samedi 3 mai 2014

L'explication du berger provençal

Cette rumeur ne l’inquiétait pas. Les gens parlaient beaucoup, parfois juste pour le plaisir d’échanger quelques mots sur le pas de leur porte.Il était souvent question de la pluie et du beau temps, mais, cette fois, c’était un peu différent …
Le Berger, homme de stature moyenne, très sec, se tenait droit comme un piquet dans la minuscule cour devant sa maison. Appuyé sur son sempiternel bâton, on ne pouvait dire comment il était maigre dans ses vieux vêtements rapiécés qui flottaient autour lui. Une casquette vissée sur son crâne aux cheveux courts, gris et d’une fraîcheur douteuse, il n’en était pas moins un personnage estimé de tous.
Né en Provence, il y avait grandi. Son village, flanqué sur une colline, avait les pieds dans l’eau. Une rivière sortait des longues gorges sinueuses pour venir se calmer et caresser les premières maisons du quartier du « Barry ». Le Berger habitait rue « Du Barry d’en bas », c’est dire s’il était aux premières loges pour observer toute l’activité qui se déroulait sur les rives verdoyantes.
Ce matin-là, ses yeux se plissèrent pour mieux discerner la silhouette furtive qui se faufilait entre les arbres au bord de l’eau. On aurait dit le « Pescadou ». D’habitude, il allait pêcher plus haut, là où le poisson affluait et où personne ne s’aventurait si tôt. Il était preste dans son déplacement et plaquait sa besace d’une main ferme contre son abdomen comme pour lui intimer de ne pas bouger. Son pas rapide n’était pas coutumier, quelque chose le tracassait. En apercevant le Berger, il se dirigea vers lui comme s’il représentait sa dernière chance.
— Adieu, le Berger ! Ecoute … Il faut que je te parle. J’ai vu le « Pouèto » ce matin, il revenait du barrage, là-haut. On a causé de tout … de rien, et tout d’un coup, il a dit comme ça, que les poissons avaient un air bizarre, pas comme d’habitude.
— « Fatcheudeu », bizarre, tu dis ? s’exclama le Berger, mais qu’est-ce qu’il entend par là ?
— « Peuchère » ! Il n’a pas dit plus. Mais, en y regardant de plus près, je leur ai trouvé, moi aussi, un air … euh …un peu malade !
Le berger, campé sur son bâton, se mit à réfléchir pendant que son interlocuteur, désarmé, attendait une éventuelle consigne.
— Hé, « Pescadou », n’aie crainte, mange déjà ceux de ta besace et ensuite, on avisera. Si cet homme ne t’avait rien dit, tu n’aurais rien trouvé de plus à ces poissons ! lui retourna le Berger, en lui donnant une tape amicale sur l’épaule.
Le pauvre pêcheur ne savait que penser. La rivière était son garde-manger, sa raison de vivre et il entendait bien continuer à s’y ravitailler. Et si les poissons avaient attrapé une maladie ? pensa-t-il.
Dépité, il se résigna à rentrer chez lui, la mort dans l’âme. Trainant le pas, il s’enfonça dans les ruelles du village, étroites et biscornues, passa devant le café où quelques habitués sirotaient leur petit jaune. Son œil avisé s’arrêta sur le « Rasclet » :
— Adieu, l’ami, vé ce qu’il m’arrive. Ce matin, j’étais à la rivière et, tu ne me croiras pas, je suis tombé sur le « Pouèto ». On discute, « patin-coufin » … et puis, je « l’entends pas me dire » qu’il trouve un drôle d’air aux poissons ! J’avais rien vu, dis-donc !
Le « Rasclet », qui devait son surnom à un tempérament hargneux, balaya d’un geste brusque l’air devant lui, du dos de la main et proféra à son ami sur un ton dramatique :
— Oh, Bonne Mère, la rivière est polluée !
Ils se rincèrent le gosier une fois ou deux de plus afin de bien comprendre la situation. La pendule du bistrot marquait presque midi, ils rentrèrent chez eux pour déjeuner. Laissant le « Pescadou » emprunter l’artère principale du village pour regagner sa maison, le « Rasclet » décida d’aller d’abord informer le « Rabassié ». Il prit le raccourci et, une fois arrivé, toqua à la porte.
— Adieu, lui dit en ouvrant le petit homme bien connu pour son art de débusquer la truffe, on dirait que tu as un problème ?
— Un problème ? répéta-t-il en fronçant les sourcils et en agitant les mains, pire que ça ! La rivière est polluée ! A force de couper les arbres sur chaque rive, tous les pesticides des champs ont fini par atterrir dans l’eau et les poissons sont en train de crever !
— Ah, coquin de sort ! Et si ça se trouve, il y a même les égouts qui s’y jettent ! rajouta-t-il d’un air entendu. Bon, la nouvelle est plutôt grave. Je vais aller voir ce qu’en pense le Berger. Lui, au moins, doit savoir ce qu’il faut faire.
Aussitôt dit, aussitôt fait, l’homme aux chiens truffiers se faufila à travers les venelles pour accéder au bas du village et récupérer l’avis de l’Ancien. Celui-ci fut surpris de l’ampleur qu’avait prise l’affaire mais voulut y accorder un intérêt curieux.
—Remets-toi, le « Rabassié », il n’y a pas de quoi s’affoler. Penses-tu que le simple fait de couper quelques arbres suffirait à détruire toute la faune aquatique ? As-tu au moins vu comment étaient ces poissons malades ?
— Oh, tu sais, moi, je fais confiance au « Rasclet », c’est un ami, on était à l’école ensemble, alors …
— Hum, hum, « tout homme à un ami qui a lui-même un ami … », énonça le Berger d’un air expérimenté, le ton détaché.
