samedi 5 mai 2018

Souriez, commissaire


— Souriez commissaire !!! On va l’coincer c’braqueur ! Maint’nant qu’on sait qui c’est c’fils de pute !
— Aziz, serait-ce trop de demander de surveiller ton langage ?
— Mes excuses, commissaire… C’est l’habitude.
— L’habitude est un mauvais prétexte. Sais-tu qu’il est judicieux de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler ?
— Bah pourquoi ?
— A ton avis.
Aziz leva les yeux vers le plafond, sans doute pour mieux se concentrer tandis que le commissaire Morel l’observait patiemment.
— Je m’imagine pas tourner sept fois ma langue avant de dire quelque chose, vous vous rendez compte un peu si tout l’monde faisait pareil !
— C’est une expression, Aziz, dit Morel en soupirant. Qui implique que chaque mot à son importance. Par exemple, pour en revenir à ce que tu disais quand tu es entré dans mon bureau sans frapper, comment peux-tu affirmer, sans la connaître, que la mère du braqueur est une… péripatéticienne.
— C’est quoi ? demanda Aziz.
— Cherche dans ton télé-smart-iphone… je ne sais plus comment on doit les appeler à présent. Il faut bien qu’il te serve utilement à quelque chose.
Aziz dégaina son portable et se mit à pianoter dessus.
— Ça s’écrit comment vot’ truc ?
— Comme ça se prononce.
— Vous êtes pas cool commissaire…
— Je ne suis pas là pour ça. Et de un, je te rappelle, comme tu as eu la malencontreuse idée de te faire prendre en flagrant délit de tags sur nos voitures, que la juge  t’a condamné à venir nettoyer tes œuvres. Pas à te balader dans les couloirs. Et de deux, comment es-tu au courant que le braqueur a été identifié ?
Aziz haussa les épaules.
— Je suis passé devant le bureau de Michaux, il discutait avec d’autres types.  Hey ! C’est pas d’ma faute, la porte était ouverte. J’en sais pas plus ! Parole d’Aziz !
— Pour toi, ce sera « le lieutenant » Michaux, pas Michaux. La politesse commence par le respect, Aziz.
— Ah ! j’ai trouvé ! s’exclama Aziz toujours penché sur son portable. Il releva la tête, surpris. Qu’est-ce qu’y vient faire là-d’dans, Aristote ? C’est pas un philosophe ?
— Si, confirma Morel. Mais tu n’es sans doute pas sur la bonne définition. J’ai dit « péripatéticienne » pas « péripatéticien ».
— N’empêche commissaire, continua Aziz en se tapotant la tête du doigt, y’en a quand même là-dedans…
— Je ne pense pas le contraire, Aziz.
— Vous peut-êt’pas…reconnut celui-ci. Vous semblez pas comme les aut’ keufs. Dès fois, j’me dis que j’devrais dev’nir flic. Rien qu’pour remettre de l’ordre dans tout ça.
— Ça te plairait ?
— Dev’nir un keuf ? Ben ouais… pourquoi pas ?
— « Et bien oui, pourquoi pas », le reprit le commissaire Morel. Il faudra commencer par revoir ta façon de t’exprimer. Au fait, pourquoi es-tu là ? demanda-t-il.
— C’est Michaux… pardon ! le lieutenant Michaux qui m’envoie vous dire que c’est prêt. Par contre, je sais pas d’quoi il s’agit. Il parait que vous, si.

La nuit était tombée depuis un bon moment déjà. Morel, assis face à son ordinateur, scrutait avec la plus grande attention les vidéos des braquages sur lesquels le commissariat travaillait depuis plusieurs mois maintenant. Michaux les avait réunies, sur sa demande, et une bonne partie de l’après-midi jusqu’au soir, il avait cliqué sur l’une, sur l’autre, revenant sur la première puis reprenant la seconde et ainsi de suite. A chaque fois, le scénario se répétait, identique. Un homme entrait dans une banque, après avoir passé sans problème les sas de sécurité. Et pour cause : son aspect différait à chaque fois. On avait vite compris qu’il se métamorphosait sous différentes tenues et se grimait d’accessoires : perruque, moustache, fausses lunettes… se trouvant aisément dans un quelconque magasin d’articles de fêtes. Impossible de détecter avant coup dans les caméras contrôlant les sas que le cadre d’affaires, le vieillard, l’étudiant, bref monsieur tout le monde, se tenant devant, était sur le point de braquer la banque.  L’homme entrait, s’avançait puis sortait une arme qu’il pointait sur les clients terrorisés, leur intimant l’ordre de s’allonger et de croiser les mains sur leur nuque. Il se dirigeait alors vers un guichet pour se faire remettre, sous la menace explicite de son arme, des liasses de billets qu’il enfouissait dans un sac de sport, une besace, un attaché case, c’était selon…
Puis il repartait tranquillement, personne n’osant faire le moindre geste à son encontre.
