samedi 7 mai 2016

Un boulot d'enfer

Le grand bain

Allez c’est parti pour la corvée de patates. Enfin, pas la pluche et autre taille de haute précision. Non, non, rien à voir. Ici, cela consiste à sortir des sacs de dix kilos de pommes de terre du congélateur pour les plonger dans un bain de tournesol bouillonnant. Tout un programme ! Et encore, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Imaginez les projections graisseuses qui jonchent les parois de la friteuse. Au-delà des produits d’entretien, il vous faut une bonne dose d’huile de coude pour parvenir à éradiquer les intrus. Et tout ça, c’est pour ma pomme !

Il faut gérer les stocks aussi. Hier, je me suis retrouvé en rupture de sachets pour les portions de frites. Vous n’imaginerez même-pas le savon que je me suis pris par le patron. Une bonne réprimande bien grenue. La queue aux caisses s’allongeait car j’avais eu le malheur d’omettre le point N°3 sur ma liste de tâches. La gestion du matériel. S’assurer que l’on dispose du nécessaire pour le service sans avoir à partir en réserve pour palier à nos manquements. Ne surtout pas enrayer la belle machine pour avoir oublié une simple vérification. Grave erreur, je vous le dis. Je ne risque pas de réitérer pareille bêtise. Une telle semonce du big boss devant les clients calme toute envie de remettre ça. Mais tout de même, vous afficher de telle manière devant la clientèle manque clairement d’élégance. Enfin, je viens d’arriver dans la boîte alors j’ai pris sur moi. Et puis ma mère m’a toujours dit de ne pas faire de vague dans mon travail. Se tenir droit, toujours. Ne jamais répondre à son supérieur. Ce serait la meilleure façon de rester dans le rang. Oui, les principes c’est bien beau mais il était bien crispé quand même Jean-Guy. A mille lieues du point N° 1 : sourire et rester zen. Ces attributs lui ont clairement fait défaut en l’occurrence. Bref, je suis retourné à mes patates en vissant un sourire artificiel à mes lèvres. Il faut être respectueux du règlement pour espérer garder son job. Par les temps qui courent, aucune envie de prendre des risques, encore moins de prendre la porte.

Plouf

Le principe suprême ici c’est la flexibilité. Nous faire changer de poste toutes les deux heures pour garder la motivation au firmament. Le point culminant de ma journée, ce sera la plonge. Les mains dans le cambouis quoi ! Autant vous dire que mon contentement s’amenuise au fur et à mesure que je déblaie les plateaux tatoués de ketchup-mayo et autre sauce barbecue. Nettoyer les ustensiles de cuisine aussi et toute la batterie inhérente. En glissant mes mains gantées de bleu dans ce marasme sans nom, je me sens flotter dans les abysses. Une cuve de fer géante enfermant ses secrets les plus ignominieux. Créer son propre univers pour ne pas sombrer. Ce serait sans doute la solution pour créer un climat plus détendu. Je n’ai même pas le loisir de m’évader dans des lagons céruléens. Aucune chance. Pas le temps. Il y a toujours la liste, cette fameuse liste de consignes que l’on doit respecter scrupuleusement. Point N°4 : la gestion du temps. Sans oublier Jean-Guy qui suit nos pas à la trace pour s’assurer que nous ne nous égarons pas en cours de route. Alors n’imaginez pas une seconde, pouvoir musarder sur une plage de sable blond tout en gratouillant avec conviction les paniers à frites et autres plaques de cuisson. Ce serait juste chimérique. Tiens d’ailleurs, en parlant des plaques de cuisson, je n’en reviens pas que l’on puisse servir des mets pareils. Le terme met étant, je vous l’accorde, hautement galvaudé. Mon appétence pour ces choses dépasse l’entendement surtout si l’on songe aux curiosités qui sortent de ces lieux. Un festin pour des papilles vraiment peu regardantes.

