samedi 5 mai 2018

Le Faiseur de tombes


-          Souriez… ! Allons, Messieurs, je vous en prie, un petit effort, ce n’est pas parce qu’on se trouve dans un cimetière… »
Le « baveux » de la presse écrite locale, appareil photo à la main, interpellait ainsi sans vergogne les politicards qui avaient fait le déplacement, répondant ainsi à l’appel lancé, quelques jours auparavant, par le maire de la petite commune. Mais, malgré l’injonction journalistique, les regards restaient graves, les visages fermés. C’est bien simple : on se serait cru à un enterrement ! C’est que… les autorités compétentes prenaient l’affaire très au sérieux ! Se trouvait là, dans les allées fort modestes du cimetière, du très beau linge ! Imaginez : un sous-préfet, un député-maire, un président de la communauté de communes, quelques gendarmes et pompiers en uniformes, des journalistes et cameramen de FR3 Limousin, sans oublier notre pigiste-photographe. Le plus étrange mystère jamais décelé dans le hameau avait intrigué un grand nombre de curieux, apeuré quelques superstitieux et… déplacé les plus hautes autorités. Des anonymes, bien connus, pour la plupart d’entre eux (pensez, mille deux cent trois habitants sur la commune !) complétaient cette assemblée et participaient à l’invasion du site.
Maurice, un pied dans la tombe, l’autre en appui sur sa pelle boueuse,  avait interrompu son travail à l’arrivée, dans le cimetière, de cette hétéroclite et massive délégation. Il n’avait pas bronché, avait laissé les visiteurs cerner, en grande pagaille, le rectangle de terre, détrempé par la pluie, dans lequel il œuvrait, en contrebas, depuis une bonne demi-heure. Il avait attendu patiemment que chacun trouve sa place, installe son matériel, se taise enfin… Puis, mégot éteint, collé à la lèvre inférieure, il avait murmuré un « M’sieurs Dames » poli, en soulevant légèrement sa casquette de sa main libre. Des flashs avaient crépité, des voyants de caméras s’étaient allumés… Le maire s’était raclé la gorge. Le Perchman avait tendu un long bâton noir muni d’un micro au-dessus de la scène.
-          « Mesdames, Messieurs,
            Cela va faire dix-huit mois, bientôt, que notre village est confronté à un problème majeur. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour que cette sordide affaire ne s’ébruite pas, afin de la résoudre, d’une part, et de conserver calme et sérénité dans la population, d’autre part ! En ce qui concerne le second point, notre discrétion a porté ses fruits, jusqu’à ces jours derniers ! Malheureusement, désormais, la rumeur enfle… déforme les faits…, entretient la psychose… Je vous ai donc conviés, aujourd’hui, à cette conférence de presse, afin de rétablir la vérité, de lancer un appel à témoins et de découvrir, au plus vite, l’identité… et les mobiles, de la personne qui, depuis huit mois donc, …, comment dire, … fabrique de fausses tombes dans notre si tranquille petit cimetière ! La moindre petite parcelle de terre vacante a été… besognée… par cet individu. La fosse que vous voyez là porte déjà le numéro « sept » ! Notre homme, sans doute dérangé dans sa tâche,  n’a pas eu le loisir de la terminer… Comme vous pouvez le constater, notre ami cantonnier, Maurice, est en train de refermer le trou… ».
-          Monsieur le Maire, pouvez-vous nous décrire le mode opératoire de celui que la population a nommé « le Faiseur de tombes » ?
-          Nous pensons qu’il franchit l’enceinte du cimetière, à la nuit tombée… Il choisit ensuite un emplacement selon des critères qui restent, pour nous, aléatoires, creuse la tombe, la remblaie, ajoute de la terre pour faire un joli dôme… Il passe ensuite à la partie… Passez-moi l’expression… la partie… décoration… Il vole fleurs fraîches, bouquets artificiels, vases en porcelaine, croix en tout genre, sur les caveaux de proximité et implante tout cela sur sa réalisation.
-          Mais, Monsieur, qu’est-ce qu’il enterre exactement ? Que met-il dans les fosses ?
-          Personne n’a rien trouvé ! Maurice, ici présent, a aidé les gendarmes. Ensemble, ils ont retourné chaque centimètre carré de terre, fouillé chaque pelletée. Des prélèvements ont été effectués par la police scientifique : rien ! Rien de rien ! Le mystère reste entier !
