samedi 3 mai 2014

Nouvelle Junior : B.I.R.

J'étais journaliste et j'avais écrit pas mal d'articles sur différentes entreprises, mais le B.I.R. restait, et de loin, l'entreprise la plus extravagante que j'avais trouvée. D'ailleurs, je n'avais pas fait publier l'article qui parlait du B.I.R. tout simplement car on m'aurait pris pour une folle. Il y avait une autre raison : il était préférable que le B.I.R. restediscret (vous le comprendrez sans doute à la fin de mon explication). La gérante de cette entreprise s'appelait Emma Dubois, et, c'était le genre de femme qui aimait son travail à en oublier de manger (ça lui était déjà arrivé plus d’une fois).
L’entreprise d’Emma s’appelait le B.I.R. ce qui voulait dire : Besoin Imminent de Rires. En effet, ses employés étaient appelés par des personnes étant obligées de passer une soirée (ou un autre moment de la journée, personne n’y voyait d’inconvénient) avec des gens pénibles (pour la plupart). Là les employés s’incrustaient dans la soirée et riaient à toutes les blagues des invités. Ça fait un peu brouillon alors voilà un exemple de cas qui arrivait souvent :
Imaginons : madame T. a invité son patron, qui est l’homme le plus lourd possible. Mme T. appelle le B.I.R. Là, un employé va à la soirée en se faisant passer pour … disons le frère de Mme T., et rit à toutes les blagues du patron. Celui-ci, tout content de s’être amusé et d’avoir eu un excellentpublic, a passé un bon moment. Mme T. n’a pas eu à rire aux blagues de son chef mais se voit mieux appréciéede celui-ci,et peut-être aura-t-elle une augmentation, qui sait ?
Voilà, maintenant vous savez … Et son slogan me demandez-vous, eh bien c’est tout simple : « Appelez le B.I.R. et le rire s’élève, incontrôlable … »

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Emma venait de m'expliquer le fonctionnement de son entreprise, j'avais mon petit calepin dans une main et une tasse de café dans l'autre, et je me demandais combien de personnes travaillaient dans son entreprise lorsqu'elle me proposa de visiter les locaux. On commença par la première pièce : la salle de standardistes. Il n'y avait que deux bureaux où un homme et une femme  s'affairaient, tantôt prenant les appels, tantôt tapant à l'ordinateur. Il y avait là cette atmosphère si spéciale qui faisait penser aux bibliothèques, grandes et silencieuses. Emma m'expliqua que l'homme et la femme étaient mariés depuis aussi longtemps qu'ils travaillaient ici. La femme s'appelait Louise, elle devait avoir  une quarantaine d’années,  blonde (même si l’on voyait plus de cheveux blancs que de cheveux blonds), elle avait des joues creuses où la peau semblait s’effriter. Je m’approchai de son bureau et lui tendit la main, qu’elle ne saisit pas en s’exclamant que l'on pouvait quand même se faire la bise. Quand jem’approchai, une odeur peu alléchante me chatouilla les narines. Je ne dis rien mais me dépêchai de lui coller deux bisous du bout des lèvres. Puis, Louise m'expliqua son travail, sa journée type :le téléphone sonnait, elle décrochait avec le même geste las, elle parlait en notant les informations. Puis elle appelait les employés "de terrain" comme on les appelait ici, leur disait l’adresse, l’heure, le type de personnes, quel rôle ils allaient jouer … Pendant que Louise m'expliquait tout cela, je m'imaginais une Louise plus jeune, en vain ... Son mari ne m'adressa pas la parole du début à la fin du discours de sa chère et tendre.
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Arriva l’heure du déjeuner ;Emma vint me chercher et m’emmena dans une petite cafétéria où tout le monde mangeait. Emma mangeait en regardant du coin de l’œil ses employés, vérifiant qu’ils étaient tous là. Puis, elle me regarda, elle essayait de me sonder. Elle finit par me dire : « Je pense que finalement, cet article est une mauvaise idée ; elle fit une pause puis continua ; personne ne voudra y croire, et puis, je préfère que le BIR soit connu grâce au bouche à oreilles et non grâce à un article. Mais comme j’ai commencé à vous faire visiter mon entreprise je vais finir. Je ne pourrai pas vous empêcher de publier cet article maisréfléchissez-y ! » Je lui fis signe que j’avais compris et que j’y penserais. Le repas continua dans le silence jusqu’au dessert où le dialogue  reprit. Elle commença à me parler des employés "de terrains". « Ce sont des comédiens, tous, sans exception, vous allez voir, ils ont tous leur petite originalité. Et s’ils s’entendent avec vous, peut-être qu’ils vous emmèneront avec eux dans leurs "soirées ".  Si vous y allez, faites-vous petite, vous comprenez, je ne veux pas de problèmes …»Je lâchai un bien sûr en observant Emma.C’était une femme stricte qui ne tolérait aucun écart, en tout cas, c’était l’air qu’elle  voulait se donner pour être respectée en tant que chef. Mais au fond d’elle, elle n’aimait pas son statut de chef craint ; pourtant elle se persuadait que c’était pour l’entreprise, et ça me crevait les yeux …
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L’après-midi, comme l’avait dit Emma, je rencontrai les comédiens. Ils avaient une sorte de salon avec canapé, fauteuil, magasines, machine à café, radio et bien sûr téléphone, d’où les standardistes leurs transmettaient les informations. Une fois qu’ils les avaient, ils votaient pour savoir qui irait à telle ou telle"soirée".
