samedi 5 mai 2018

Juste un brin de paille


Souriez ! oui, vous ! souriez, vous êtes filmés !
Et oui, un petit détail auquel vous n’aviez pas pensé !
Il est vrai que la rumeur courrait que tout était fictif. Il est vrai aussi qu’à force de morgue et d’arrogance vous avez fini par prendre de la hauteur et vous croire invincible, ou peut-être tout simplement intouchable !
La société devient-elle à ce point aveugle, qu’elle en oublie ses devoirs et que certains viennent à penser qu’elle engendre une génération corrompue ?
Non, ne soyons pas à ce point pessimiste et réducteur dans nos pensées.
Souriez ! oui, souriez ! Retroussons nos manches et continuons notre projet.

Mais avant, un petit retour en arrière vers ce jour funeste………

Nous n’étions malheureusement pas arrivés à temps.  Nous vivions tous à quelques mètres du drame qui s’était déroulé en ce début de soirée chaud et orageux, une de ses soirées si délicieuses que nous n’aurions jamais pu imaginer ce qui était en train de se tramer.
Nous n’avions rien entendu, rien vu de suspect.
Juste un cri déchirant vers 20 h 45 et une éclatante lueur qui nous avait fait accourir sur les lieux.
Nous n’avions rien pu faire pour la sauver.
En quelques minutes, il ne restait d’elle qu’une carcasse noircie et ses pieds, étrangement intacts. Ils semblaient se détacher du reste du corps, ils étaient si pâles en contraste avec l’environnement calciné. Une atmosphère troublante envahissait l’espace.
Pourtant, on aurait dit qu’elle était toujours là, debout devant nous. Nous ne pouvions détacher nos regards de cet étrange spectacle qui nous faisait froid dans le dos. Elle avait littéralement brûlé sur place.
Qu’est-ce qu’elle était belle ! Encore cet après-midi, tout le monde l’admirait. Tous étaient unanimes. Elle avait des yeux rieurs et pétillants, une telle délicatesse, une telle grâce. Elle était photographiée régulièrement et ses courbures ne laissaient personne indiffèrent. Un sentiment de gaîté et de légèreté l’entourait, nul n’éprouvait de jalousie à son égard.
Un silence pesant se fit comme pour lui adresser un ultime hommage.

Ce soir, elle n’avait été qu’une torche, qu’un embrasement abominable. Ceux qui s’étaient permis une telle obscénité, une telle monstruosité avait dû bien s’amuser. Nous en fîmes écœurés.
Les larmes perlaient à nos yeux. Nathalie ne put s’empêcher d’éclater en sanglots. Aucun mot ne parvenait à sortir de notre bouche, nous étions tétanisés, anéantis.
L’odeur âcre qui s’en dégagée maintenant nous prenait tous à la gorge.
Nous ne comprenions pas les raisons d’un acte aussi épouvantable.
La gendarmerie arrivée rapidement sur place, prenait les identités et questionnait les personnes présentes. Certains pressentaient déjà qu’ils seraient convoqués ultérieurement, du moins comme témoins, pour des auditions plus détaillées.
Au fond de nous, nous ne pouvions nous empêcher de nous faire déjà une petite idée des responsables. Nous fixions tour à tour le visage des adolescents qui trainaient constamment dans les parages, et qui pour certains étaient déjà bien connus des services de police. Ils ricanaient, plaisantaient, jouaient aux gros durs. Ils ne respectaient rien, se croyaient intouchables.
Mais pouvait-on imaginer qu’ils auraient pu aller jusque-là ? Jusqu’à présent, ils n’avaient commis que quelques petits larcins.
Il était si facile de porter un jugement sur le coup d’une émotion. Sans preuves matérielles, nous ne pouvions nous permettre d’accuser quiconque. Et puis, au fond de nous-même, nous pensions bien que le ou les coupables étaient certainement déjà bien loin. Il nous semblait impensable qu’ils soient encore présents parmi nous à se délecter de cette macabre vision.
Pouvait-on être à ce point démoniaque ? Que se passait-il dans la tête de ces personnes dérangées ? Quel avait été l’élément déclencheur ? Etait-ce l’œuvre d’un solitaire ou d’un groupe pris dans une excitation malsaine pour en arriver là ? Mille questions tournaient dans nos têtes auxquelles nous ne trouvions pour l’instant aucunes réponses.
Aucun de nous ne songea à rentrer, il fallait que nous restions près d’elle. Les minutes s’écoulèrent interminables. Une violente colère s’emparait de nous tous. Nous voulions les coupables sur l’instant. Nous voulions comprendre.
La police avait posé un périmètre de sécurité avant que le sol ne soit trop souillé par le piétinement des badauds. Elle s’attelait à récolter un maximum d’indices même si elle savait que l’intervention nécessaire des pompiers et les litres d’eau pour éteindre l’incendie avait certainement détruit le peu de preuves.
Le travail minutieux était d’autant plus compliqué, que la nuit tombait progressivement. Nous les vîmes balayer le sol avec leur lampe torche. Nous les vîmes ramasser peut-être un briquet, un mégot, ou tout autre chose. Nous ne pouvions le savoir exactement de là où nous étions. Nous espérions tous le détail qui permettrait de connaître la vérité.
Notre gendarmerie n’avait que très peu de moyen en affectif mais aussi en matériel. Elle faisait de son mieux dans cette affaire. Le point positif était que nous étions une petite ville, et que nous nous connaissions à peu près tous. Un tel secret ne pourrait pas rester enfermer dans l’enceinte de nos murs bien longtemps. Quelqu’un parlerait. Quelqu’un aurait bien vu quelque chose. L’auteur se trahirait bien un jour ou l’autre en se confiant, en se vantant à un proche. Il fallait être patient. Une telle horreur ne pouvait rester impunie.
Il nous fût demandé au bout d’un long moment de regagner nos demeures. Nous jetâmes un dernier regard à notre belle amie qui avait été notre compagne dans une belle aventure commencée depuis plusieurs mois.
Nous étions tristes, nous n’avions plus aucune énergie. Tels des automates nous prîmes le chemin du retour, toujours sans un mot, à la fois silencieux et remplis de chagrins par tant d’ignominie.
Notre girafe était morte telle une sorcière sur un bûcher et nous étions totalement impuissant.

