mardi 9 mai 2017

Une jeunesse dans l'impasse

Devine qui j’ai vu, dans cette barque en provenance du Sud du Sahara, sur cette mer d’huile pleine de suspenses où les requins blancs attendent patiemment leurs proies. Des clandestins ! Oui c’était des immigrés clandestins africains aux visages grimés et battus par le désespoir, aux regards pitoyables et laminés par la honte. Il y avait des pleurs et des grincements de dents, il y avait des morts,  femmes,  hommes et enfants.  Les héros de cette inopinée aventure ne pouvaient manifester leur joie de rejoindre la vieille Europe. Certains avaient perdu frères, sœurs et amis.  Pourquoi s’étaient-ils lancés dans cette aventure sans retour probatoire ? Savaient-ils les risques auxquels ils accouraient. Que savais-je vraiment ! En deux reprisent successive j’avais tenté, il y a quelques années, de me lancer dans cette même bourde, heureusement que j’ai été vite rattrapé par la réalité. Je suis devenu un témoin pour ces jeunes qui vont pour ce voyage sans retour. Dans une de mes conférences assez sur l’immigration, un jeune de vingt-sept ans expliquait son histoire en ces termes :
          - Jeune, j’ai soufflé ma vingt septième bougie il y’a deux mois passés. J’ai sacrifié plus de la moitié de mon âge pour l’école des blancs. Je n’ai obtenu gain de cause en dépit de tant de sacrifices qu’un simple diplôme qui atteste mes connaissances théoriques. Trente années passées sur terre à ne rien faire ! Parfois, je m’en prends à moi-même en me jetant irrémédiablement la faute de ma souffrance. Parfois, je m’en prends à ceux qui volent nos rêves, nous autres jeunes prolétaires qui appartenons à la classe des sans voix. Ces deux tendances avaient eu pour effet de me donner  une folle envie de quitter l’Afrique même au péril de ma vie. Certes, Il me fallait  quitter l'Afrique." L'eldorado c'est ici" n’était-il pas une manière d'enfreindre nos rêves ? D’ailleurs, Ceux qui ont ce jargon partout dans leurs bouches ne sont-ils pas ceux qui possèdent tout et dont leurs enfants ne manquent de rien ? À attendre ces ragots, une haine de montagne s'élevait dans mon cœur. Ainsi, pour éviter d'être un mauvais citoyen et devenir un rebelle contre ma nation, j’ai aussi pris le chemin de la Méditerranée.                         Diplômé des sciences économiques, j’avais tapé à toutes les portes en vue de me trouver un premier emploi. Rien ! Pourtant, loin de faire un éloge personnel, j’étais brillant? Mon ami Sall avec qui je ne me séparais jamais était aussi un jeune diplômé comme moi. Je l'appelais grand frère parce qu’il était plus âgé que moi. Son  Frère Yapi était mon compagnon de tous les jours, on ne se quittait presque pas.
                        Sall notre grand-frère faisait partie de la première promotion sortant de la faculté de droit des affaires dans la plus grande Université du pays. Lors de la remise de leurs diplômes, j’étais présent. C’était lui le major de leur promotion. La joie était totale et elle se lisait sur tous les visages innocents. On était confiant d’avoir parmi nous une nouvelle élite du pays. Paradoxe ! Depuis que Sall a eu ce diplôme, depuis qu’il a quitté les bancs de l’Université avec cet honneur, il est encore devenu une charge pour sa famille. Ces amis de promotion,  parce que leurs parents font partie de ces gens qui comptent, de ces personnes qui font le pays, ont tous eu du travail. Sall  le major n’a que ce titre pour se glorifier. Un jour, pendant qu’on était tous réuni sous l’arbre, derrière notre thé de seize heures, Sall m’a trouvé le visage presque larmoyant. Il s’était assis auprès de moi sans gesticuler. Je compris qu’il était touché au plus profond de son cœur. Je me retournai vers lui et le bombarda de questions:
            -Grand- frère Sall, qu’y-a-t-il ? Tu as encore vu un de tes amis de promotion dans sa nouvelle caisse ?
