samedi 3 mai 2014

Pas si tranquille, la ville ...

Après avoir vécu plus de vingt ans dans le treizième arrondissement, Chantal venait de faire l’acquisition d’une maison dans l'Essonne pour le prix d’un deux pièces à Paris.
Elle l’avait aménagée progressivement et s’y était installée. Elle venait de fêter joyeusement sa retraite de bibliothécaire, était divorcée, et n’avait plus de comptes à rendre à qui que ce soit.
Les enfants étaient casés et ses derniers amants la fatiguaient ! Cela faisait longtemps qu’elle avait apprivoisé une solitude qui ne la gênait plus ! Quitter Paris n’avait pas été facile, mais c’est ce qu’elle avait décidé après le dernier pic de pollution, lui provoquant une violente crise d’asthme, qui s’était finie aux urgences à l’hôpital le plus proche.
Chantal avait un atout majeur : elle aimait jardiner, bricoler et décorer. Elle réalisait bien cependant, qu’il s’agissait d’un pari, d’un autre mode de vie, et elle ne savait pas si elle s’y adapterait. Elle se rassurait en se disant qu’une fois la maison réaménagée, elle pourrait toujours la revendre et revenir dans le treizième. De plus en plus de jeunes couples faisaient le choix de la campagne en banlieue, surtout lorsqu’ils pouvaient bénéficier d’un moyen de transport à proximité.
Elle s’était mise en contact avec la Mairie et forte d’une de ses expériences qui consistait à animer des ateliers d’écriture pour les adolescents, n’avait pas hésiter à proposer ce type de projet, sans vraiment réaliser l’étonnement du Maire, M.Duru, qui l’avait fort poliment écoutée. Il n’y croyait pas trop, mais avait néanmoins retenu l’idée, qu’il pourrait toujours exploiter, le jour où les discours sur le désœuvrement des jeunes deviendraient plus virulents.
Pour une fois qu’une nouvelle venue souhaitait s’investir, il n’allait surtout pas la décourager.
Entre le jardinage, le bricolage, la peinture et l’aménagement intérieur, Chantal ne s’ennuyait pas et ne voyait pas le temps passer. De temps à autre, elle prenait le RER pour se rendre à Paris, qui maintenant, lui faisait l’effet d’une ruche bourdonnante et affairée. Elle en profitait pour aller au théâtre et au cinéma avec des amis, mais commençait à s’y sentir un peu décalée par rapport à sa nouvelle vie. Le printemps arriva vite et elle prenait vraiment plaisir à manger et lire dans son petit jardin qui avait pris forme.
Un matin où elle allait acheter son pain, elle fut témoin à la boulangerie d’une conversation de deux ou trois personnes qui exprimaient avec force leur indignation: la médiathèque qui faisait l’orgueil de la ville venait d’être saccagée. Cela s’était produit la veille : des étagères étaient tombées, des livres éparpillés au sol étaient abîmés, et des graffitis divers - de l’obscénité basique au message de nature satanique- s’affichaient sur l’extérieur. Chantal avait réagi en tant qu’ancienne bibliothécaire et avait tenu à exprimer son soutien auprès du Maire. Elle avait même proposé son aide pour le classement.
Quelques semaines plus tard, M.Duru lui demanda si elle se sentait toujours prête à animer un atelier d’écriture pour des jeunes. Elle se doutait bien qu’il s’agissait probablement des mêmes qui s’étaient amusés à vandaliser la médiathèque ! La nature même des graffitis les désignait parmi la population adolescente. Elle réserva donc sa réponse. Elle se demandait si la gendarmerie  avait été sollicitée et si on avait repéré les coupables. Elle était plongée dans des réflexions diverses : Qu’est ce qui leur avait pris ? Certainement le délire d’une nuit qui révélait un ennui, l’envie probable d’en découdre avec le symbole d’une culture trop lointaine qu’ils ne pouvaient s’approprier ! Casser l’inaccessible !
-Eh après tout, pourquoi pas essayer! se dit-elle. A son âge, elle ne risquait plus rien, si ce n’est un échec dont elle se relèverait une fois de plus! Eux avaient plus à perdre !
La mission allait toutefois s’avérer beaucoup plus difficile que celle qui avait été la sienne jusqu’à présent, au sein des tours du treizième.  Elle réalisait bien que son public habituel était formaté depuis tout petit, par les différentes infrastructures qui existaient dans une ville comme Paris !
