samedi 5 mai 2018

Traqué


« Souriez …! »
C’est la phrase qu’on s’attend à entendre quand on est dans le viseur d’un objectif. C’est un réflexe quand on est accro aux poses photogéniques. Le photographe nous regarde à travers sa mire, ou sur son mini-écran selon l’appareil, et on patiente jusqu’à ce qu’on nous tire le portrait.
Sauf qu’ici ce n’est pas un portrait que l’on tire comme un lapin, c’est une personne : notre héros en l’occurrence ! Et la mire s’accompagne d’un laser rouge ! D’ailleurs ce n’est pas un photographe professionnel mais un pro de la gâchette.
Il essaie toujours de dédramatiser les situations. L’humour a constamment été un bouclier pour lui. Il ne s’est jamais pris au sérieux, et ça depuis des siècles. Oui des siècles, car notre héros est du genre elfique ; peut-être le dernier de son espèce. Depuis la Grande Guerre, les nouveaux humains avaient exterminé tous les autres peuples. Seuls les orques, humanoïdes verts et porcins, avaient pu s’en sortir en s’enfuyant dans une autre dimension. Actuellement ils ont pu ouvrir un nexus et revenir sur ces terres. Seul inconvénient, les orques sont restés à l’âge médiéval dans leur monde, par conséquent ils se sont retrouvés face à une technologie avancée qu’ils ne comprennent pas toujours. Néanmoins ce n’est pas un orque qui a pris notre elfe pour cible, mais un humain.
C’est un chasseur de prime, et une prime il y en a une sur le dernier elfe. Ce n’est pas qu’il ait fait quelque chose de condamnable, c’est juste que les elfes sont censés avoir disparus il y a des lustres. Est-ce que les scientifiques veulent le disséquer ? À moins qu’un riche collectionneur préférerait le couler dans de la résine ? On ne le saura pas aujourd’hui. Car il est déterminé à sauver sa peau. Sa vue d’elfe, perçante comme celle d’un rapace, a repéré le reflet du soleil de cuivre dans la lunette avant que l’homme ne parvienne à se stabiliser. Cela lui rappelle une méduse qui changeait les aventuriers en statue pour les conserver éternellement, l’ancêtre de l’appareil photo en quelque sorte… Mais trêve de plaisanterie, il faut qu’il bouge !
Son agilité lui permit d’esquiver le tir, mais la balle traversa sa veste bleue, malgré cela le trou passa inaperçu au milieu des trous précédents. Les mouvements de sa veste longue trompe ses mouvements et empêche le tireur d’ajuster correctement ses salves. Il ne s’attendait pas à une cible en mouvement, et ce n’est pas sa spécialité.
Notre ami elfe a pu se réfugier derrière un mur, le dos collé contre la paroi. Il sort son pistolet bricolé et s’amuse à prendre une pose d’agent secret. Il jette un œil en direction de la tour d’immeuble. L’homme est en train de recharger maladroitement, sans regarder ce qu’il fait de ses mains car il essaie de ne pas perdre sa cible de vue. Mais maintenant le chasseur est devenu la proie. L’elfe, grâce à son acuité, n’a pas besoin d’un fusil de sniper pour viser loin. Il ajuste en prenant en compte les déviations dues aux frottements de l’air et la force du vent. Il a eu des décennies pour s’entraîner à tirer avec des armes à feu. La balle touche sa cible, à savoir la mallette avec les munitions. L’homme retira sa main comme si sa malle était brûlante. La première chose qui lui vînt à l’esprit fut que c’est impossible à cette distance avec un si petit canon. Quand une seconde balle atteignit son trépied, la seconde chose qui lui vînt c’est qu’il n’avait pas signé pour ça !
L’elfe préférait intimider ses adversaires afin qu’ils comprennent à qui ils avaient affaire, plutôt que de leur ôter la vie sans qu’ils ne réalisent quoique ce soit. C’était noble, mais quand il tombait sur des têtus avec rien dans le crâne, il n’avait pas d’autre choix que de les occire avant d’être occis. Celui-ci était plutôt sage, ou lâche : il se leva d’un bond et courut sans demander son reste, abandonnant tout son attirail.