J’ai lu dans le manuel de la société un historique sur le produit phare plébiscité par les gastronomes de tous horizons. Vous verriez la promotion faite pour encenser ladite création. Photographies sur papier glacé. Coloris chamarrés pour capter l’attention. Phrasé délicat pour évoquer ses origines germaniques. Autant vous dire que l’on ne lésine pas sur la qualité pour allécher le chaland friand de bonne chair. Oups, je m’égare les amis ! Rassurez-vous, j’en ai conscience. La bonne chair à laquelle je fais référence est juste un amas de résidus en tous genres qu’on nommera viande de bœuf pour le bien-être du sacro-saint chiffre d’affaire. A l’heure qu’il est, ma contribution aux bons résultats de la firme consiste à faire la vaisselle. Mais comme chacun sait, il n’y a pas de sauts métiers alors je continue ma besogne en rythme mais sans fausses notes, avant de me faire recadrer à la première occasion par le patron des hamburgers.
L’étang

Manger dans la salle du restaurant : un doux rêve prohibé par ici. Nous disposons bien d’un petit espace claquemuré entre la cuisine et le local-poubelles mais les odeurs pestilentielles émanant de la grille d’aération donneraient la nausée à n’importe quel animal affamé. Autant dire que mon appétit reste en berne dans ce réduit sans âme. C’est une grosse chaîne pourtant mais depuis mon arrivée, il y a trois semaines, personne n’a semblé s’offusquer des effluves fétides qui inondent notre aire de repas. A croire qu’ils manquent de moyens. J’y croirais si la chaîne n’avait pas posé ses pions un peu partout sur le globe terrestre. C’est juste ahurissant que les employés aient à subir ça. De fait, je mets à profit mes trente minutes de pause pour déjeuner au grand air, au bord de l’eau.

Salade de la mer aujourd’hui. Mais attention, pas une composition maison. Enfin, pas cette maison-ci du moins mais la mienne. Cela me paraît plus sûr. La verdure nimbée d’à peu près rien servie en boîte plastique ne sied guère à mes papilles. Dans la salade Neptune, deux tomates cerise se battent en duel. Quant au saumon, je le trouve bien trop rougeoyant pour être sincère. Ne parlons même pas des grains de maïs et herbes sans arôme totalement noyés dans cette composition atone. Une sauce cocktail est servie avec cet hasardeux spicilège culinaire mais je préfère éviter ce crémeux vraiment douteux.

Cela fait du bien d’échapper, ne serait-ce qu’un instant, à la paranoïa ambiante. Tout est millimétré ici, c’est fou. Chaque tâche, même la plus infime. On vous trace lorsque vous vous rendez aux toilettes. Bah oui, parce qu’aller aux petits coins fait perdre un temps précieux dans l’organisation quasi-militaire qui règne ici. A enfreindre la sacro-sainte liste des tâches, on risque de retarder le processus et ainsi mécontenter le client. Et comme on aime à vous le répéter à loisir, un client mécontent est un client qui risque fort de ne pas revenir. Comment vous dire, on ne plaisante pas sur ce point alentour. Hors de question d’engrainer les rouages lissés aux petits oignons. Les dirigeants qui édictent de tels dispositifs doivent bien s’amuser dans les hautes sphères. En ce bas monde nauséabond, on rit jaune.

De la gastronomie pur jus

Terminé la plonge. Cette après-midi, je suis commis d’office à la fabrication des sandwichs. En ce moment, le « Chicken Ranger » est le produit phare. Une épaisse tranche de filet de poulet. Enfin, je ne vais pas vous faire un dessin non plus. Le poulet dans cette cage aux délices ressemble autant à de la volaille qu’à un oiseau de pacotille suspendu à du vent, mais passons. Je ne suis pas là pour faire la fine bouche. Mon dessein du moment est de disposer avec ordre et méthode, les différents ingrédients dudit burger. Un mélange laiteux au bon goût de je ne sais quoi, une tranche de cornichon aigre à souhait, de la tomate pas rubescente pour deux sous, une tranche de préparation fromagère insipide, sans oublier la dose calibrée de sauce salsa. Tout ce petit monde bien enserré entre deux tranches de pain élastique serti de graines de pavot. Un régal ou je ne m’y connais pas.