Ici, elle était libre certes, et pouvait mener son affaire comme elle l’entendait, mais le problème se posait dans ces termes : comment allait elle accrocher ces jeunes dans un premier temps ?
Elle savait que si elle réussissait à les retenir pendant au moins les deux premières heures, la suite pourrait être simple ! Leur redonner du sens, du désir et leur permettre de le dire, de trouver les mots pour l’exprimer ! Il s’agissait de créer une atmosphère de complicité en dépit d’une différence d’âge, qui par la suite ne poserait plus problème.
Elle avait posé ses conditions : l’atelier se déroulerait chez elle et non pas à la médiathèque. Elle ne savait pas exactement quel avait été le « deal » entre les parents des  jeunes garçons  et M.Duru, et le caractère exact de l’obligation qui avait été assignée à ces jeunes.
Elle avait vu arriver un mercredi après-midi  six garçons : trois portaient les cheveux longs, et certains affichaient des tee-shirts « hard métal » avec de grandes croix. Le plus jeune devait avoir quinze ans et le plus âgé dix-sept. Elle  avait installé autour d’une table de jardin des chaises, des verres et avait même osé sortir des canettes de bière. Il fallait bien les apprivoiser et créer une convivialité !
Elle réussit à en dégeler quatre, mais il y avait deux réfractaires qui ne cessaient de ricaner.
Tant pis ! Il fallait commencer.
Elle réussit à leur faire choisir un thème et l’endroit qu’il leur convenait. Il était important qu’ils puissent s’isoler. Toutes les portes de sa maison étaient ouvertes et si elle avait accumulé de précieux objets au fil de ses voyages, l’expérience qu’elle menait avait elle aussi son prix, et valait bien qu’elle prenne des risques.
Le plus difficile était passé ! Elle les avait enfin laissés pendant plus d’une heure face à eux-mêmes.
Il fallait ensuite passer le cap de la lecture commune. Elle craignait leur pudeur qui pourrait s’avérer un véritable obstacle, mais était prête à entendre toutes les provocations qui ne manqueraient pas de s’exprimer.
Elle fut plutôt agréablement surprise : Kevin et Valentin, les deux qui ricanaient avaient inventé des histoires qui se tenaient. Il fallait bien évidemment revoir le style et la syntaxe, sans compter l’orthographe qu’elle avait laissé de côté.
Il importait maintenant de les valoriser un par un, le reste viendrait bien plus tard.
-Mais vous ne nous corrigez pas ? demanda l’un
-Franchement, ce n’est pas le plus important. Et puis, je ne suis pas votre prof. Vous êtes là pour inventer des histoires, vous faire plaisir, et surtout vous marrer. Quand vous écrirez un peu plus, je vous donnerai des conseils pour améliorer l’orthographe, le style. Après, pourquoi pas, vous pourriez par la suite tenter des concours de nouvelles. Vous n’avez pas besoin d’écrire beaucoup, mais le plus dur…c’est toujours la chute.
L’idée des concours avait séduit certains. Pour eux, c’était la valorisation suprême !
M.Duru l’avait appelé le soir même. Elle lui avait confirmé la venue des garçons, elle avait ajouté que le démarrage était plutôt réussi : elle les attendait la semaine prochaine et ils s’étaient entendus là-dessus.
Ils arrivèrent le mercredi suivant avec un léger retard mais ils étaient tous présents. Elle remarqua qu’ils s’étaient remis quasiment au même endroit que la dernière fois. Certains avaient continué leur histoire et d’autres en avaient inventé de nouvelles.
L’expérience continua sur plusieurs mercredis. Elle les laissait s’exprimer et se mettait volontairement en retrait. Ils se corrigeaient eux-mêmes et prenaient goût à l’écriture. Il y avait le rituel de la bière –juste une pour chacun- avant l’exercice d’écriture, et le thé après la lecture. Les langues allaient bon train sur son activité, mais cette rumeur ne l’inquiétait pas. 
Un matin à la boulangerie, elle apprit qu’Isidore, le vieil ivrogne de la commune avait été retrouvé mort sur un petit chemin. Son taux d’alcoolémie était très élevé et pouvait expliquer son décès, mais le médecin légiste avait décelé des marques de coups derrière la nuque. Sa mort paraissant suspecte, il y eut donc une enquête.