                        - Si seulement il s’agissait d’un ami de promotion mon petit ! Je ne peux pas rester dans ce pays et supporter toutes ces bêtises que je vois. Je ne peux pas Diallo!
                        -Qu’y-a-t-il Sall dit le moi !
                     - Au fait, j’ai vu ma camarade de classe ! La fille du député, Fanta. Celle  qui avait toutes les difficultés du monde à traiter un simple sujet sans mon aide, et qui, de surcroît, a obtenu son diplôme par arrangement. Je n’arrive pas à y croire !   Je l’ai vu dans sa nouvelle voiture qu’elle avait garée devant moi. Je te dis qu’elle travaille à l’heure là où je te parle et même à un poste de haute responsabilité. Elle s’était permise, sans se soucier, de me tendre une somme modique de cinquante mille francs. Je ne pouvais supporter son agissement et j’ai donc décliné son offre. C’est inconcevable Diallo !
                        - Hé grand Frère Sall avec toutes ses souffrances qu’on endure dans le quartier !
                        - Mon petit, il faut parfois préserver ta dignité et protéger ton intégrité. J’ai pris une décision, je ne peux pas rester dans ce pays. Je dois m’en aller loin, même au péril  de ma vie.
On se laissait sur ces mots et depuis ce jour, l’idée de partir loin de ce tourment  ne se séparait guère de nos pensées.
                        Notre grand-frère Sall avait tout planifié. Le soir, pendant que nous étions dans notre petite chambre, il nous dictait le programme :
 « Voilà maintenant trois mois passés que je cherche des voies et moyens pour quitter, non pas seulement notre pays, mais  l’Afrique toute entière. Je crois que mon heure a sonné, notre  heure a sonné si vous acceptez de vous joindre à moi. Diallo, me dit-il, je dois bouger dans deux mois pour l’Espagne via l’Algérie. J’ai eu le réseau hier, un réseau fiable, constitué de personnes de renoms qui ont fait traverser plus de deux milles personnes ces dernières décennies. Et d’ailleurs, le prix est accessible. Il faut juste deux milles dollars et tu es en Espagne. Ils m’ont fait comprendre que les places sont limitées et qu’il faudra être plus rapide dans le dépôt des dossiers. Moi en tout cas, l’Afrique n’a plus rien à me donner».  
Je levai brillamment les yeux sur lui puis, je lui serai très fortement dans mes bras. Dans  ma tête, je ne voyais que l’Europe et sa fraîcheur qui rend la peau lumineuse. Dans ma tête, je ne voyais que mon bonheur et celui de ma famille.
            -Mais grand-frère Sall, lui dis-je, comment allons-nous faire pour obtenir cette somme ?
            -Mais c’est simple Diallo, tu ne me diras pas que ton père ne peut pas avoir cette somme à la maison.
            -Crois-moi Sall, il n’acceptera jamais de me les donner, même en rêve.
            - Et alors ! Tu es son fils non! Quand tu les prends ce n’est pas un vol, tu les rendras dès ton retour. Tu es le seul maître de ton destin, c’est à toi de décider entre partir et rester.
            - Je te comprends grand-frère Sall mais ça ne sera pas facile du tout. Néanmoins, je vais essayer.
            - La balle est dans ton camp mon cher ami.
            -Merci grand-frère, je vais y réfléchir, la nuit porte conseil.
            Depuis ce jour, je n’étais plus moi-même, j’étais dépossédé de mon corps et de mon esprit. A la maison familiale, j’avais diminué ma fréquentation de peur que je lâche un jour le mot et que  ça me contraint de rester. Ma mère était inquiète, je le savais et  je comprenais sa peine. Elle avait su par mes gestes que je n’étais plus  le même fils qu’elle avait dorloté depuis tant d’années.
            -Mon fils, me dit-elle, je sais que quelque chose ne va pas ces deux derniers jours. Que t’arrives-tu ?