Notre héros était tranquille pour un moment. Jusqu’à la prochaine fois. Il avait toujours fait en sorte de cacher ses oreilles pointues sous un bandeau pour ne pas trahir ses origines elfique et à l’hôtel il donnait toujours un faux nom. Malgré ces précautions, quelqu’un avait trouvé sa trace et donné son signalement. Nombreuses étaient les affiches exposant son portrait-robot avec une récompense à la clef. Dans ce monde où tous étaient armés, n’importe qui pouvait être un danger potentiel. Maintenant il fallait qu’il quitte cette ville. La prochaine cité nécessitait de traverser le désert, ce qui n’était pas pour lui déplaire ; peu de gens osait le traverser seul et il était difficile d’y tendre une embuscade. Certes il y avait quelquefois des orques qui s’amusaient à rouler en truck, mais ils avaient appris à conduire en autodidacte. Et bien souvent les engins étaient volés et bricolés. Inutile de préciser la dangerosité d’en croiser sur sa route.
Il ramassa son sac, le jeta sur son épaule pour se donner un air décontracté, et sortit de la ville. Les cités d’aujourd’hui, bien que modernes avec leurs immeubles ou leurs métros, suintent l’individualisme et le manque de valeurs. La barbarie et la pauvreté côtoient l’égocentrisme et la richesse.  Tout pouvait s’acheter, et il y avait toujours quelqu’un près à vendre son âme pour un peu d’argent ou de pouvoir. Mieux vaut quitter cet endroit.
Mais notre compère elfe, étant un cœur à prendre, fut stoppé dans son élan quand une jolie jeune fille entre dans son champ de vision. Il ne sut quel âge lui donner ; il n’était pas très doué pour cela d’ailleurs. Il l’accompagne du regard en soupirant intérieurement quand tout à coup leurs yeux se convergèrent, et elle changea de direction pour aller à sa rencontre. Son cœur sauta dans sa poitrine car il put entendre sa voix :
- Excusez-moi, commença-t-elle, vous ne seriez pas quelqu’un de connu ? Il me semble vous avoir vu à la télé.
- Euh… Oui, oui ! Bredouilla-t-il. Je suis une star. Un people. Et vous ?
- Non, moi je ne suis pas connue, s’amusa-t-elle. Par contre je vous ai vu récemment à un abribus ou quelque chose comme ça…
- Mais tout à fait ! S’enorgueillit-t-il. Vous avez dû me voir sur l’affiche là-bas !
- C’est bien ce qui me pensait…
Et elle sortit un flingue de sous sa veste pour le pointer sur son front.
- La prime, c’est mort ou vif. Vous préférez quoi ? Demanda-t-elle.
- De ne pas abîmer la marchandise, transpira l’elfe.
Il prépara un plan dans sa tête pour sortir de cette embarrassante situation, mais des bruits de pas derrière lui en changèrent tous les paramètres.
- Je te propose de partager la prime, fit une voix masculine dans son dos.
- Même pas en rêve, cracha la jeune fille. Je l’ai vu le premier.
L’elfe était vraiment déçu par cette charmante créature, sa manière de parler, son attitude, … Heureusement qu’il ne sort pas avec elle finalement, sinon il aurait honte.
- Vu qu’il s’agit de moi, je pourrais peut-être avoir mon mot à dire, tenta-t-il. Je me rends gentiment, on y va tous les trois et on partage la prime, c’est d’accord ?
- Pas d’accord, dirent les deux autres comme une seule personne.
Ils sont têtus, et maintenant il est coincé entre une demoiselle qui pointe son arme sur sa poitrine pendant qu’un malabar pointe la sienne dans son dos. La condition est délicate, au moindre faux mouvement il finirait en passoire. C’est toujours quand on ne doit pas bouger que l’on a une partie du corps qui nous démange, et qu’on a à tout prix envie de gratter. Il va tenter un geste fou, si ça marche…
Il dégaina, se mit de côté et pointa dans la foulée le front de la jeune femme, et de son autre main attrapa son pendentif en forme d’épée et le mis sous la gorge du gars. La fille fut trop surprise pour réagir, mais l’homme ricana :
- Tu espères me faire peur avec ton cure-dent ? Tu veux quoi ? Me piquer ? Oh le vilain moustique.
- Te piquer, non, sourit-il.
Il marmonna une incantation, et l’épée miniature reprit sa taille originelle, à savoir 2 mètres de longueur et 50 cm de largeur. Il accompagna ce gigantisme en reculant son bras pour bousculer la fille avec le manche, tout en gardant l’homme en joue avec son estoc.
- On fait moins les malins, ironisa-t-il.
- C’est toi qui n’es pas très malins, fit une autre voix alentour.
Il jeta un œil tout autour de lui, et réalisa qu’il était cerné par tout un groupe. Mais la bande était hétéroclite : hommes, femmes, adolescents, enfants, vieillards, … Et tous étaient armés !