Chantal était inquiète et n’était pas la seule. Elle avait eu une entrevue avec le Maire et ils s’étaient demandés si lors d’une soirée avinée, les garçons n’avaient pas dérapés. Ni l’un ni l’autre ne voyait qui d’autre pourrait s’en prendre à une personne aussi inoffensive qu’Isidore.
 Un inspecteur arriva dans la commune. Il s’appelait M.Fisher. Certainement d’origine alsacienne, il était loin de ressembler à l’image que l’on pouvait se faire d’un « flic » : fort jeune pour son grade, blond, les yeux clairs, et un air perpétuellement naïf et étonné. C’était lui qui menait l’enquête. Il l’interrogea sur ses activités et sur la teneur des productions de ses garçons. Il lui laissa ses coordonnées au cas où elle pourrait lui amener d’autres éléments.
Cette histoire la mit mal à l’aise et elle décida de ne rien en dire aux jeunes et de continuer ses travaux d’écriture avec eux comme si rien ne s’était passé.
Impossible, ce mercredi après-midi ! Ils n’arrêtaient pas d’en parler. Ils semblaient choqués non pas par la mort d’Isidore, un peu prévisible vu son âge et son hygiène de vie,  mais par son assassinat présumé. Tout, dans ce qu’ils exprimaient, lui semblait très éloigné d’un éventuel soupçon ou d’une quelconque culpabilité. Elle eut beaucoup de mal à les faire reprendre leur histoire en cours. Valentin lui, décida d’écrire quelque chose sur la mort d’Isidore qu’il connaissait particulièrement, et avec qui il lui était arrivé de partager quelques verres au café du coin.
En dépit de son alcoolisme, et  en raison de son ancienneté dans la commune, Isidore était sollicité pour des menus travaux au sein de la municipalité, ce qui lui donnait l’illusion d’une certaine importance et lui permettait de déverser copieusement au comptoir  toute sorte d’anecdotes risibles et invraisemblables.
Valentin avait évoqué ces histoires qui lui avaient rappelé les moments partagés avec le vieil ivrogne.
Chantal les avait lues et les avaient trouvées plutôt drôles. Isidore avait de l’imagination ! Elle aurait pu cogéré avec lui les ateliers d’écriture. Il y aurait eu de l’ambiance et les garçons auraient adoré. Dommage ! Il était mort et elle découvrait un peu trop tard ses talents comiques.
Voilà l’occasion de « décoincer » son inspecteur et d’innocenter ses gamins. Il lui avait posé des questions sur ce qu’ils écrivaient, il allait donc lire leur production.
Elle l’appela et il lui sembla fort intéressé car il lui proposa immédiatement un rendez-vous et arriva une demi-heure après.
Il lut attentivement la prose de Valentin, se permit quelques sourires, mais parut tout de même inquiet.
-Où habite ce jeune homme ? demanda-t-il
Un peu interloquée, Chantal lui demanda s’il le soupçonnait. Elle n’imaginait pas qu’il puisse être l’auteur d’un tel acte.
Fisher ne lui répondit pas et lui demanda son adresse avec insistance.
Elle la lui donna en ajoutant qu’il devait certainement se trouver au café.
-Parfait, j’y vais !lui dit il en retour.  
Ce fut le soir qu’elle appris la nouvelle.
Valentin était dans le coma, et les pronostics étaient sérieux.
Il avait subi le même mode opératoire qu’Isidore : un coup derrière la nuque.
Fisher, qui avait toutes les raisons d’être inquiet, avait battu la campagne pour le retrouver sur le bord d’un chemin et avait immédiatement alerté les secours.
-Il a quand même des chances de s’en sortir. Il est jeune lui ! pensait-elle.
L’inspecteur insista pour qu’elle aille faire un tour à Paris, et demeure un temps chez des amis. Il ne lui donna pas d’explications et ne la quitta qu’après l’avoir mise dans le train avec une valise qu’elle avait rapidement constituée.
C’est dans le train qu’elle eut le contrecoup. Elle pensait à Valentin, provocateur et attachant qu’elle ne reverrait peut être plus. L’Inspecteur n’avait pas voulu lui faire peur, mais il était clair qu’elle aussi était menacée.  Ce n’était pas une sensation agréable et elle se demandait comment annoncer la nouvelle aux amis qui devaient l’héberger. Elle décida de ne rien dire pour ne pas les inquiéter, et retrouva avec joie l’anonymat de Paris. Ce n’était pas dans le treizième que l’assassin irait la retrouver !
