mardi 9 mai 2017

L'Aiguille

       J’ai une bonne nouvelle. Une nouvelle d’une femme dévouée qui a crée une vie a partir d’une aiguille !Je vous laisse découvrir.  
Il faisait un temps terrible cette nuit-là ; il pleuvait  des cordes et des hallebardes. Chaque goutte donnait l’impression d’être continue, unie en un fil liant le ciel et la terre;  le vent, enrageant les arbres, avariant ça et là des plantes en en abattant des fleurs, soufflait impétueusement. Partout, la vie gémissait,  grelottait de froid, tellement il gelait à pierre fendre. L’horizon devint une chaîne montagneuse avec de gros nuages tellement noirs qu’on ne pouvait distinguer la terre du ciel. En ce moment,  on dirait d’apocalypse, chaotique, Sidi Mohammed fit irruption,  seul,  dans une  rue balayée et déserte.
C’était un homme qui frisait la quarantaine,  jouissant d’une grande taille bien fuselée.  Ses cheveux, ainsi que sa moustache,  étaient grisonnants. Quant à sa physionomie, elle était parfaitement belle, mais, son visage portait tout de même des témoignages d’un passé querelleur : son visage avait une cicatrice sur la joue droite ; serait-ce là la raison qui le poussait à s’habiller en  noir et à cacher sa figure avec un cache-col ?
Avant une heure,  cet homme secret était en réunion avec le mouvement national qui luttait contre le colonisateur.
Arrivé à sa modeste demeure construite en argile, située dans un quartier populaire, Sidi Mohammed trouva sa femme LallaLakbira en train de nourrir, elle-même, son fils Ali. Elle était une femme fidèle, sincère et sage. Elle était âgée de trente-six ans, de taille moyenne. Les traits de son visage faisaient penser à une femme de Souss.  Elle était  assise sur un tapis où jouaient des miettes de pain.  La teinte originale de ce tapis était métamorphosée, avait complètement perdu son éclat d’origine à tel point qu’il était difficile de savoir si elle avait été autrefois beige, blanche ou jaune. Près  d’elle, une armoire à glace sombre et noircie  par cinquante ans d’usage, occupait le coin droit de la pièce près de la fenêtre. À gauche, une porte, fermée par un verrou, donnait accès à la chambre voisine. La jeune femme remarqua :
« Tu es revenu ! Sidi Mohammed, je sais que tu fais  l’impossible pour que notre pays soit  indépendant, personne ne peut le nier, seulement il faut être prudent ! ».
Sidi Mohammed jeta un coup d'œil froid sur sa femme et alla dormir sans rien dire.

Cette humble famille vivait péniblement de soupe et du pain molli dans l’eau où LallaLakbira avait cuit quelques pommes de terre.

Chaque lendemain, à la pointe de l’aube,  sous les lueurs blafardes imbues de fraîcheur nocturne, le pèrede famille partait  en quête des vivres lui permettant de subvenir aux besoins de sa famille.

Lors d’une nuit froide de Mars,LallaLakbira eut vécu une nuit on ne peut plus foudroyante : elle reçut la pire nouvelle allant ternir sa vie.   Sidi Mohammed, sa raison d’être, le sens de sa de vie et la source de son amour fut décédé.  Quand elle reçut la nouvelle, sa vie s’effondra dans la misère et sous la désolation.  D’un seul coup, elle s’étiola, devint morne, se flétrit telle une fleur d’automne. Le soir de sa vie allait-il sonner ? Même les fourmis dans leur terrier  s’apitoyèrent sur son sort, même les murs qui entouraient la pauvre famille pouvaient compatir pour la douleur intense, lancinante qui assiégeait, dans un silence lugubre, sa pensée.  Des nuits blanches pouvaient témoigner des affres de son isolement et de son deuil. Elle se fut atrophiée à verser de chaudes larmes.

