samedi 5 mai 2018

Les Fourmis n'en ont pas


« Souriez ! » invitait la charmante mannequin qui faisait de la pub pour un tout nouveau dentifrice en ce dimanche à 13h12. Ted zappa et sélectionna une chaine musicale pour avoir un léger fond sonore. Le ciel maussade n’invitait guère à la promenade. Et comme Ted avait laissé s’accumuler un sacré paquet de courrier pendant sa période de révisions, il estima que c’était un jour parfait pour faire du tri.  Il essuya les miettes de la nappe et se mit au travail. A régler, sur la pile de droite, à classer au milieu, à jeter sur la pile de gauche. Les publicités pour les restaurants, les offres promotionnelles des grands magasins, les « Félicitations, vous avez gagné une maison, une rente à vie, une voiture, un tour du monde… » des catalogues de vente par correspondance, les journaux gratuits et les annonces de mages, voyants ou marabouts formèrent rapidement la pile la plus importante.
« Dommage pour le boxer de bain rouge avec des bandes noires, en promo » pensa Ted en regardant la publicité. La date de validité était largement dépassée et il n’y avait aucune chance de retrouver cet article. La plupart des enseignes fonctionnaient en flux tendu, il fallait être, le jour même, dans les premiers clients du magasin pour pouvoir profiter de la bonne affaire. Il jeta le tout à la poubelle mais il y avait tellement de papier qu’elle en régurgita la moitié. Il se baissa pour ramasser le trop plein d’enveloppes quand l’une d’elles attira son attention. Dans sa hâte, il n’avait pas remarqué, imprimé au dos d’un courrier, le visage d’une jolie fille aux cheveux piqués de fleurs. Il l’examina de plus près. Elle devait avoir une vingtaine d’années,  cheveux noirs, coupe au carré, frangée. Le mascara mettait en valeur ses yeux vairons, ses sourcils étaient soulignés d’un coup de crayon et son fond de teint  parfaitement appliqué. Un rouge à lèvre griotte rendait sa bouche pulpeuse plus désirable encore. L’éclairage, et sans doute la palette graphique, avaient gommé ses dernières imperfections pour un rendu superbe. C’était une publicité pour une célèbre chaîne de parfumeries. L’enseigne proposait un grand casting et invitait toutes ses clientes à « mettre en scène leur beauté » lors d’une rencontre « avant / après ». Ted regarda les dates du concours, il restait quelques jours. Et justement, il avait dans ses connaissances, une fille fort jolie prénommée Agnès, qui pouvait prétendre à l’une des trois catégories en jeu : « ensorceleuse, naturelle ou élégante ». Ted se rappela ce jour, où sa compagne, Agnès, et  lui étaient allés au cinéma. À peine entrés dans la salle, tout le monde s’était tu devant sa beauté. Il y eut un silence de respect, d’admiration, de recueillement qui ne laissa que progressivement place aux murmures feutrés habituels. Cela avait impressionné Ted qui pensait que ce genre de scène n’arrivait que dans les films.
Du haut de sa taille mannequin, ses longs cheveux châtain, son sourire mutin et ses yeux verts particulièrement perçants, elle avait toutes ses chances. Il n’y avait même pas besoin de défiler, il suffisait de se rendre dans l’un des magasins. À l’issue d’un rendez-vous avec la conseillère-beauté, on lui remettrait une photo souvenir, puis on lui proposerait de participer ou non au grand concours. Suivant son style, elle pourrait concourir dans l’une des trois catégories. Ted la voyait très bien dans chacune d’elles et il l’imaginait déjà en couverture des plus grands magazines et sur les affiches des abribus. Oui, elle serait ravissante et surtout elle n’avait rien à perdre.
Il fallait maintenant la convaincre. Une telle opportunité ne se représenterait pas de sitôt.
Ted mit au point une stratégie. Il connaissait tellement son amie qu’il savait ce qu’elle dirait, et il prévit donc une réponse adaptée à chaque objection. Il répéta son discours devant un miroir comme une jeune star du Rock prépare son jeu de scène et de fascination. Il regarda sur Internet les photos des mannequins ayant passé la trentaine (il y en avait plus qu’il ne croyait), trouva des conseils prodigués par des professionnels de la beauté qu’il imprima sur-le-champ. C’était décidé, demain, il lui parlerait de ce grand casting. Il rêva toute la nuit des différentes objections que son amie lui ferait et il répliqua sans cesse.
Le lendemain, Ted répéta une nouvelle fois son discours, en se rasant, il déjeuna en écoutant des chansons positives aux paroles pleines de soleil, de gens heureux, confiants et optimistes. Il alla jusqu’à choisir son eau de toilette en fonction de l’événement et c’est tout naturellement qu’il porta « Accomplissement ». L’alliance de senteurs fraîches et boisées le mit d’excellente humeur. Si, avec tout ça, il échouait, c’était à désespérer. Il estima qu’il était suffisamment rodé et alluma la radio. Sur les ondes de sa station préférée, il entendit une chanson des années quatre-vingt. « Juste une i….llu…..sion… » disait le refrain.  Pourquoi celle-là et pourquoi aujourd’hui ? On ne l’avait pas diffusée depuis des années. Ce n’était pas bon signe pour quelqu’un qui ne croit pas au hasard. Ted se dépêcha d’éteindre la radio comme pour conjurer le sort.
