samedi 3 mai 2014

A tomber

Cette rumeur ne l’inquiétait pas. Il était venu exprès et il n’allait pas rebrousser chemin. Les morts, il en fréquentait tous les jours.
Rick observa la grille. Elle paraissait plus impressionnante dans le noir. Il vérifia à tout hasard la poignée. Fermée, bien sûr, à cause de toutes ces histoires. Rick entama l’escalade. Arrivé au sommet, il fit une pause et contempla le spectacle qui s’offrait à lui.
Le cimetière s’étendait à perte de vue, sous la lune. Rick n’avait pas souvenir qu’il était si vaste. Lors de l’enterrement, il avait suivi le cortège sans vraiment faire attention. Il avait préféré écouter les conversations, pour glaner des informations. Il n’avait pas été déçu. La plupart des notables de la ville étaient présents, ainsi que leurs administrés. Il avait entendu autant d’horreurs que de louanges, au sujet de feu Madame Hipswitch. Entre ceux qui venaient la consulter et les autres, qui la vouaient aux gémonies, les chuchotements allaient bon train. Jamais cérémonie funéraire n’avait ressemblé d’aussi près à un salon mondain.
Rick cessa sa contemplation. Il venait de repérer la tombe. Quoi qu’elle eût été, la vieille Hipswitch ne voulait pas rater sa sortie : un véritable monument dominait les sépultures alentour ; il semblait conçu pour abriter une légion complète. Rick se souvenait d’ailleurs de ce qu’il avait entendu dans la procession : un unique cercueil gisait dans ces murs, mais les fossoyeurs avaient remarqué que huit autres emplacements avaient été prévus. La défunte n’avait aucune famille et cette révélation n’avait pas manqué de faire bruisser de nouvelles rumeurs. A croire que les habitants de cette ville s’en repaissaient et tiraient distraction de n’importe quel ragot. Rick n’y attachait pas d’importance. Seuls les faits lui importaient et surtout, ce qu’il pouvait en tirer.

Cela faisait une dizaine d’années qu’il avait mis au point son petit business. Le déclic était venu une nuit d’octobre, alors qu’il était à l’université. A l’époque, il sortait avec Johanna. Il pensait encore à elle d’ailleurs, y compris en cette soirée, du haut de son portail. Comment aurait-il pu oublier ses cheveux flamboyants et ses yeux bleus, qui le faisaient chavirer ? En l’occurrence, il pouvait ranger ces souvenirs parmi les pierres tombales. Johanna avait eu un accident de voiture. Cela avait été le premier enterrement que Rick avait suivi. Il ne savait plus si c’était le chagrin ou l’absence de la jeune fille, qui l’avaient marqué ; toujours est-il qu’il avait pris l’habitude d’aller dans le cimetière où elle reposait. A force de pèlerinages, il avait fraternisé avec le gardien, pour qui il constituait une distraction salutaire. A la fin, il ne venait plus que pour cette rencontre. Il faut dire que le bonhomme étaitintarissable. On pouvait le comprendre : les morts ne devaient pas être d’une conversation formidable. Rick avait pourtant changé d’avis à ce sujet, au fur et à mesure de la fréquentation de ce vieil habitué. A l’en croire, les allées du cimetière tenaient du hall de gare, certaines nuits de pleine lune. Il avait ainsi découvert l’existence des zombies, les ravages des goules et
les fantômes cauchemardesques. Rick ne savait jamais trop si le gardien plaisantait, avec ses histoires, car il terminait toujours sur un grand éclat de rire. Il est vrai que l’alcool y était pour beaucoup. Le papy avait un stock considérable d’eau de vie et de bouteilles non identifiées, dont certaines n’étaient pas des cadeaux ; il s’était servi lui-même, dans les cercueils. D’aucuns auraient parlé de pillage de tombes mais le gardien n’avait pas du tout présenté les choses de cette manière. Ce dernier avait réalisé que les morts avaient une fâcheuse tendance à vouloir emporter certaines reliques : des bijoux précieux, un objet fétiche, voire même leur chien empaillé, ou des bouteilles, donc. Un jour, un membre d’une famille avait lui-même offert au fossoyeur la Bible posée sur la dépouille. Ça lui avait donné une idée ; il avait commencé à regarder avec plus d’attention les cercueils, lors de l’exposition du corps. Il jetait aussi un oeil sur les tenues arborées dans le cortège, avant la cérémonie. Et au final, il se renseignait carrément sur la succession, le patrimoine et la personnalité des défunts. L’oraison terminée, il s’attachait alors à ouvrir le cercueil, pour délester l’inhumé des accessoires dont il n’aurait plus l’utilité. Il faisait parfois chou blanc mais d’une façon générale, il récupérait au minimum un bijou ou des chaussures. Il n’y avait rien de morbide à ses yeux ; cela ressemblait plus à une chasse aux trésors.
Passé l’étonnement, Rick avait pris part à ces explorations ; quelques mois de pratique l’avaient convaincu que l’affaire en valait la peine : pas de concurrent, pas d’importun et un rendement assuré. Il avait remercié avec chaleur son initiateur et était parti développer sa petite entreprise ailleurs. Et il avait l’embarras du choix.
Rick résidait quelques temps dans une ville, sillonnait les cimetières, fraternisait avec le gardien… et s’attaquait à ses pensionnaires permanents. Il attendait d’amasser un certain butin, puis il prenait la poudre d’escampette. Il cultivait la discrétion car il ne faisait pas bon être repéré, dans ce genre d’activité ; cela pouvait être mal interprété. Plus d’une fois, il avait dû cavaler vers la sortie, débusqué par une mamie trop matinale ou des gamins qui jouaient à se faire peur.
Parlant de peur, Rick n’était pas un froussard. Il régnait certes une ambiance étrange dans ces lieux de mort, mais il n’y avait pas plus paisible que ces endroits. Rick leur trouvait même un charme suranné. Certaines tombes constituaient parfois de véritables chefs-d’oeuvre, d’autres abritaient des personnages célèbres, et d’autres enfin, toute simples, dégageaient un profond sentiment de paix. Rick ne savait pas s’il devait s’en féliciter, mais il n’avait croisé ni vampire ni mort vivant. Il se confirmait que son mentor avait un peu extrapolé, aidé par une alcoolémie prononcée. Il y avait des rats, des chauves-souris, des chouettes, mais ce bestiaire n’avait rien d’effrayant. Encore une rumeur dont il n’avait plus à se soucier.