On en était à six braquages quand un élément, infime de prime abord, avait  permis de supposer l’identité du braqueur. Un petit bout de papier, qui s’avérerait être un ticket de caisse, avait glissé de sa poche lors du dernier braquage, sans qu’il ne s’en aperçoive, et le morceau de papier aurait pu ne mener à rien si l’endroit d’où il provenait n’était pas lui-même équipé d’un système de vidéosurveillance. L’endroit en question était une petite supérette  dans laquelle, excédé par les vols récurrents intervenant dans son magasin, le gérant avait fait installer, au-dessus des rayonnages et des caisses, des caméras qui enregistraient le va et vient des consommateurs. Certes, le braqueur opérait déguisé, et le ticket de caisse étant anonyme puisque non rattaché à un compte fidélité, ce pouvait être n’importe qui, un client habituel comme un occasionnel, mais l’homme avait oublié que les gestes pouvaient être aussi révélateurs qu’un visage. Les policiers n’avaient pas été longs à repérer sur les caméras de la supérette un type dont l’allure et la démarche semblaient correspondre à celui qui entrait dans les banques et en ressortait le pas aussi tranquille que s’il venait de remplir son panier de provisions. De là, on avait donc mis en place une surveillance sur le présumé braqueur, de son nom Jonathan Vidal, qui semblait par ailleurs avoir une vie des plus ordinaires. Travaillant dans un cabinet comptable, c’était d’après ses supérieurs un élément aussi sérieux que compétent. On ne savait pas grand-chose de lui, il parlait peu de sa vie privée mais après tout, ce n’était pas plus mal. L’important était que le travail était fait. Et c’était le cas.
Le compte bancaire de l’homme avait été méticuleusement épluché. Au crédit, seul son salaire apparaissait, versé tous les 5 du mois. Aucune remise d’espèces suspecte. Au débit, rien que des achats de première nécessité. L’homme ne menait pas grand train. Pas de nouvelle voiture, pas de voyages à l’étranger, pas de dépenses accessoires comme un costume luxueux ou une montre atrocement onéreuse. A quoi lui servaient ces braquages, alors ? Sans doute l'homme était-il de connivence avec des relations douteuses qui se chargeaient de blanchir l’argent… Pourtant, ni appels téléphoniques ou mails anormaux, ni rencarts louches au coin d’une rue ou dans un tripot égaré au fin fond d’une cour obscure. On s’était un moment demandé si l’on ne faisait pas fausse route mais, après avoir comparé les bandes des braquages et celles de la supérette, l’analyste comportemental avait été formel. Aucun doute là-dessus : les deux silhouettes étaient une seule et même personne.
Cependant, pour arrêter et incarcérer, il fallait des preuves ; il s’agissait donc de coincer le suspect « la main dans le sac », autrement dit lors du prochain braquage. Il n’y avait pas de raison que le type s’arrête en si bon chemin. A en juger par leur fréquence à intervalles réguliers de quatre à cinq semaines, une toute prochaine attaque était plus que probable. On avait donc placé des effectifs en filature constante partout où le supposé braqueur allait : à son domicile, sur son lieu de travail, à la supérette du coin, à l’hypermarché voisin, chez son dentiste, à la maison de retraite où résidait sa mère, aux portes des différentes associations caritatives dans lesquelles il œuvrait en tant que bénévole. Cela avait d’ailleurs été une surprise de constater l’implication sociale de cet homme. Il aurait pu passer pour un saint.