Ni une ni deux il piqua un sprint digne des jeux olympiques. Il misa sur le fait qu’ils ne pouvaient tous se mettre à tirer sans blesser les leurs. Mais une fois qu’il était seul à courir devant, ils se mirent à le poursuivre en tirant. Et ce n’était pas du gros sel ! Du 9mm, voire plus !
Avoir toute une ville à ses trousses, voilà qui était la pire expérience de sa vie. Il aurait préféré à cet instant être dans l’antre d’un dragon, sans hésiter. Il renversa tous ce qu’il trainait comme des cartons ou des caisses, mis des poubelles au milieu du chemin, brisa des murs à coup d’épée pour faire tomber des gravats, tout était bon pour ralentir ses poursuivants. Le pire c’est quand d’autres passants se commencèrent eux-aussi à le prendre en chasse.
Au détour d’une ruelle, il ne vit pas la bouche d’égout entrouverte et passa au travers. Il se sentit bête tandis qu’il plongeait dans le noir et l’humidité. Il se réceptionna, dans l’eau dont je n’oserais dire la couleur. Sa veste et le bas de son pantalon trempaient dans ce mélange d’eau croupie et de produits divers et variés. Il n’osa plus bouger pour deux raisons : premièrement ne plus faire de bruit pour ses assaillants, et deuxièmement parce que ça le dégoutait au plus haut point !
La foule en délire continuait sa course au-dessus, les parois du tunnel tremblaient sous son poids. Il avait eu chaud, comme quoi il a eu de la chance dans son malheur. Il hésita entre tenter une sortie ou longer les égouts jusqu’à une autre bouche. Il choisit de rester à couvert, malgré l’odeur et l’obscurité. De toute façon, les elfes sont comme les chats : nyctalopes. Et les crocodiles aussi d’ailleurs… Sauf que… il vient de se rappeler d’une légende urbaine racontant qu’il y aurait des crocodiles dans les égouts. Il n’avait pas vraiment envie de vérifier ces rumeurs. Il choisit finalement de remonter.
Après avoir redonner une forme de pendentif à son énorme épée noire, il attendit un bon moment, accroché aux barreaux, que la nuit arrive. Ainsi il gagnera en discrétion. Il remonta sans un bruit, sortit légèrement la tête, jeta un œil à droite, à gauche, devant, derrière, encore à droite, et se faufila le plus doucement possible en rasant le sol jusqu’au trottoir le plus proche. L’odeur ne quittait pas ses narines et avait imprégné ses vêtements. Il avança nuitamment en rasant les murs jusqu’à la sortie de la ville. Comme il avait perdu son sac, il fit un détour pour dérober un pantalon et une couverture qui séchaient sur des fils. Une tarte refroidissait au bord d’une fenêtre, il en arracha une part qu’il enfourna en une seule fois dans sa bouche. Il n’aimait pas voler de la sorte mais il n’avait malheureusement pas le choix.
Une fois éloigné de la route principale, il déchira le bas de sa veste, et jeta son pantalon putride pour enfiler l’autre, qui malheureusement n’était pas assez sec. La nuit allait être fraîche. Il vêtit la couverture sur ses épaules, et s’enfonça dans le désert de nuit. Ce qu’il avait connu comme une longue bande de sable du temps des chevaliers, avait maintenant  recouvert toute la partie nord du continent.
Il aimait le désert.
Au moins dans le désert on a des raisons d’être seul.
Il médita sur cette phrase, tout en continuant d’avancer. Droit devant lui, sans cogiter, à l’instar d’un zombi. Juste il profitait de ce calme avant la prochaine tempête. Car même s’il n’aimait pas ce monde tel qu’il est devenu, il aura tôt ou tard besoin de rejoindre la civilisation. Même s’il est agréable d’être dans la solitude, il a besoin des autres pour ne pas devenir fou. Mais l’accueil finit toujours en fusillade. Pourtant les siècles passés en solitaire lui pèsent. Il faut se rendre à l’évidence, il survit plus qu’il ne vit. Toutefois une pensée, une seule, l’aide à aller de l’avant : il garde foi en le fait qu’il y a peut-être d’autres elfes dans ce monde. Le monde est vaste et il a tout son temps pour l’explorer. Si quelques représentants de son peuple étaient encore en vie, il serait le plus heureux des humanoïdes, et il pourrait enfin se poser. Ne soyez pas triste pour lui : ses aventures ne sont pas finies, et l’espoir persiste encore, alors… Souriez… !