Rick descendit du portail et se laissa choir au sol. Il était temps d’aller saluer Madame Hipswitch.
Il avait fait sa connaissance dans « The Evening Post », à la rubrique nécrologique. Son faire-part de décès était majestueux et emplissait la moitié d’une page. Devant tant d’ostentation, Rick s’était empressé de se renseigner et il avait vite fait le tour de la question : Madame Hipswitch serait sa prochaine visite nocturne. Avec un chauffeur en livrée et des consultations hors de prix, elle constituait une cible de choix. Rick avait aperçu les toits de son manoir, par-delà les murs du cimetière. Il n’avait pas très bien saisi quelles étaient ses occupations, de son vivant. Beaucoup de ragots circulaient à ce propos et il avait eu le plus grand mal à trier le vrai du farfelu. Il avait cru deviner qu’elle offrait ses services, dans des cas précis : revers de fortune, avenir à déterminer, messes très particulières... Encore une illuminée, avait-il songé, mais fortunée pour une fois. Il avait quand même entendu une remarque qui l’avait intrigué, lors du cortège funèbre. Une dame respectable, à l’air un peu perturbé, avait glissé à sa voisine : « Elle disait toujours qu’elle avait neuf vies, à chaque fois que je la voyais. Et me voilà à son enterrement ! Et vous ne savez pas le plus bizarre : son
majordome vient de m’appeler ce matin, pour me fixer un rendez-vous, comme si de rien n’était ! » Il avait dû se retenir de pouffer, à cette information incongrue. Il avait pourtant vu répéter cette même affirmation à plusieurs reprises, de personnages différents. Madame Hipswitch était pour le moins excentrique, mais il n’allait pas se laisser distraire par ces racontars.

Il avança dans l’allée principale et stoppa devant un grand if. Il en extirpa l’attirail qui était caché dans ses branches : pied de biche, lampe, gants. Il était opérationnel. La suite ne serait qu’une formalité. Et quelle suite ! Il revoyait cette photo dans « The Evening Post » : Madame Hipswitch posait, sur son canapé, les mains croisées, avec à chacun de ses doigts, des bagues somptueuses. Rick en trépignait d’avance. Il hâta le pas en direction du mausolée, dont la silhouette se détachait au clair de lune.
Sur le seuil, Rick marqua un temps d’arrêt. Deux gargouilles le fixaient de leurs orbites vides, telles des cerbères. Il ne put s’empêcher de frissonner. Il reporta son regard sur la porte d’entrée. Elle était demeurée entrouverte. Un air humide et froid filtrait par le maigre interstice. Il poussa le battant avec détermination et pénétra dans le tombeau.
L’obscurité s’abattit sur lui. Il alluma sa lampe, pour faciliter sa progression. Il avait déjà repéré les lieux dans la journée mais il devait aller vite. Il chercha l’escalier qui menait à la crypte et l’emprunta sans hésitation. A l’issue de sa descente, il marqua une pause, stupéfait. Plusieurs cierges se consumaient devant lui, projetant une lumière irréelle. Il éteignit sa lampe et examina les lieux. La pièce semblait plus vaste que la salle supérieure. A son extrémité, une sorte d’autel, avec de curieuses divinités, faisait face au visiteur. A sa
gauche, une grille barrait l’entrée d’un souterrain. D’étranges inscriptions parsemaient le mur de droite, en un mélange de pentagrammes et de formules obscures. Madame Hipswitch avait des goûts spéciaux en matière de décoration, pensa Rick. Il avança vers la tombe qu’il venait d’apercevoir. La dalle portait l’inscription « Hipswitch » ; sans date. D’autres sépultures, au nombre de huit, l’encadraient. Quatre arboraient des signes cabalistiques. Une était même ouverte et laissait apparaître sa sombre cavité. Pour une originale, ricana Rick, elle ne faisait pas dans le demie mesure. Et il leva son pied de biche pour attaquer son travail.

« Rick ? »
La voix retentit derrière son dos. Rick en lâcha son outil, de surprise. Il se retourna.
Johanna.
Johanna se tenait devant lui. Elle était éblouissante, comme avant.
« Mais, comment… ? Que fais-tu… ? Et pourquoi… ? » Rick bégayait d’émotion.
Johanna sourit. Elle s’approcha de Rick, qui restait pétrifié. Elle posa sa main sur le cou du jeune homme et elle l’enlaça, avec délicatesse.
Rick sursauta, sous l’onde glacée qui le parcourut. Avant qu’il ait pu réagir, Johanna l’avait projeté dans la tombe béante.
Rick hurla, quand la dalle se referma sur lui.

La silhouette de Johanna s’estompa alors, comme une brume, pour laisser apparaître un corps décharné. La créature traça des formules sur le tombeau clos. Elle entama une mélopée lugubre, qui fit s’allonger les flammes des cierges en une incandescence violente. Elle s’étendit enfin sur l’autel, pour que s’accomplisse sa renaissance. Ses mains tressaillaient, alors qu’elle se gorgeait de vie. Des mains avec des bagues somptueuses, à chaque doigt.

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