Le commissaire Morel allongea sous le bureau ses jambes douloureuses. Se dégourdir un peu ne serait pas du luxe. Il se leva, s’étira, sortit pour se diriger vers la salle de repos munie de l’unique machine à café de tout le commissariat. Les lieux silencieux témoignaient d’une nuit plutôt calme. Ce n’était pas pour déplaire au commissaire Morel qui réfléchissait mieux ainsi. Il poussa la porte, éclaira la pièce, se dirigea vers la machine devant laquelle il resta planté un moment, hésitant entre un café court, un long, un thé ou pourquoi pas un potage, pendant que son esprit, lui, était encore plongé dans les bandes vidéo. Quelque chose d’abscons l’obsédait, sans doute un détail, qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. Cela le titillait. Cela l’agaçait.
C’est alors qu’un bruit lui parvint, en provenance d’une petite pièce toute proche faisant office de placard où l’on amassait tout un tas de choses aussi utiles qu’inutiles : des fournitures de bureau, des provisions de café, de sucre, de thé, des boîtes de biscuits, quelques bières pour les soirs exceptionnels de grands matchs quand on avait la malchance d’être pris en otage pour une garde obligatoire, un seau, une serpillière, un balai, des torchons, et des objets retrouvés çà et là dans le commissariat, en attente improbable de leur propriétaire, pulls, bonnets, paires de gants…
Morel s’approcha de la porte fermée et tendit l’oreille. Un soupir se fit entendre. Cette fois, plus de doute. Quelqu’un se trouvait bien à l’intérieur. Il tourna la poignée, entra et éclaira la pièce.
    Aziz, dit-il. Puis-je savoir ce que tu fais dans ce placard ?
— Mes excuses, commissaire, s’éleva une voix à demi étouffée d’un sac de couchage posé à terre en travers de la petite pièce
  Lève-toi et viens. Je t’offre un café, dit Morel en retournant devant la machine.
A la vitesse d’un paresseux, le jeune homme sortit du cagibi, les yeux encore embués d’un début de nuit à laquelle on venait brutalement de l’arracher. Morel posa sur la table deux gobelets brûlants, prit une chaise, invitant Aziz à faire de même.
— Ça fait combien de temps que tu dors là ? demanda-t-il.
— Ben… cinq jours, avoua Aziz.
— Depuis que tu es là, donc. Et chez toi ?
— C’est compliqué, commissaire. Mon père, il a pas digéré.
— Que tu te sois fait prendre ?
— Pas que… aussi les tags… tout ça quoi… Pour êt’franc, commissaire, il m’a foutu à la porte… « reviens qu’une fois que t’auras compris » qu’il m’a dit.
Aziz baissa pudiquement les yeux, taisant la fierté bafouée de son père, l’amour blessé de sa mère.
Un silence s’installa. Aziz absorba une gorgée de café. Il avait beaucoup plus l’air d’un oisillon tombé de son nid que d’un chat roublard prêt à bondir dessus. Morel détailla le jeune garçon, son visage encore lisse, les yeux noirs qui regardaient sans détour. Il n’avait sans doute pas eu beaucoup de chance dans la vie mais il était loin d’être un de ces petits caïds de quartier. Au contraire, depuis qu’il avait été « condamné » à lessiver ses tags sur les voitures du commissariat, les quelques fois où il l’avait croisé, Morel l’avait vu toujours un grand sourire aux lèvres. Etant de ces personnes intuitives dont on disait qu’elles avaient du flair, Morel avait pressenti chez le jeune Aziz, au-delà de sa façon de se tenir et de son langage incertain, qu’il avait peut-être des talents encore ignorés.
Comme mû soudain par une décision, Morel se leva.
— Suis-moi, dit-il au jeune homme.

— Observe, dit Morel quand tous deux furent assis devant son ordinateur. Et dis-moi si tu remarques quelque chose de… singulier.
Aziz se concentra scrupuleusement sur les vidéos que Morel mit en action, sur les images qui défilèrent, toutes identiques, selon le même rituel. Le braqueur entrait, faisait s’allonger les clients présents, se dirigeait vers un des guichets, raflait l’argent qu’on lui donnait, puis après quelques secondes, tournait les talons et ressortait.
Aziz se tourna vers le commissaire Morel qui riva ses yeux aux siens.
— Alors ?
— Ouais, j’crois savoir c’que vous avez vu… le type, juste avant d’se casser….
— Il prononce quelques mots à la personne derrière le guichet, poursuivit Morel sur la même longueur d’onde… Et je voudrais bien savoir ce qu’il dit… poursuivit-il songeur.