Son savoir, il le tenait de la tradition orale transmise par ses ancêtres au coin du feu pendant les longues veillées d’hiver. Il l’avait complété au contact de la nature lorsqu’il faisait paître ses moutons sur les plateaux de « La Torte » auxquels on accédait par un chemin très escarpé. Là-haut, il passait ses soirées à contempler le ciel et à discuter avec les étoiles. Les astres lui répondaient, lui parlaient du bien et du mal et de toutes ces choses qui compliquent la vie des hommes.
Pendant ce temps, le « Rasclet », l’humeur hargneuse, avait continué son chemin en ruminant cette histoire qui ne flairait pas le thym et la lavande. Il les avait pourtant bien prévenus ceux qui avaient déboulé un jour avec leur tronçonneuse, prêts à faire une razzia d’arbres surles berges de la rivière. Mais, c’était toujours pareil, les employés communaux avaient tous les droits, surtout avec ce nouveau maire qui ne comprenait rien à l’écologie.
Perdu dans ses rixes personnelles contre la municipalité, il ne s’était pas aperçu que ses pas l’avaient conduit vers une ferme à l’écart du village. Des aboiements joyeux de chiens le sortirent de ses réflexions et il se trouva nez à nez avec le « Pataras » qui jetait du grain aux poules. Il lui narra les dernières nouvelles qui se colportaient au village et l’allure dramatique que prenait la situation. Si personne ne se décidait à bouger, on entrerait en période critique et il se demandait même si la rivière ne récupérait pas une partie des égouts, comme l’avait suggéré le « Rabassié ».
Le « Pataras », qui avait toujours l’allure désordonnée avec ses cheveux en bataille et sa chemise ouverte au vent, avait accueilli la nouvelle avec surprise, mais n’était pas du genre à rester les bras croisés. Toute sa vie, il avait trimé aux côtés de sa femme pour élever sa ribambelle de gamins avec décence et l’espoir de les voir un jour devenir sa fierté. Il n’allait pas accepter une guerre de poissons pour une histoire de rejets d’égouts dans l’eau de leur rivière, élément sacré du village.
— Je vais monter à la Mairie, pas plus tard que cet après-midi et je compte bien tirer cette affaire au clair ! conclut-il fermement, la fourche à la main.
Quelques heures plus tard, un attroupement s’était déjà constitué sous les fenêtres du bâtiment municipal. Le « Pataras » avait cheminé à pied depuis chez lui en récupérant au passage le plus de villageois possible.
Le Berger, qui avait eu vent du rassemblement, était présent et écoutait avec attention les uns et les autres qui y allaient chacun de leur version de la chose. Il avait bien tenté de dédramatiser la situation mais il devait se rendre à l’évidence, les véhémences contre le Conseil Municipal avait pris de l’ampleur. L’incident s’était étendu comme une tâche d’huile, pourtant, il lui semblait que quelque chose clochait dans cette histoire.
Affairé à discutailler en tous sens, le petit groupe n’aperçut pas de suite le « Pouèto » qui s’avançait d’un pas nonchalant. C’était un rêveur qui n’avait pas toujours les pieds sur terre et, parfois, on se demandait s’il n’arrivait pas d’une autre planète. Il était discret, presque effacé mais toujours prêt à rendre service. Il détestait les conflits et quand il vit l’attroupement, il faillit faire demi-tour.
— Hé, adieu ma « caille », viens voir un peu par ici, l’interpella le « Rasclet » avec une douceur feinte. Tu n’aurais pas quelques informations à nous donner, par hasard ? Tu sais, une histoire de poissons … des poissons bizarres, un peu malades …
— Mais oui, c’est vrai, renchérit le « Rabassié », ils étaient bizarres comment ? Comme une figue molle ? Un âne mort ?
— Les poissons ? Ah oui …Eh bien, voilà ce qu’il s'est passé. Ce matin, je suis allé au barrage pour ramasser quelques plantes pour mes tisanes. Mon panier était presque rempli quand j’ai entendu un bruit bizarre dans l’eau. Je me suis approché de l’endroit avec précaution quandj’aperçus une « palanquée » de poissons qui brillaient avec toutes sortes de couleurs magnifiques sur les écailles ! Ils frétillaient à tout va, on aurait qu’ils dansaient, c’était bizarre et beau à la fois…
— Ha … firent en chœur les auditeurs attentionnés, la bouche ouverte comme celle d’un poisson. Le « Pescadou », stupéfait, osa :
— Tu veux dire que tu as vu le jeté de truites et … c’est tout ?
— C’étaient des truites ? dit l’homme en rêvant encore à sa découverte.
Le Berger, resté en retrait tout ce temps, s’avança à petits pas, accompagné de son bâton qu’il leva légèrement pour réclamer le silence. Il arbora un sourire de bienveillance à l’assemblée qui attendait son approbation en guise de conclusion. Il leur dit :
— J’ai moi-même été l’objet d’une rumeur dans ma jeunesse. Un oncle, qui habitait la ville, m’expliqua un jour la formation des orages. D’après lui, ils sortaient d’un gros nuage noir, épais et plein d’électricité … Mais, moi, je ne l’ai pas cru ! Parce que je savais bien que ce n’était pas de l’électricité.C’étaient les Dieux qui, lorsqu’ils étaient en colère, rassemblaient tous les nuages, les pressaient et les pressaient si fort, qu’à force, ils éclataient ! Sur ce, « Adesias » ! dit-il en portant deux doigts à la casquette et en tournant le dos pour s’en aller.
Le Berger laissa son auditoirepantois, un auditoire qui pouvait encore l’entendre parler seul :

— De l’électricité dans les nuages … elle n’était même pas arrivée au village, l’électricité, alors, dans les nuages …