Emma s’en alla, me laissant seule, au milieu d’inconnus. Il y avait quatre personnes dans cette pièce, mais Emma m’avait dit qu’ils étaient 8 comédiens en tout et que les autres devaient être en "soirée", au milieu de l’après-midi.J’observai un à un ces employés. Il y avait, en train de danser sur de la musique reggae, un homme d’une trentaine d’années. Il avait des dreadlocks, un jogging beaucoup trop grand pour lui, un tee-shirt aux couleurs de la Jamaïque et un début de barbe, il ne manquait plus qu’une guitare et on aurait dit Bob Marley … Je me dirigeai vers lui, pour lui serrer la main qu’il saisit fermement en se présentant : « J’m’appelle Burton, mais vous pouvez m’appeler Burt. J’sais pas quoi vous dire d’autre à part que ça fait 2 ans que je travaille ici, et c’est le seul boulot où t’as le droit de boire pendant tes heures de travail. Au fait, j’aime bien vos baskets. ». Je me présentai à mon tour, puis je laissai Burton sur son Reggae et me dirigeai vers une jeune fille qui buvait du café tranquillement installée sur le canapé.Elle avait des yeux d’un bleu profond, des cheveux roux tout emmêlés et du bout de ses doigts, elle tapotait son verre avec rapidité. Elle portait un débardeur gris sur un jean d’un bleu passé. La jeune femme me vit se diriger vers elle, alors, toute contente, elle se présenta : « Salut, bon voilà, j’m’appelle Ambre. J’ai 28 ans et ça doit faire 3ans que je travaille ici. On gagne bien, mais faut avoir un bon moral, pour entendre à longueur de journée des idioties pas possible et faire semblant que c’est la meilleure vanne du siècle, je vous assure ! Mais, vous me direz, j’ai été préparée avec mon père et ses blagues … Par exemple, la dernière fois que j’suis allé lui rendre visite, il m’a sortie une de ces vannes,  franchement nulle ! Attend, j’sais plus ce que c’était … c’était euh  … » Elle n’eut pas le temps de continuer à chercher, car elle fut coupée par une femme brune, d’une quarantaine d’année : « Vous savez, parfois, faut lui dire stop parce qu’elle est gentille mais elle pourrait vousraconter sa vie pendant des heures … Au fait, Sabine, enchantée ! ».Je fus soulagée qu'elle intervienne car un début de mal de tête commençait à pointer le bout de son nez ... Il ne me restait plus qu'une personne à qui me présenter. C'était un homme d'une trentaine d'années, blond, à la carrure athlétique. Ambre souffla : « Il est beau, pas vrai ... » Je lui répondis d'un oui rapide et me dirigeai vers lui, mais à peine voulus-je lui serrer la main que le téléphone sonna. Burton, tout en dansant, se déplaça jusqu'au combiné. Il décrocha, prit un crayon et un post-it, et commença à écrire. Une fois la discussion terminée, Ambre demanda toute excitée : « Alors, tu penches pour qui ?». Burton étala le cas : « Alors, c'est un gars d'une vingtaine d'année qui reçoit ses beaux parents, sa femme n'est pas au courant donc faudra être discret, c'est tout je crois ...ah non, c'est à 19 heures ! Je pense que ce serait mieux un homme pour se faire passer pour l'un de ses copains, ça vous va ? Et vu que Joachim n'est pas libre ce soir, je me propose ! ». Le Joachim,  qui se trouvait être le blond, réagit au quart de tour : «Burt, je t'ai jamais dit que je n’étais pas libre ce soir, alors on va tirer à la courte paille !». Ce fut Joachim qui, finalement, tira la plus petite paille. Burton, lui, se réconforta en s'enfermant dans sa bulle dereggae.