Après un court instant de réflexion, nous décidâmes de faire tout notre possible pour retrouver l’auteur de ce comportement infâme. Nous étions persuadés que nous pourrions apporter une aide aux enquêteurs sans interférer dans leur travail. Nous ne pouvions rester sans rien faire. Il fallait que nous occupions nos esprits d’une façon ou d’une autre.
Jean le coordinateur attitré de notre mission depuis le début, nous proposa de le rejoindre aussitôt chez lui. Nous retrouvions des forces, une exaltation totale. Sa femme nous prépara des thermos de café et quelques collations, sentant que la nuit allait être bien longue.
Nous postâmes sur les réseaux sociaux, que nous commentions depuis le début de notre activité, les photos prises du défunt animal, non sans une certaine amertume. Loin de nous l’idée de choquer, nous voulions juste révéler les consciences. Nous avions l’espoir un peu fou qu’au moins un citoyen se révolte et collabore à notre recherche. Nous fîmes surpris de l’engouement rapide de centaines de personnes. Nos photos furent partagées en moins de deux heures plus de trois cents fois. Nous recevions des commentaires de soutien d’habitants de notre ville, mais aussi des villages aux alentours, et même au-delà, nous dépassions les frontières.
Notre appel à témoin, que nous avions lancé sans trop de conviction, se révéla finalement utile.
Nous prenions toutes les informations, même les plus incongrues. Ils nous incombaient de trier, de mettre de côté les invraisemblances, les médisances, et de garder plus précieusement ce qui nous paraissaient crédibles.
On nous fit parvenir d’autres photos, on nous donna des prénoms. Aucunes preuves véritablement formelles, mais des pistes envisageables qui menaient à d’autres pistes, et qui mis bout à bout pourraient nous permettre de cibler l’individu recherché. Du moins, nous le désirions ardemment. Nous découvrions une population pleine de courage.
Nous fûmes aussi agréablement surpris d’avoir des messages privés de certains de nos jeunes qui se sentaient impliqués dans cette affaire et qui, comme nous, avaient un sentiment d’impunité, de dégoût. Nous l’avouâmes, nous n’avions jamais pensé que nous toucherions autant la jeunesse par nos propos, notre quête.
A l’abri derrière leur écran, ils n’avaient pas peur de se confier. Un tel avait aperçu telle personne, un autre avait entendu tel propos, une autre avait visionné une vidéo éphémère sur une application internet la veille, etc…
Nous ne dormions pas de la nuit. Nous n’en ressentions même pas l’envie, ni même le désir.
Nous essayâmes de rassembler les petits morceaux d’un puzzle immense et de le restituer progressivement.
Nous tissions une toile sur les réseaux en espérant y piéger en son centre l’assassin.
Derrière notre ordinateur, nous ressentions une émulation quasi-unanime. Nous étions presque joyeux.

L’enquête fut rapide. En quelques jours, trois garçons et une fille furent interpellés.
Les caméras posaient quelques mois auparavant dans des rues annexes, et les divers recoupements avaient permis dans un premier temps d’orienter les gendarmes et par la suite d’identifier les auteurs. Comme nous le pressentions tous, il s’agissait de mineurs, des adolescents âgées de 12 à 14 ans, deux de notre commune, les deux autres d’un petit village avoisinant. Trois d’entre eux étaient connus pour de petits délits, le quatrième avait un casier vierge. Ils s’ennuyaient ce soir-là, ils ne savaient pas trop quoi faire. Ils traînaient dans les rues comme souvent, comme tant d’autres. Ils s’étaient lancés des paris pour s’occuper. D’abord grimper sur un monticule, puis sur la girafe, se tenir debout, se photographier, se filmer avec leur portable. Petit à petit ils avaient glissé vers la perversité. A qui fera mieux que l’autre, à qui fera pire que l’autre.
Le plus jeune, le plus rebelle, les avait défiés avec son briquet « qui osera, qui n’osera pas ». Et la fille, voulant faire sa crâneuse, avait allumé la mèche.
Il était trop tard pour reculer, ils s’étaient enfuis sans même assister au final comme des lâches qui n’assument pas leur méfait.
Certains commençaient à leur trouver des excuses : des mômes sans repères, des familles éclatées, une société à la dérive. Nous, nous attendions que la justice fasse son travail. Elle allait rendre son verdict dans quelques semaines.

La responsable attitrée, âgée de 14 ans, reçu une réprimande et écopa d’intérêts de travaux généraux. Regrettait-elle son geste sincèrement ? Nul ne pouvait vraiment le savoir.
Ses tuteurs eurent la surprise de devoir payer les dégâts.
Le petit groupe continua ses errances nocturnes, ses insolences. Leur attitude puérile et stupide ne les tracassa pas plus que le temps du procès.
Il ne restait plus qu’à toute une équipe de bénévoles de relever les bras et de reprendre un travail accompli jusqu’à présent.
Le défi fut, avec l’accord de l’artiste, de recréer à l’identique notre belle girafe de paille grandeur nature qui était partie en fumée, juste en quelques minutes un soir d’été, juste pour un délire d’adolescents en mal de sensations.

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