L’écrivaillon local, oublieux de ses chaussures noires reluisantes, s’était avancé d’un pas vers le bord de la fosse :
-          Pardon Monsieur Maurice, si je ne m’abuse, vous habitez la petite maison de fonction, à l’entrée du cimetière, n’avez-vous rien entendu ou vu, de suspect, la nuit ? Une lampe torche, une silhouette ?
Maurice, la mine chavirée, avait dodeliné de la tête pour dire non. L’Adjudant-Chef de Gendarmerie Bourdel, indigné, avait répondu à sa place :
-          Comprenez bien, Monsieur… Maurice, depuis que sa femme est… depuis qu’elle…  a disparu … Enfin, pour des raisons personnelles… il prend, chaque soir, des comprimés pour dormir. Il nous entend même pas  quand on vient faire des rondes nocturnes ! Nous passons donc lui emprunter la clé du cimetière vers vingt heures ! Après c’t’ heure-là, il dort comme un loir ! Et nous autres, tout comme « l’individu »,  nous sommes obligés de faire le mur pour… pénétrer !
Quelques rires gênés avaient fusé !
Au souvenir de sa femme, disparue en mer dans le naufrage improbable et catastrophique d’un bateau de croisière (pour une fois que Janine gagnait le premier lot d’une tombola !), Maurice avait pudiquement baissé la tête, et s’était perdu dans la contemplation de sa botte de jardin verdâtre, engluée dans la boue, enlisée dans la terre… Un pied dans la tombe, il aurait volontiers botté le c... du  journaliste avec l’autre !
-          Messieurs, avait repris le Maire, notre Faiseur de tombes reste, pour le moment, l’homme invisible ! Pour cette raison, et pour faire cesser ses agissements, nous devons mettre en œuvre vigilance et solidarité !
Le sous-préfet qui avait paru, jusqu’alors, quelque peu  détaché de la conversation, s’était brusquement réveillé :
-          Tout de même, ne trouvez-vous pas, cher ami, que tout cela est très exagéré ! Cette personne creuse, rebouche, emprunte quelques objets funéraires, les restitue, puis recreuse quelques mètres plus loin… Toujours le même rituel ! Cela ne fait pas d’elle l’ennemi public numéro un ! J’imagine plutôt une personne avec de graves problèmes psychologiques !
-          Avec tout mon respect, Monsieur le Sous-préfet, on voit bien qu’il ne s’agit pas de votre cimetière ! Notre désir le plus profond, à tous, habitants de Sainte Foix, est de laisser reposer en paix nos chers disparus ! Nous désirons leur rendre visite, quand ça nous chante, sans craindre de croiser, au coin d’une allée, un collectionneur de tombes, et voleur, de surcroît ! La population est à bout ! Lisez plutôt cette note, anonyme, cela va de soi, déposée dans la boîte aux lettres de la mairie, ce matin.
Les mots ou syllabes avaient été découpés dans le journal local et recollés sur une feuille de cahier, pour délivrer le message suivant :
« NOTRE CIMETIERE N’EST PAS UN GRUYERE : AU TROU LE FAISEUR DE TROUS ! »
Le sous-préfet avait laissé échapper un sourire ironique, rapidement transformé en gros soupir… Puis avait murmuré une phrase presque inaudible, dans laquelle il était question de « bêtise humaine ».
C’est alors que l’orage, qui avait, jusque-là, patiemment attendu son tour pour s’exprimer, s’était mis à gronder au-dessus des têtes, à zébrer le ciel d’éclairs fulminants, à expédier ses premières énormes gouttes. Il avait sonné le glas de la réunion. Sous les yeux médusés de Maurice, le maire avait, brièvement, répété les mots à retenir, « vigilance et solidarité », et remercié son auditoire. Quelques parapluies étaient apparus… La populace avait pris ses jambes à son cou ! La délégation officielle était repartie comme elle était venue, bruyamment, en ordre dispersé ! Le cimetière s’était vidé en un clin d’œil !
Le cantonnier avait frotté, l’une contre l’autre, ses deux grosses mains velues et calleuses. Il avait posément craché dedans afin qu’elles accrochent bien le manche de la pelle. Elles avaient déjà tant fait, mais il restait tant à faire ! Il avait rallumé son mégot, s’était remis à la tâche, pelletant de toutes ses forces… D’origine paysanne, il savait mieux que personne ce qu’il en était de ce cumulonimbus. D’ici deux ou trois minutes, le vent d’ouest l’aurait emporté, lui et sa ridicule petite averse ! Ah, si seulement, le capitaine du Costa Liberta avait eu d’aussi bonnes connaissances météo que Maurice… Elle serait peut-être encore là, la Janine, à faire briller les parquets, et à lui crier dessus pour qu’il utilise les patins, quand, assoiffé, il rentrait momentanément du cimetière pour se servir un verre de rouge.