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C’était incroyable comme tout était prévu, Joachim avait sa soirée à 19h et déjà, à 17h30 il se préparait. Il était en train de demander l’avis de tout le monde pour savoir quelle chemise lui irait le mieux ; Burton lui répondait qu’elles étaient toutes les deux aussi classiques et qu’il aurait mieux fallu opter pour un tee-shirt décontracté ; Ambre quant à elle lui répondait qu’il était magnifique dans les deux et Sabine, elle, s’en moquait éperdument. J’étais toujours dans le salon des comédiens, un café entre les mains, et j’espérais secrètement qu’il me demande de l’accompagner pour voir ce qu’était une soirée … Mais cela n’arriva pas. Il partit vers 18h30, le rendez-vous étant à 30 min de là. Heureusement pour moi le téléphone sonna ; Burton décrocha une nouvelle fois le combiné, nota des informations sur son calepin puis expliqua : « Cette fois c’est une soirée barbecue entre voisins, sauf qu'il y a trois voisins qui se sont invités et qui sont pas super ! Mais la fille qui a appelé veut se faire bien voir des autres voisins donc on va être là pour juste ces trois gars ! Voilà ! Vu que j'suis pas mal crevé, que Sabine doit aller coucher sa fille, tu y vas Ambre ? Au fait y a pas d'heure, ce sera le plus tôt possible !». « OK, cool, merci ! répondisrapidement Ambre avant de se tourner vers moi et d'ajouter : vous voulez venir pour voir ce que c'est ?». J'acceptai avec un grand sourire, et, cinq minutes plus tard, nous étions dans sa voiture.
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Le trajet ne fut pas long, à peine dix minutes. Nous étions arrivées, donc, dans le quartier de la cliente du B.I.R. Nous marchions côte à côte, Ambre m’expliquant comment allait se dérouler la soirée : « Bon, selon les infos qu’on a, pour l’instant, on va devoir rester avec trois gars assez lourds. Nous on va se faire passer pour des amies de la fille qui organise le barbecue, OK ? » À peine lui-je répondis d’un bref oui que nous étions devant la maison de la cliente. C’était une belle maison en vieille pierre, et du jardin, on pouvait entendre les discussions. On sonna, une femme de vingt-cinq ans nous ouvrit.C’était notre cliente ; elle nous le fit savoir en nous demandant si nous étions bien du B.I.R. Elle nous débarrassa et nous présenta à ses trois voisins qui s’étaient incrustés. Ils avaient tous le même regard qui voulaient dire « Oui, on est venu alors qu’on ne connaît personne. Oui, on est venu ici juste pour profiter du barbecue mais ça ne nous dérange pas le moins du monde ! ». En plus de l’assumer parfaitement, ils ne se privaient pas de le crier sur les toits. Je me demandais ce qu’on faisait ici parce que c’était plus du ressort du baby-sitting que du ressort du B.I.R. quand tout à coup, un des trois hommes leva son verre et cria : « Santé » et les deux autres enchainèrent : « mais pas des pieds » avant de s’esclaffer. Ambre émit un petit rire clair qui sonnait vrai. Toute étonnée, je la regardai d’un air surpris quand tout à coup je me rappelais que rire était son métier. Je reconnus alors qu’elle savait exercer son métier à merveille. Durant la soirée, plus d’une fois elle me laissa sans voix, tellement elle était brillante, tellement son rire faisait réel … J’aurais pu m’ennuyer mais j’étais tellement émerveillée qu’il n’y avait plus de place pour l’ennui. Les trois hommes ne se lassaient pas du rire clair et vif d’Ambre et enchainaient mauvaises blagues sur mauvaises blagues. La soirée passa très vite ; vers 1h du matin, on repartit, Ambre fatiguée, moi ravie.
La visite du B.I.R. était finie. J’y avais appris beaucoup mais j’avais décidé de ne pas publier l’article.
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Si je vous en parle aujourd’hui, c’est que suis devenue lourde à ma façon. Je ne l’ai pas remarqué toute seule. En plus d’être lourde, je suis incapable de voir les choses telles qu’elles sont, seule ;  j’ai besoin qu’on m’aide … Je m’en suis rendue compte avant-hier. Une de mes collègues qui travaille dans le même journal que moi m’avait invitée chez elle. Chez elle, il y avait son frère, enfin c’est ce qu’elle m’avait dit … Il me rappelait quelqu’un, mais je n’arrivais pas à savoir qui. Il était tellement gentil, je le faisais rire, enfin c’est ce qu’il me laissait croire … Au dessert, ça m’est revenu. Ses cheveux n’étaientplus des dreadlocks. Il avait rasé son début de barbe. Il ne portait plus de jogging ni de tee-shirt trop large. Ses cheveux étaient désormais coupés à ras. Il était désormais parfaitement bien rasé. Il portait désormais un jean cigarette et une chemise bleue claire. Il était devenu un peu plus mature. Mais ce qui était certain, c’est qu’il s’appelait toujours Burton et qu’il travaillait toujours au B.I.R.