Ma mère m’aimait plus que tout au monde et moi je l’aimais aussi. Pour rien au monde, je ne pouvais la désobéir. Suite à sa question, je restai longuement assis dans ma chaise sans dire un mot. Je ne pouvais en aucun cas ouvrir ma bouche et lui dire ce qui n’était pas juste au prix de tout l’amour que je lui portais. Jamais dans ma vie je l’avais menti. Elle ne serait jamais d’accord si je lui crevais l’abcès. A l’instant, j’étais voué et dévoué  à m’en aller, m’en aller loin de cette bride qui nous tient le cou. Que pouvais faire moi qui n’avais plus envie de sentir l’odeur suffocante de l’Afrique teinté de galère.
            -Mère, lui dis-je, voilà maintenant cinq longues années que ma tête traîne encore entre les cuisses de la galère, cinq longues années que mes dossiers traînent encore dans tous les ministères du pays, cinq années augmentées sur mon âge je vieillis. Je ne peux pas rester dans ce pays pour mendier mes droits les plus élémentaires ?
            - Et  alors, que vas-tu faire ?
            -Mère, tout dépendra du ciel. Pour l’instant, j’en réfléchis et le moment venu, tu le sauras.
            -Faire attention Diallo !
Notre discussion s’arrêta là et ma mère se leva puis sortit dans la cour. Je restai longuement assis dans la chambre la main sur le menton.
            Les semaines qui suivirent, conformément à notre plan d’attaque, nous avions fait le pire. J’avais arraché à mon père toute son économie qu’il gardait depuis tant d’années. Notre passeur nous revigora à tel point qu’on avait peur de rien. A la veille de notre départ pour l’Algérie, nous dormions tous chez lui. Le lendemain matin, très tôt, on s’embarqua dans une 4x4 rouge vers la Méditerranée. Puis, arrivé au Mali, notre passeur nous abandonnait là. Pour se justifier, il nous promis qu’on se retrouvera si Dieu le veut dans la capitale Algérienne. Il ne me restait plus que deux millions de nos francs. Je ne sais comment vous le décrire, mais laissez-moi vous dire que notre voyage de mon pays en Algérie fut horrible à tel point que je voyais la mort venir à chaque pas de notre véhicule. On ne sait par quel moyen, comme prévu, on retrouvait notre passeur à l’entrée de la capitale Algérienne. La nuit tombée, il nous cachait dans une vieille maison en désarroi. Les policiers erraient autour de nous, comme si on était devenu des proies de chiens. A l’aube, on sortait de notre  vieille maison à pas filoché et à bas bruit comme des voleurs. Ce matin-là, notre passeur nous disait enfin la vérité. Le seul moyen afin d’atteindre l’Europe pour les immigrés que nous étions, était la voie maritime. On avait aucune idée d’où on venait ni d’où on allait. On acceptait alors volontiers de passer par la mer mais au fond de moi se lisait la peur. Puis, au moment où on s’embarquait, une idée de résignation vint soudaine dans ma tête.
            -Non Sall, je me limite là. Je n’ai plus la force ni le courage de continuer avec vous.
            -Diallo, me dit-il, mon jeune frère et moi tenteront l’impossible. Nous ne pouvons plus faire volte-face. Je n’ai plus aucune envie de revoir l’Afrique.
Sall et son frère s’embarquèrent dans les larmes et nous nous lassâmes dans les pleurs en espérant nous retrouver un autre jour.
            Je restai solitaire en Algérie sans état d’âme. Vingt jours après leur départ, livré à moi-même, j’étais devenu chétif. Un matin de bonne heure, je reçus un coup de fil, c’était un numéro étranger.
            -Allo Diallo, c’est Sall. Je suis rentré en Espagne les larmes aux yeux, ton ami Yapi, mon jeune frère s’est éteint en route. Il est mort par noyade et je n’ai pu retrouver son corps. Ma vie s’est tournée au ralenti. Je regrette mon choix ! J’ai perdu goût à la vie.

Puis, il raccrocha le téléphone. Je gémis longtemps, très longtemps. En pensant au sort qui m’était réservé, je conclus par ces mots : Qu’Allah se souvienne de nous et qu’il redonne espoir à la jeunesse d’aujourd’hui. Puis, trois mois plus tard, je fus rapatrié dans mon pays natal. J’en étais fier d’avoir tenté l’impossible.