samedi 7 mai 2016

Le Passage

Lentement et par intervalles, je prends conscience d’exister. J’entends les battements réguliers de mon cœur, je les entends résonner dans tout mon corps. Je suis rassuré : je suis vivant. Je m’endors un instant, et à mon réveil, je décide d’explorer mon environnement ; doucement, je remue mon index puis les autres doigts, je ferme le poing. Je ne ressens ni douleur ni résistance. Je m’enhardis et je bouge mon bras droit, j’allonge mes jambes. J’éprouve  à m’étirer un bonheur intense. La sensation de flottement est délicieuse, tout ce qui m’entoure est doux et tiède. Je prends confiance et j’ouvre les yeux : rien, je ne vois absolument rien. Plus exactement, je ne vois que du noir, et pourtant je ne ressens aucune angoisse, je suis merveilleusement bien.
Je pense que je me suis endormi, ce bruit de clapotis a dû me réveiller. Des fluides circulent tout au long de mon corps, puis le courant s’intensifie : il me submerge, pourquoi ? J’étais si bien, je veux retrouver cette paix mais je n’ai pas le choix, une pression s’exerce sur mes tempes, la pression est si forte qu’elle me pousse en avant. Inexorablement j’avance, je n’ose plus ouvrir les yeux. Le haut de ma tête heurte une paroi, je me sens aspiré, j’entends les battements de mon cœur qui s’amplifient. Je pénètre cette matière contre laquelle je butais, j’ai peur. Le contact est étrange,  ma tête s’engage un peu plus dans cette substance qui pourtant semble résister. Une poussée plus forte me propulse dans un tunnel, mon cœur s’affole, je sens un air plus frais sur le sommet de mon crâne ; agrippé, secoué, j’ai peur, j’étouffe, je hurle…
Plus tard elle me parlera de cet été, de cette journée du mois d’août où elle avait eu si chaud. En quête de fraîcheur, elle avait marché longtemps sur un chemin ombragé. C’est sans l’avoir vraiment cherché qu’elle avait découvert cette clairière dans les bois : deux constructions enjambaient un étang. Un vol de libellules au-dessus de l’eau, la fraîcheur bienfaisante du sous-bois, le silence entrecoupé par le chant d’un oiseau, l’ont incité à s’asseoir sur l’herbe rase de la berge. Elle a dénoué ses longs cheveux qui ont chatouillé ses épaules et le bas de son dos. Et ce fut l’évidence, ce bébé, cet enfant qu’elle avait tant souhaité, c’est ici qu’il viendrait au monde. Elle a retiré la robe d’été légère qu’elle portait et lentement elle est entrée dans l’eau, les bras écartés, touchant la surface du bout de ses doigts. Progressivement elle a avancé jusqu’aux épaules, ses pieds ont quitté le sol sableux, elle nageait. Mais elle avait plutôt la sensation de voler    tant son corps lui semblait soudain léger. Alors pour éprouver encore plus de bien-être, elle s’est couchée sur l’eau, les jambes et les bras écartés, ses cheveux,  flottant autour de sa tête, se confondaient avec les algues caressantes de l’étang.
C’est là qu’elle a compris que le moment était arrivé. Elle est sortie de l’eau entourant de ses bras son ventre qui se contractait, elle avait peur mais elle savait, depuis la nuit des temps, elle savait. Sur la berge, éclairée par un soleil doux filtré par les feuillages, elle s’est allongée sur une banquette de mousse. Sur la branche d’un chêne,  un merle égrenait à l’infini une variation de notes douces et flûtées.
Oui, c’est à ce moment précis que je suis né.
Aujourd’hui, j’ai vingt ans, c’est le mois d’août. Je lui ai dit : tu m’as tout raconté, j’ai pu tout imaginer mais j’ai cru longtemps que tu avais inventé ce conte, comme les histoires que tu chuchotais à mon oreille, le soir, pour m’endormir. Aujourd’hui je veux découvrir la réalité. Alors, elle m’a pris par  la main, et ensemble nous avons suivi le chemin qui conduit à la clairière de l’étang.

Je respire cet air frais comme au  premier jour de mon existence, rien n’a changé. A travers les arbres, on aperçoit une grande bâtisse, une libellule survole la surface de l’étang, j’entends au loin le chant d’un oiseau. Toute cette quiétude m’inonde de bonheur. Je prends ma mère dans mes bras, elle me semble soudain si fragile. Je réalise à cet instant que c’est ici que je reviendrai à chaque épreuve de ma vie pour retrouver la sérénité, la force d’exister.