 Elle essayait de prendre des nouvelles de Valentin, mais l’hôpital avait dû recevoir des consignes précises et il ne pouvait rien lui dire. Elle demeurait toujours dans l’attente de nouvelles de la part de Fisher qui ne répondait pas à ses messages.
Il lui téléphona enfin, et sans lui révéler quoi que se soit, si ce n’est que Valentin allait mieux,  il lui proposa un rendez-vous au « Canon » avenue d’Italie.
Elle arriva à l’avance et l’attente lui parut longue. Il se posa à côté d’elle sans faire de bruit ce qui créa un effet de surprise car elle avait renoncé à le guetter. Il avait le sourire aux lèvres. Elle en conclu que son enquête était clôturée.
Elle se gardait bien de le questionner et attendait qu’il parle en premier.
-Alors, vous allez continuer vos ateliers d’écriture, ou vous y renoncer ?
-Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas un de mes garçons !
-Ah, suspens…
Elle allait lui dire qu’elle avait un certain âge et qu’elle avait perdu l’habitude d’être traitée comme une gamine, et qu’elle voulait connaître l’assassin même si cela devait la peiner.
- Bon !je vous posais cette question car je ne suis pas certain que vous pourrez continuer à le faire.
-Cessez votre petit jeu et dites moi pourquoi.
-C’est bien M.Duru qui vous avez proposé cette activité
-Oui, mais je ne vois pas le rapport.
-Il y est le rapport ! Figurez vous que M.Duru est sous les verrous.
- Arrêtez, vous me faites marcher ! Ce n’est pas possible ! Non, ce n’est pas vrai ! C’est pas  lui ! Mais pourquoi ?
Chantal venait de parler assez fort, et plusieurs personnes au café s’étaient retournées.
Elle était totalement médusée. Elle venait de se rappeler ce petit monsieur un peu  chauve, effacé, l’air timide qui, fait rare pour un maire, écoutait plus qu’il ne parlait.
-Isidore en savait long sur lui et d’une certaine manière le faisait chanter.
-Ne me dites pas que les délires d’Isidore étaient vrais !
-Certains pouvaient être vrais en partie, mais il buvait tellement que personne ne le croyait.
-Mais qu’avait fait M.Duru pour donner prise à Isidore ?
-Inimaginable ! Lors des dernières élections, il avait triché au niveau des urnes et Isidore qui avait les yeux partout, s’en était aperçu. Les travaux qu’il faisait au sein de la commune étaient à sa demande, et Duru justifiait les travaux effectués et les payait, ce qui accentuait l’emprise d’Isidore par rapport à l’illégalité de tout ce qu’il lui faisait faire. Un vrai cercle vicieux ! Quant à Isidore, il dépensait son argent en payant des tournées au café. Au fur et à mesure qu’il buvait, il racontait de plus en plus d’histoires, car elles faisaient rire et il avait besoin d’un public. Duru a pris peur et l’a tué. De la même manière, il a essayé de tuer Valentin, quand il a su par l’intermédiaire du patron du café, que Valentin avait mis par écrit les dernières histoires d’Isidore, et qu’un flic rodait et enquêtait.
-Vous n’allez pas me dire que les histoires que j’ai lues ne relevaient pas de la fiction !
-Lorsque j’ai lu ces histoires improbables qui n’évoquaient pas uniquement le Maire mais un bon nombre d’honnêtes citoyens, j’ai bien pensé qu’en dépit du côté farfelu et outrancier, il y avait peut être quelque chose de vrai. J’avais plusieurs pistes. C’est l’inquiétude du Maire par rapport à l’état de santé de Valentin qui m’a mis la puce à l’oreille. Le reste fut facile à jouer : personne ne savait si Valentin avait repris ou non ses esprits. J’ai bluffé et pas tardé à obtenir des aveux complets, qui en y réfléchissant, ressemblaient à une véritable confession. Il semblait soulagé ! Tant mieux pour lui mais vous n’allez pas le revoir avant longtemps, d’où ma question sur votre atelier d’écriture.

-Eh bien, mon cher ami, je vais continuer,  payée ou pas!et si vous voulez vous y joindre, vous êtes le bienvenu ! Cela va réconcilier les gamins et la police et vous aurez certainement des anecdotes parfaites pour enflammer leur imagination.