Quand Ted lui présenta son idée, Agnès l’écouta avec attention puis objecta dans les quelques directions que Ted avait prévues. Il ne put s’empêcher de sourire. Elle travaillait exceptionnellement samedi, donc elle ne pourrait pas aller au casting. Il fit remarquer qu’elle pouvait profiter de son jour de récupération pour le faire, il s’était renseigné, il avait appelé, la séance maquillage était rapide, cela ne faisait aucun problème. Il n’y aurait que des jeunettes ? Et alors ? Il lui montra quelques photos des mannequins qui portaient une trentaine splendide et qui travaillaient toujours ; elle ne savait pas quel style adopter ? La conseillère était là pour ça ! Elle avait l’œil d’une professionnelle, elle jugerait, elle conseillerait. Elle ne savait pas marcher pour un défilé ? Cela n’était pas nécessaire. Qu’avait-elle à perdre ? Rien. À gagner ? Tout ! Il fallait juste oser. De toute façon, même si elle ne le sentait pas trop, elle aurait toujours passé un moment de bien-être où on se serait exclusivement occupé d’elle. Pourquoi pas ? admit-elle. Elle allait y réfléchir. Nous étions lundi et elle aurait sa journée de récupération jeudi. L’air de la chanson entendue à la radio passa à ce moment-là par la tête de Ted, il essaya de l’ignorer tant bien que mal. Peut-être au fond de lui, sentait-il déjà qu’elle manquerait de résolution le jour venu. Il lui donna les conseils beauté qu’il avait imprimés pour l’avant-casting. Elle les prit et lui adressa un beau sourire.
Jeudi arriva. Ted fut fébrile toute la journée. Toute la journée, il espéra que son souhait se réalise : voir son amie réussir ailleurs que dans son métier actuel. Il imagina cent entrevues, de la simple : « J’ai gagné ! Merci, Ted !» au gentil mensonge : « Moi ? Non… je n’y suis pas allée… complètement oublié…  - sourire - Mais si ! Et j’ai gagné ! ». Son imagination s’emballait, il la voyait répondre à des journalistes de mode et glisser pendant la conversation qu’elle remerciait Ted qui l’avait poussée à se présenter à ce concours.
En rentrant, il trouva dans sa boîte aux lettres la publicité du parfumeur accompagnée de ces quelques mots : « Ça ne m’intéressait pas mais merci quand même ».
Il avait beau s’être préparé à cette éventualité, la déception fut amère. Il aurait aimé croire à une taquinerie comme celles qu’il avait imaginées tout l’après-midi. Mais il savait bien que non. Elle n’avait pas concouru.
C’était ainsi.  Même s’il ne  comprenait pas pourquoi, il respecta ce choix et se jura de n’y faire jamais allusion. Il décida quand même de garder la publicité et son lien Internet, pour vérifier les résultats du concours, par simple curiosité. Ted appela sa compagne qui était en voyage d’affaires. Ils parlèrent longtemps au téléphone. Elle lui expliqua qu’elle comprenait parfaitement son désir de voir leur amie commune réussir mais ce n’était pas si simple. Elle avait peut-être des réticences auxquelles il n’avait pas pensé, Ted lui énuméra toutes les objections qu’Agnès avait émises et les contre-arguments qu’il avait employés. Elle rit, l’imaginant parfaitement en train d’essayer de la convaincre puis elle lui demanda s’il savait que les fourmis n’en avaient pas. Ted resta interloqué. Pas de quoi ? Elle poursuivit en lui disant que les fourmis n’avaient pas de rêves, il fallait alors vivre les siens. Chacun avait son propre rêve, que ce soit partir visiter tel pays, monter sa société, rencontrer son idole, creuser des puits en Afrique, tenir un restaurant ou être passionnément amoureux…
Ted comprit les paroles de sa compagne. Ce n’était pas le rêve de son amie qui était en jeu mais son rêve à lui. Son rêve d’aider les gens de son entourage. Et qu’il réalisait en aidant une jeune fille télé-opératrice à devenir un mannequin admiré. Il imaginait que cette vie l’aurait aidée, elle, à devenir ce qu’elle n’osait peut-être pas être, et qu’elle-même, dans une sorte de cercle vertueux aurait contribué à aider les autres, qu’elle aurait propagé du rêve, de l’élégance et du charme dans la société par sa beauté.
Ted avait encore beaucoup de mal à accepter que les gens ne soient pas toujours exactement  - sans dirigisme aucun ! - tels qu’il les souhaitait. La vie était ainsi faite, mais il avait vraiment cru à une belle opportunité pour elle. Il fallait respecter son choix, elle avait ses rêves propres et lui les siens. Dommage qu’ils ne se soient pas rencontrés.
Les mois passèrent et Ted jeta un œil de temps en temps au site Internet de la marque. Il regarda avec sa compagne les résultats des différentes catégories et Ted reconnut qu’une des trois gagnantes était particulièrement magnétique. « Souriez ! » disait sa légende. Mais la grande nouveauté, c’est que, surpris par l’énorme engouement rencontré, les organisateurs avaient décidé de reconduire le concours et de l’ouvrir aux hommes. Immédiatement, Ted pensa à son tout nouveau collègue de travail, un intérimaire qui ne passait pas inaperçu du haut de son mètre quatre-vingt-quatre. Sa silhouette sportive, ses larges épaules, ses yeux d’un bleu limpide, ses cheveux bruns  savamment mis en bataille, et même son style, complètement à la mode en feraient un candidat parfait ! Ça aurait été bien bête de ne pas lui parler du concours, pensa-t-il en souriant. Incorrigible Ted…