Lorsque je ne suis pas d’atelier poulet, je retourne avec effarement les steaks apeurés qui suent sang et eau sur les planchas. Tout un arsenal de nourriture qui ne cesse de m’étonner. Mais que voulez-vous, tout ceci rapporte un maximum à ce qui se dit alors faudrait voir à ne pas être trop regardant sur les composants de ces créations hors du commun. Et puis, je ne fais qu’exécuter les ordres aboyés avec dédain par Jean-Guy alors je n’ai pas le choix. Oh, de toute façon, je ne ferai pas ça toute ma vie. J’en ai plus qu’assez de rentrer soir après soir les vêtements empreints de fumets entêtants. Un peu comme si j’avais trempé des heures durant dans une baignoire remplie d’huile de cuisson. Pas très heureux d’afficher une stature aussi peu alléchante.

J’ai rendez-vous avec Grincheux dans une heure. Ma période d’essai s’achève ce soir. Je vais savoir avec quel assaisonnement on voudra bien m’agrémenter. Pour un poste aussi touche à tout, quelqu’un comme moi devrait amplement faire l’affaire. Je suis docile et conciliant. Croyez-bien que ce sont des qualités essentielles si vous voulez survivre ici. Si vous ne rentrez pas dans le moule déjà tout formaté, autant vous diriger vous-même vers la sortie. Ce sera un gain de temps précieux pour tout le monde. Qu’on se le dise !

Un pavé dans la mare

Le verdict est sans appel. Jean Guy trouve que je ne possède pas les qualités requises pour travailler dans ce restaurant. Manque de réactivité. Pas assez affable. Trop ceci, pas assez ça. Non mais sans rire, je ne postule pas pour un emploi de cadre supérieur tout de même. Ce n’est qu’un gagne-pain à deux francs, six sous dans une chaîne de restauration rapide. Tout juste de quoi payer les factures et encore…

Quel affront tout de même. Je me suis donné à cent pour cent dans mon travail. Toujours à l’heure. Serviable. Je suivais les directives comme un gentil petit toutou qui obéit sans broncher à son maître. Tout ça pourquoi ? Me voir congédié comme un malpropre qui aurait volé dans la caisse. Je l’ai mauvaise, je vous assure. Je n’imaginais pas passer ma vie professionnelle dans ce boui-boui infâme mais un petit bout de chemin paraissait envisageable. Enfin, je retomberai sur mes pieds. J’ai une propension à rebondir qui ferait bien des envieux. Mais tout de même, ça pique mon égo. Les épines sont mordantes à l’instar de Jean-Guy. Franchement, pour qui se prend-il ce petit péteux de Directeur de Restaurant ? Il me considère comme un benêt sans nom, transforme ma période d’essai en un vague souvenir à caser aux oubliettes. Il va s’en mordre les doigts, c’est moi qui vous le dis.

L’ère de Jean-Guy sera bel et bien révolue sous peu. Il connaîtra lui aussi les joies de l’éviction. Avec les petites découvertes que j’ai glanées pendant mes trois semaines ici, va pas faire long feu l’monsieur, croyez-moi. Je n’ai rien dit encore mais j’ai la revanche tenace et je peux avoir le bras long aussi, si je veux. Au fond, je me suis bien amusé ici. C’était un petit jeu ultra jouissif. Quand j’y songe. Quelle bande de rigolos ! Tous à trimer comme des malades pour pas cher. Dire qu’aucun d’entre eux ne m’a reconnu.


Cela me sera aisé d’agir et pas incognito cette fois. Après tout, je suis le PDG du groupe.