— Moi, je sais… dit Aziz en souriant. Ouais, je sais lire sur les lèvres, expliqua-t-il devant l’air intéressé de Morel.

*

Quand Jonathan Vidal rentra du travail, il ouvrit sa boîte aux lettres, comme il  le faisait tous les soirs avant de monter chez lui. En règle générale, il n’y avait que des prospectus. Parfois un courrier des services des eaux ou du gaz, ou de sa banque. Cette fois-ci, il y avait aussi une enveloppe cachetée. Jonathan la retourna. Rien n’indiquait sa provenance. Elle n’avait pas été expédiée par la poste car aucun timbre n’était collé dessus. Non, c’était quelqu’un qui l’avait déposée dans sa boîte. Quelqu’un qui le connaissait puisque son nom était écrit dessus.
Jonathan monta les marches jusqu’au deuxième étage, entra dans son appartement, ferma la porte du pied, ses mains étant occupées à décacheter l’enveloppe. A l’intérieur, un papier était plié en deux. Jonathan resta un instant interdit devant la teneur du message :
« Rendez-vous au KFC de la zone commerciale du Moulin à Vent, à 19 h précises. Entrez, faîtes semblant de faire la queue puis dirigez-vous vers les toilettes. PS : Brûlez ce papier et évitez le téléphone et les mails, vous êtes surveillé.».
La première impulsion de Jonathan fut de se précipiter vers la fenêtre mais il s’arrêta à quelques mètres. « Vous êtes surveillé » disait le message. Il n’était donc pas question de soulever le rideau pour voir si une voiture suspecte était garée dans le coin. « Faire comme si de rien n’était » pensa-t-il. Puis aussitôt : « Et si c’était un traquenard ? » Mais qui aurait voulu le piéger ? Personne ne pouvait savoir pour les braquages. Pourtant quelqu’un voulait le rencontrer. Quelqu’un qui savait. Les flics n’avaient encore pas débarqué. C’était donc une histoire de chantage.
Jonathan resta un long moment, méditant le pour et le contre. Ne pas y aller risquerait de l’exposer à une dénonciation. Il n’avait aucune envie de moisir dans les cellules d’une prison. Accepter le deal que l’individu allait lui imposer ne l’enchantait pas plus. Il avait une certaine idée de la justice et se faire manipuler ainsi le révoltait.
Il jeta un œil à sa montre. 18 h 15. Juste le temps d’aller tranquillement au centre commercial. Histoire de voir déjà si cette pseudo surveillance était bien réelle. Il attrapa ses clés de voiture, claqua la porte et descendit l’escalier. Une fois dehors, il se maîtrisa pour avoir l’air aussi neutre que possible. Surtout ne pas avoir l’air de vérifier. Il mit le moteur en marche, actionna son clignotant, s’engagea sur l’avenue. A cette heure, la circulation était dense. Avant de se diriger vers la zone commerciale, il prit quelques rues au hasard, jetant de brefs coups d’œil dans son rétroviseur. Il remarqua vite qu’une Renault Laguna foncée se tenait régulièrement à deux voitures derrière lui. Il enclencha son clignotant, comme pour tourner sur la prochaine à droite. La Laguna fit de même. Il poursuivit tout droit. La Laguna était toujours là. Il dut se rendre à l’évidence : on le suivait.
Tout en conduisant, Jonathan réfléchissait. Son prochain casse était prévu pour le surlendemain.  La banque avait été choisie, tout avait été planifié. Il lui fallait tout annuler.
Ce qui l’embêtait le plus, ce n’était pas d’arrêter les braquages. Même s’il avait fini par prendre goût à ces actions qu’il se justifiait. Lui, habitué jusqu’à présent à l’ordre soporifique des chiffres, voilà qu’il goûtait désormais au frisson de l’inconnu, qu’il tenait à même sa main, via une arme factice aussi vraie que nature, comme on savait si bien faire les choses à présent.  Non, ce qui l’embêtait vraiment, c’était qu’il n’y aurait plus l’argent. Tout du moins pour un petit moment. Il lui fallait donc réfléchir, trouver une autre solution. Mais en attendant, surtout, il lui fallait faire le mort. Lever les soupçons qui pesaient sur lui. Car Jonathan en était convaincu, pour le moment, les flics n’avaient que des soupçons. Ils n’attendaient qu’un faux-pas.
