites-le tout de suite que c’était un étranger qui n’était pas de chez nous !
-Vous n’y êtes toujours  pas Chef, c’est celui qu’on a eu des tas de plaintes ces derniers temps.
-Celui qui  tire sur tout ce qui bouge, de jour comme de nuit et aussi les jours fériés?
-Voilà ! Vous y êtes enfin, Chef. C’est celui qui tire des projectiles .Et vous ne devinerez jamais comment qu’il est.

Le second auxiliaire tint à faire remarquer au premier auxiliaire que le Chef était tout à fait apte à deviner  tout seul, vu qu’il était Chef !

-N’est-ce pas Chef, que vous  êtes capable de deviner ?
-Non, je ne vois pas, dit le Chef qui aurait dû voir, vu que…_
-En  fait, Chef,   le tireur est tout simplement un  mineur.
-Vous avez arrêté un mineur ? demanda le Chef.
-Ben, on ne lui a pas demandé ses papiers, mais à première vue c’est un mineur qui n’a pas l’air majeur.
-Ou à la limite un majeur qui était encore mineur il y a peu, tint à préciser le premier stagiaire.
-Et pourquoi lors de votre interpellation  ne lui demandâtes-vous pas ses papiers ? voulut savoir le Chef.

          Là, les deux auxiliaires prirent leur temps pour répondre.- et après hésitation sur le verbe- répondirent  conjointement qu’ils ne pouvaient pas demandater les papiers à ce mineur-majeur, vu qu’il n’avait pas de poche sur lui pour mettre d’éventuelles pièces d’identité, vu qu’il était pratiquement tout nu.

-Tout nu !!! Mais  Nom de Dieu, hurla le Chef,  vous vous rendez compte que vous  avez sauté sur un enfant tout nu  et en plus mineur ! Et bien Messieurs, tenez-vous le pour dit, quand on est auxiliaire de police municipale, même stagiaire, on n’a pas à sauter sur un enfant tout  nu, même mineur. Mettez-vous bien ça dans le crâne. Cela peut être mal perçu. Surtout  de la part de parents un tantinet pointilleux  ou mal intentionnés à notre égard, ou les deux  à la fois !
-Pardon Chef  de vous rectifier. Nous tenons  à ce que les choses « soyent »  bien claires : on l’a pas sauté. On est pas des bêtes ! On a simplement sauté sur ! C’est pas tout à fait pareil. Convenez-en Chef !

          Le Chef s’accorda quelques instants de réflexion  pour faire le point. Avec les stagiaires qui entendaient intégrer le corps des policiers municipaux  ce n’était d’ordinaire pas simple, mais avec ces deux-là c’était plus que  complexe. Pour se donner un peu d’air, il lut attentivement le compte-rendu qu’ils avaient fait de cette glorieuse arrestation.

-Vous n’avez pas mentionné de quelle arme se servait le délinquant présentement arrêté.
-C’est normal, Chef,  on ne savait pas dans quelle catégorie il fallait classer son arme. Alors on a laissé en blanc pour éviter les erreurs. Et on s’est dit qu’il fallait mieux demander au Chef, que vous sauriez peut-être mieux que nous.
-Sûrement mieux que nous !  rectifia le second stagiaire.
-Mais ce gamin, il avait quoi, comme arme sur lui ? Un bazooka, un char d’assaut, une bombe nucléaire, un lance pierre à laser ?
-Ça existe ça, un laser à lance pierre ? demanda le second stagiaire.
Le premier stagiaire jugea opportun d’intervenir  promptement, car il voyait le Chef rougir de plus en plus et cette rougeur subite  risquait de se répercuter sur la note de fin de stage.
-Tais-toi,  Jéjé,  tu risques d’énerver le Chef avec tes questions stupides.

          Ce conseil était fort judicieux. Il convenait en effet d’y « aller mollo » avec le Directeur de stage.
 
-J’attends,  fit le Chef au bord de l’apoplexie.
-L’enfant mineur tout nu,  que nous eûmes l’honneur d’interpeller, suite à vos judicieux conseils  préparatoires, avait  en sa possession personnelle un arc et des flèches.
-C’est tout ?
-Oui, Chef et il s’en sert, nous a-t-il expliqué, non pas pour tuer mais simplement pour atteindre. 
-Atteindre quoi ?
-Ça, on a  pas demandé, confessa  Jean-Michel. Nous on est que stagiaires,  on peut pas tout de suite avoir le bon reflexe comme quand on est vieux comme vous et qu’on a de la bouteille… !

 Le terme de « bouteille » risquant d’être pris par le Chef comme une allusion malencontreuse à son péché mignon,  le premier stagiaire interrompit  son collègue :

- Ce que veut dire mon ami ici présent, c’est que nous ne voulions pas aller au-delà de nos préroga ..ti..vati.. sations, en posant des questions qui ne figuraient pas dans le manuel.  

Le Chef commençait à se demander  avec le plus grand sérieux, si ces deux là ne seraient pas mieux dans l’Armée, à la SNCF  ou aux P.T.T plutôt que dans sa brigade. Conscient cependant de la lourde tâche qui lui incombait de remettre, autant que possible,  sur le bon chemin ces deux égarés de la vie, il ne laissa  rien paraître de ses craintes.

- Et il est où votre  Guillaume Tell ?
-On l’a laissé derrière la gendarmerie.
-Sans surveillance ?
-Ça risque rien,  le petit s’amuse avec son arc et ses flèches.
-Parce que en plus  vous ne lui avez pas retiré son arme ? demanda le Chef.
-C’est à dire qu’il n’a pas voulu.  Il est devenu furieux quand on a essayé. Il nous a à nouveau  menacés de son arme. Et il vise bien le gamin, on en sait quelque chose. Vous voulez vraiment pas voir nos cicatrices, Chef ?
-C’est une manie chez vous de  jouer les exhibitionnistes ?  Dites-moi plutôt ce que vous avez fait ? tonna le Chef.
 -On a  préféré laisser  tomber. On aime pas faire de peine aux enfants. Vous savez, Chef, sous des dehors de brutes sanguinaires, nous sommes en vérité deux grands sentimentaux.
-Un peu comme vous, Chef !

              Dans les jours qui suivirent on proclama les résultats du stage.  Contre toute attente, Jean-Michel  et Jérôme ne furent pas admis à intégrer le corps de la Police Municipale.de Saint-Florent sur Dordogne On les invita à prendre une autre direction. Leur rêve de devenir les nouveaux Rambo de la Police Municipale s’envola.

 -Bof !  C’est pas grave, fit Jérôme, le principal n’est pas là. On s’en remettra. Viens on rentre chez nous. On va se faire une petite soirée télé sympa et puis on ira au lit de bonne heure.
-T’as raison, répondit Jean-Michel, ce qui compte, c’est que partagions cet amour tout neuf qui nous est tombé dessus.
-Un amour auquel on ne s’attendait  ni toi  ni moi, il faut bien l’avouer ! précisa Jérôme.
  
Et sur cet aveu, ils  échangèrent un doux regard.

-A propos tu te rappelles comment il s’appelait ce petit connard de gamin qui nous a tiré dessus avec ses flèches  et qui a eu le culot de nous dire ensuite qu’il s’était trompé de cibles  et que ce n’était pas nous qu’il visait !
- Je sais plus trop, mon Jéjé…. mais je  crois que c’était un truc comme…

«  CUPIDON »


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