-          Chaussons… ou patins ! Lui aboyait-elle dès son approche.
Invariablement, il choisissait de garder aux pieds ses bottes crottées. Il visait alors avec minutie les deux rectangles de feutre élimés, apposait, en leur centre, les grosses semelles de caoutchouc et entreprenait la traversée de la pièce, glissant au pas du patineur… Invariablement, ce choix faisait grincer des dents la Janine ! Une fois de plus, elle aurait les patins à nettoyer ! Et lui fanfaronnait dans son dos, heureux d’avoir pu contrarier la mégère, qu’il avait aimée, sans doute, un jour, mais qui, désormais, lui pourrissait la vie !
 Jusqu’au jour où…
Il était rentré plus tôt que d’habitude, transi des premières gelées de novembre, humide jusqu’à l’os d’un brouillard épais et sournois… Il s’était, comme à son habitude, statufié sur le seuil de la porte, cherchant des yeux les patins exécrés. La Janine se tenait assise sur une chaise, dos bien droit, devant la table de la cuisine. Elle contemplait le billet que tenait sa main gauche posée sur le formica… Mais son regard allait bien au-delà du morceau de papier, dénonçait des rêves inaccessibles, dévoilait des horizons lointains, abordait des terres inconnues et paradisiaques. Elle souriait béatement…
Maurice en avait eu le souffle coupé… puis s’était ressaisi :
-          Les patins… Je suis glacé… je viens boire un vin chaud…
Mais le corps de Janine ne semblait pas habité ! Il avait donc osé élever la voix.
-          Qu’as-tu fait des patins ? Je ne les vois pas, bon sang !
La femme, alors, avait tourné la tête vers lui, était sortie de son mutisme.
-          Ah oui, les patins… Il n’y aura plus de patins…
Bouche-bée, le fossoyeur n’en avait pas cru ses oreilles !
-          Finis les patins, la saleté, le ménage ! J’ai gagné le premier prix ! A la tombola du Leclerc ! Une croisière de quinze jours, pour deux, sur un paquebot de luxe !
-          Quinze jours… Mais… Comment je vais faire, moi… J’peux pas partir aussi longtemps ! J’suis le gardien tout de même !
-          T’as pas compris, Maurice… Tu n’ viens pas avec moi ! J’emmène la Lucette. Les voyages, elle, ça la connait. Et puis, mon pauv’e vieux, t’es pas sortable ! Toujours fringué comme un clodo ! Toujours à creuser la terre, à cimenter des caveaux, et à parler avec les morts ! R’garde-toi ! Tu fais vingt ans de plus que ton âge ! J’en peux plus, moi ! J’étouffe à faire la concierge ici ! Alors que toi, tu n’es heureux que dans ton cimetière !
Maurice, il avait baissé le nez comme un enfant pris en faute. Il avait longuement observé le parquet reluisant de la pièce, avait avancé de quelques pas, laissant derrière lui des empreintes de boue intolérables… Mais rien ne s’était produit. La Janine n’avait poussé ni gémissements ni cris de révolte. Elle avait jeté un regard détaché aux traces immondes, puis s’était levée afin de ranger, dans son sac à main, le billet, sésame de bonheurs à venir.
