samedi 5 mai 2018

La Grande idée


« Souriez ! Souriez, Madame ! » s’était-il exclamé tout à coup.  
Toujours assise, la jeune femme n’avait pas bougé. Elle ne comprenait pas.
« Je veux un sourire, un sourire bien réel mais qui reste discret, qui soit une incertitude sur votre visage… Il faudrait qu’on jure, deux secondes après vous avoir regardé, que vous étiez neutre comme n’importe quelle statue. »
Elle se mordait les lèvres en soupirant, comme si elle se demandait, à nouveau, ce qu’elle était venue faire là. De mon côté, je décortiquais la phrase du peintre, pour y trouver un sens. Je m’étais redressé sur ma table d’un air de bon élève, et j’avais demandé :
-Un sourire énigmatique, n’est-ce pas ?
-Voilà, c’était ce que je voulais dire ! s’était-il écrié en me pointant du bout de son pinceau. Allons, assez perdu de temps. Souriez donc, Madame…
Alors ce n’était que ça, un simple sourire, l’idée de génie qui lui avait manqué ?
Je me rappelais l’avoir vu, hanté pendant des semaines, fouillant ses croquis, faisant défiler les modèles, changeant sans cesse son chevalet de place pour capter les rayons du soleil. Il recherchait un thème, la grande idée pour peindre un chef d’œuvre qui le ferait traverser les époques. Certes, son nom était déjà célèbre dans la majeure partie du monde occidental. Il avait à ses pieds les peintres, des riches marchands, des troupes d’aristocrates qui le traitaient en prince. Il aurait pu avoir sa cour à la manière du roi de France, mais ça ne l’intéressait que très peu. Là où l’être humain moyen confond la fin du monde avec la fin de sa vie, lui voyait plus loin, il pensait à travers les siècles. Il voulait toucher à la grande Histoire.
La jeune femme objecta :
-Les modèles ne sourient pas. Dans aucune peinture, je n’ai vu un modèle sourire…
La voilà qui parlait peinture ! Je m’apprêtais à lui répondre sèchement, quand le maître soupira :
-Oui, c’est vrai, les modèles ne sourient pas…
Il se passa la main sur le visage, tirant ses rides sur sa peau abîmée.
-C’est bien pour ça que je veux le faire, comprenez-vous ?
Le modèle ne bronchait pas. Personne ne lui avait jamais appris à sourire, pas même dans la prestigieuse école où on lui avait appris les poses qui inspiraient les peintres.
Le maître reposa son pinceau et marcha lentement dans la pièce. Je savais, pour le connaître depuis quelques années, qu’il avait besoin que son modèle soit parfaitement naturel pour faire un tableau réussi. Aussi devrait-il convaincre la jeune femme de sa nouvelle idée.
-Qu’est-ce qu’une grande œuvre ? demanda-t-il. Qu’est-ce qu’un grand tableau à notre époque ?
Ma main fusa en direction du plafond.
-Non, ne répondez pas, dit-il d’une voix lasse. Pour nous, dans cette pièce, une grande peinture répond aux critères d’aujourd’hui. Mais dans deux cents, trois cents ans, dans mille ans, que sera la peinture ? D’autres époques, d’autres critères… Alors, il faut trouver une idée qui transcende les époques, et j’ai pensé au mystère. Un mystère, aujourd’hui, qui serait encore un mystère dans mille ans.
-Quel rapport avec le sourire ? demanda le modèle.
Le peintre s’approcha d’elle, et, du bout du doigt courut sur son beau visage, qui restait toujours grave.  
-Vous allez sourire, mais sans qu’on sache pourquoi. Souriez, comme en respirant le parfum d’une fleur nouvelle ou en écoutant chanter un oiseau rare. Souriez comme si vous étiez le bonheur, mais juste l’espace d’un instant. Vous aurez le sourire mystérieux qui règnera sur les siècles sans ne rien leur dire… Vous serez une énigme, pour le temps d’un sourire.
Il revint à son chevalet pendant que j’observais la jeune femme. Lentement elle dénouait ses cheveux bruns, elle semblait comprendre alors que le coin de ses lèvres se relevait imperceptiblement.
L’esprit ailleurs, dans sa renommée gigantesque, le maitre commençait à peindre.
D’après mon rêve de ce matin, c’est ainsi que Léonard de Vinci peignit la Joconde.