Jonathan sentit d’un coup son cœur s’emballer. Et si c’était les flics eux-mêmes qui avaient monté le coup, déposé le message dans sa boîte aux lettres ? Histoire qu’il se découvre en se pointant au rendez-vous… Mais non, impossible. Les flics n’auraient pas tenté de le confondre de cette manière. Ils avaient besoin de preuves plus concrètes.
Après s’être garé sur le parking du KFC, Jonathan descendit de voiture, pénétra dans le restaurant, se plaça dans la queue déjà longue d’adeptes incorrigibles de nourritures addictives. Feignant l’impatience en regardant sa montre, il déboita soudain, se dirigea vers les toilettes dans lesquelles il entra. Il était seul.
A ce moment, la porte au fond des sanitaires, donnant sur la cour réservée aux poubelles de l’établissement, s’ouvrit. Un homme d’âge mur, sombrement vêtu, derrière lequel se tenait un tout jeune garçon dans un jogging mou et un sweat à la capuche remontée cachant en partie son visage, leva la main pour l’inviter à venir les rejoindre. Jonathan hésita un instant. L’homme n’avait pas l’air menaçant, le jeune, lui par contre, ne lui inspirait pas confiance. Mais, après tout, quitte à vivre dangereusement, autant aller jusqu’au bout.
La lourde porte se referma lentement derrière lui.
*

— Aziz, je compte sur ta discrétion, dit Morel quand tous deux regagnèrent la voiture personnelle du commissaire, garée derrière le KFC.
— Parole d’Aziz ! répondit le jeune homme en crachant par terre.
— De toute façon, tu n’as pas le choix. A la moindre confidence de ta part, je dirais que c’est toi qui as prévenu le braqueur, après avoir appris son identité en écoutant aux portes des bureaux du commissariat.
— Pas d’lézard, commissaire. Je s’rai muet comme une tombe.
Puis, de continuer les yeux brillants :
— Parole d’Aziz, commissaire ! Vous êtes trop cool ! Jamais j’aurais pensé qu’un flic fasse ça !
Morel s’installa au volant de son véhicule, rejoint par Aziz qui s’asseyait sur le siège passager.
— Prévenir un suspect et le laisser volontairement filer, tu veux dire ?
Le commissaire Morel se carra contre le dossier du siège,  le regard au loin.
— Vois-tu Aziz…  Il y a tellement de choses moches dans ce monde, des meurtres dont certains sont, certes, élucidés, des violences dont certaines sont, certes, endiguées, mais aussi tant de concupiscence, de convoitise, de malhonnêteté qui, elles, flottent au-dessus de toutes les lois, savamment maquillées qu’elles sont sous les couleurs de la notoriété, de la respectabilité, du prestige, du pouvoir… Aussi, lorsque tu m’as traduit les mots que Jonathan Vidal prononçait, juste avant de sortir des banques…
    « Merci pour eux… », rappela Aziz.
— … j’ai compris, en un éclair, ce que cet « Arsène Lupin » vient de nous confirmer, qu’il reversait intégralement, et dans le plus grand secret, tout l’argent à des associations qui se chargeaient ensuite « discrètement » de le répartir pour la bonne cause, que c’était sa façon à lui de rétablir les injustices de notre belle société, et je me suis dit que l’espèce humaine n’était pas encore totalement perdue. Alors, j’ai fait moi aussi mon travail de « justicier », celui pour lequel je suis entré dans la police il y a de longues années maintenant. Et qui m’a au fil du temps mené vers des chemins bien trop obscurs. J’ai laissé aller ce jeune homme pour qu’il puisse, comme il nous l’a promis, et de façon légale désormais, continuer d’œuvrer  pour les plus démunis. J’y veillerai.
— Et s’il vous avait raconté des bobards, commissaire ? Vous avez pensé à ça ?
— Bien sûr, mon petit Aziz. Et sois rassuré. Le policier que je suis ne manquera pas de vérifier tout cela, tout aussi « discrètement ».  Mais je me trompe rarement sur les personnes qui croisent ma route.
 Morel tourna la tête, posa les yeux sur le jeune garçon au regard brillant.
— Tu es un bon gars, Aziz, conclut-il, un sourire au coin des lèvres. Et tu seras un excellent policier. J’irai parler à ton père.