C’est alors qu’il se servait un deuxième verre de vin qu’elle avait ajouté d’un ton bien tranquille :
-          Maurice… après la croisière… je ne reviendrai pas…
L’évocation de ces souvenirs douloureux avait réveillé la colère du fossoyeur et décuplé ses forces physiques. Tiens, une pelletée débordante pour la Lucette qui avait mis des idées saugrenues dans la tête de sa femme et l’avait entrainée sur des pentes dangereuses. Et celle-là pour le commandant du navire, cet incompétent notoire responsable du naufrage ! Et encore une, la plus tassée,  pour la Janine elle-même, qui lui manquait à un point qu’il n’aurait pu imaginer ! Et d’autres encore, pour le journaliste, pour le maire et le sous-préfet, pour tous ces gens  qui étaient venus troubler une vie qu’il avait déjà bien du mal à reconstruire. Non mais franchement, tant de monde pour s’intéresser à un si petit mystère! Tant de bavardages inutiles, de singeries… Ils n’avaient rien d’autres à f…, franchement, ces messieurs endimanchés ! Et à quelle vitesse, ils avaient fui l’orage ! Seul l’Adjudant-Chef de Gendarmerie avait tardé à quitter le cimetière, à rejoindre ses subordonnés. Il avait même lanterné, sous la pluie, autour du veston de Maurice, accroché, à quelques pas de là, au manche de la pioche. Ça lui était bien revenu, maintenant, à Maurice, l’attitude étrange de Bourdel, et ça l’avait stoppé net dans l’avancement de son labeur ! Il avait jeté sa pelle hors du trou, avait remonté son corps, soudain glacé. Il s’était approché du bleu de travail, en avait fouillé frénétiquement la poche… Ses doigts terreux avaient rencontré un bout de papier. Il s’en était emparé ! Une écriture, un brin scolaire, délivrait le message suivant :
« Cher Maurice, laisse-moi te raconter… J’en avais vraiment marre de tout ce cirque… ! Depuis le début de cette histoire, j’avais cherché vainement le mobile… Puis, cette nuit, une insomnie… Une vraie révélation ! Une évidence ! Je n’en revenais pas moi-même. Alors, tu imagines mon bonheur ! Bon, je t’expose ma théorie : la mer a emporté, à jamais, le corps de ta femme et de six de ses compagnons de voyage. J’ai deviné que tu as creusé sept tombes et, ainsi, atteint ton objectif : sept funérailles ! Je ne sais pas pourquoi tu as accompli cette folie ! Le malheur sans doute, la souffrance… Je voulais juste te dire ceci : en souvenir de notre enfance, je ne parlerai pas ! Cette affaire restera non résolue. Et tant pis si ma réputation en prend un coup ! L’amitié, mon vieux, ça n’a pas de prix ! Détruis ce billet, tourne la page ! Ton ami : Lucien ».
Le fossoyeur avait alors extirpé de sa poche son vieux  briquet, s’était accroupi près de la tombe, d’un geste vif, avait enflammé le bout de papier.  Les cendres, insignifiantes,  s’étaient éparpillées. L’homme avait songé qu’un petit verre de rouge serait le bienvenu pour oublier l’épisode contrariant qu’il venait de vivre. Il avait laissé son travail en plan, était parti en direction de son domicile…
Sur le seuil de la maison, une paire de patins à carreaux toute neuve l’attendait.

Juste un brin de paille


Souriez ! oui, vous ! souriez, vous êtes filmés !
Et oui, un petit détail auquel vous n’aviez pas pensé !
Il est vrai que la rumeur courrait que tout était fictif. Il est vrai aussi qu’à force de morgue et d’arrogance vous avez fini par prendre de la hauteur et vous croire invincible, ou peut-être tout simplement intouchable !
La société devient-elle à ce point aveugle, qu’elle en oublie ses devoirs et que certains viennent à penser qu’elle engendre une génération corrompue ?
Non, ne soyons pas à ce point pessimiste et réducteur dans nos pensées.
Souriez ! oui, souriez ! Retroussons nos manches et continuons notre projet.

Mais avant, un petit retour en arrière vers ce jour funeste………

Nous n’étions malheureusement pas arrivés à temps.  Nous vivions tous à quelques mètres du drame qui s’était déroulé en ce début de soirée chaud et orageux, une de ses soirées si délicieuses que nous n’aurions jamais pu imaginer ce qui était en train de se tramer.
Nous n’avions rien entendu, rien vu de suspect.
Juste un cri déchirant vers 20 h 45 et une éclatante lueur qui nous avait fait accourir sur les lieux.
Nous n’avions rien pu faire pour la sauver.
En quelques minutes, il ne restait d’elle qu’une carcasse noircie et ses pieds, étrangement intacts. Ils semblaient se détacher du reste du corps, ils étaient si pâles en contraste avec l’environnement calciné. Une atmosphère troublante envahissait l’espace.
Pourtant, on aurait dit qu’elle était toujours là, debout devant nous. Nous ne pouvions détacher nos regards de cet étrange spectacle qui nous faisait froid dans le dos. Elle avait littéralement brûlé sur place.
Qu’est-ce qu’elle était belle ! Encore cet après-midi, tout le monde l’admirait. Tous étaient unanimes. Elle avait des yeux rieurs et pétillants, une telle délicatesse, une telle grâce. Elle était photographiée régulièrement et ses courbures ne laissaient personne indiffèrent. Un sentiment de gaîté et de légèreté l’entourait, nul n’éprouvait de jalousie à son égard.
Un silence pesant se fit comme pour lui adresser un ultime hommage.