Qu’attendait-on d’une veuve perdue dans ses tortures ? Que devait-elle faire, elle qui fut livrée à elle-même,  dans ce monde impitoyable, inflexible et implacable ? Elle n’avait  même pas enterré son mari ! Elle ne savait même pas où était son cadavre !

Passèrent des jours et des nuits. Et, en dépit de tout cela, la triste LallaLakbira recouvrit son stoïcisme et jura de continuer son chemin, contre vents et marées, pourvu que son unique fils Ali, dernier souvenir de Sidi Mohammed, eût tous les moyens de vivre heureux.

Mais, le concours des circonstances, contrariantes, eut décidé autre chose : notre brave femme, malchanceuse,  fut obligée de vendre sa propriété  pour  rembourser les dettes qu’elle eut héritées de son mari !

En proie aux griffes du destin,   la mère d’Ali fut ainsi acculée à la misère,  jusqu’à quand allait-elle attendre, et quoi au juste, entre quatre murs ? Dans la chaumière, seule,  rien qu’elle et le vide qui lui sonnait sourdement dans les tempes; elle ruminait  des souvenirs qui n’allaient jamais se répéter, elle souriait et  pleurait hystériquement par laps de temps. Elle vivotait malgré elle sans se rendre compte qu’elle se dédoublait. Mais, par intermittence, elle sentait quelque chose la piquer : c’était une aiguille! LallaLakbira, pour gagner sa vie et parvenir à nourrir son fils, eut acheté par un  peu d’argent restant une bobine de  laine et une aiguille.   Elle brodait des motifs dans des tissus qu’elle vendait chaque mardi à la kissaria moyennant quoi elle s’achetait de quoi manger elle et son fils Ali.

Cet après-midi, Lalla Lakbira s’était laissé emporter par ces songes comme une épave par des vagues affolées, quand tout à coup,  Ali, exaspéré, cria :
-« Mais que fais-tu maman ? Tu ne peux rien faire avec ces morceaux-là, réveille-toi et accepte ton destin ! »

Ces mots durs étaient comme une épée qui fendit son cœur. Elle  ne s’attendait jamais à ce genre de geste venant de son fils qu’elle considérait comme relève d’espoir après son père. Quelle déception !  

Son tourment dura des jours, dura des semaines et des mois. Entretemps,  elle commença à sortir, vêtue d’une djellaba blanche et chaussée de babouches également blanches, pour vendre son ouvrage, quoique les coutumes et les traditions ne permissent pas aux femmes de quitter leurs habitations. Pour observer ces us et coutumes, LallaLakbira décida de vendre ses tissus à ses voisines et à ses proches. Et peu à peu, avec l’argent mis à côté, elle parvint à s’acheter de nouveaux meubles.  Le sourire, comme une graine arrosée, se dessinait progressivement sur son visage.

Notre brave Lakbira allait-elle, au fil des années qui lui restaient à vivre,  retrouver le bonheur comme jadis avec son mari subitement disparu ? Que  lui réservait-elle cette tiède matinée ensoleillée,  alors que le printemps prodiguait largement à la nature joie et bonheur ? Elle sentit, pour la première fois, une certaine gaîté caresser son cœur jusqu’alors gros de chagrin. Etait-ce un sentiment précurseur d’un événement heureux ?  En tous cas,  ses sentiments viraient  avec l'habit au fond vert que la terre portait déjà, avec les fleurs  qui souriaient, les oiseaux  qui gazouillaient ou planaient dans l’azur.

Au moment où la tisserande, égayée par cette prémonition,  dessinait des motifs comme d’habitude, quelqu’un frappa à la porte.  Sur le coup, LallaLakbira posa son ouvrage, ouvrit la porte et resta étonnée, figée et interdite : c’était Sidi Mohammed !

A tous ceux qui ont perdu l’espoir dans la vie, LallaLakbira vous parle ! Venez apprendre une leçon de patience dans sa vie ! Elle qui dormait en se disant toujours : « demain sera plus beau qu’aujourd’hui ». Entendez par là la sagesse du proverbe : « Tout vient à point à qui sait attendre ! ».