Ce soir, elle n’avait été qu’une torche, qu’un embrasement abominable. Ceux qui s’étaient permis une telle obscénité, une telle monstruosité avait dû bien s’amuser. Nous en fîmes écœurés.
Les larmes perlaient à nos yeux. Nathalie ne put s’empêcher d’éclater en sanglots. Aucun mot ne parvenait à sortir de notre bouche, nous étions tétanisés, anéantis.
L’odeur âcre qui s’en dégagée maintenant nous prenait tous à la gorge.
Nous ne comprenions pas les raisons d’un acte aussi épouvantable.
La gendarmerie arrivée rapidement sur place, prenait les identités et questionnait les personnes présentes. Certains pressentaient déjà qu’ils seraient convoqués ultérieurement, du moins comme témoins, pour des auditions plus détaillées.
Au fond de nous, nous ne pouvions nous empêcher de nous faire déjà une petite idée des responsables. Nous fixions tour à tour le visage des adolescents qui trainaient constamment dans les parages, et qui pour certains étaient déjà bien connus des services de police. Ils ricanaient, plaisantaient, jouaient aux gros durs. Ils ne respectaient rien, se croyaient intouchables.
Mais pouvait-on imaginer qu’ils auraient pu aller jusque-là ? Jusqu’à présent, ils n’avaient commis que quelques petits larcins.
Il était si facile de porter un jugement sur le coup d’une émotion. Sans preuves matérielles, nous ne pouvions nous permettre d’accuser quiconque. Et puis, au fond de nous-même, nous pensions bien que le ou les coupables étaient certainement déjà bien loin. Il nous semblait impensable qu’ils soient encore présents parmi nous à se délecter de cette macabre vision.
Pouvait-on être à ce point démoniaque ? Que se passait-il dans la tête de ces personnes dérangées ? Quel avait été l’élément déclencheur ? Etait-ce l’œuvre d’un solitaire ou d’un groupe pris dans une excitation malsaine pour en arriver là ? Mille questions tournaient dans nos têtes auxquelles nous ne trouvions pour l’instant aucunes réponses.
Aucun de nous ne songea à rentrer, il fallait que nous restions près d’elle. Les minutes s’écoulèrent interminables. Une violente colère s’emparait de nous tous. Nous voulions les coupables sur l’instant. Nous voulions comprendre.
La police avait posé un périmètre de sécurité avant que le sol ne soit trop souillé par le piétinement des badauds. Elle s’attelait à récolter un maximum d’indices même si elle savait que l’intervention nécessaire des pompiers et les litres d’eau pour éteindre l’incendie avait certainement détruit le peu de preuves.
Le travail minutieux était d’autant plus compliqué, que la nuit tombait progressivement. Nous les vîmes balayer le sol avec leur lampe torche. Nous les vîmes ramasser peut-être un briquet, un mégot, ou tout autre chose. Nous ne pouvions le savoir exactement de là où nous étions. Nous espérions tous le détail qui permettrait de connaître la vérité.
Notre gendarmerie n’avait que très peu de moyen en affectif mais aussi en matériel. Elle faisait de son mieux dans cette affaire. Le point positif était que nous étions une petite ville, et que nous nous connaissions à peu près tous. Un tel secret ne pourrait pas rester enfermer dans l’enceinte de nos murs bien longtemps. Quelqu’un parlerait. Quelqu’un aurait bien vu quelque chose. L’auteur se trahirait bien un jour ou l’autre en se confiant, en se vantant à un proche. Il fallait être patient. Une telle horreur ne pouvait rester impunie.
Il nous fût demandé au bout d’un long moment de regagner nos demeures. Nous jetâmes un dernier regard à notre belle amie qui avait été notre compagne dans une belle aventure commencée depuis plusieurs mois.
Nous étions tristes, nous n’avions plus aucune énergie. Tels des automates nous prîmes le chemin du retour, toujours sans un mot, à la fois silencieux et remplis de chagrins par tant d’ignominie.
Notre girafe était morte telle une sorcière sur un bûcher et nous étions totalement impuissant.

Après un court instant de réflexion, nous décidâmes de faire tout notre possible pour retrouver l’auteur de ce comportement infâme. Nous étions persuadés que nous pourrions apporter une aide aux enquêteurs sans interférer dans leur travail. Nous ne pouvions rester sans rien faire. Il fallait que nous occupions nos esprits d’une façon ou d’une autre.
Jean le coordinateur attitré de notre mission depuis le début, nous proposa de le rejoindre aussitôt chez lui. Nous retrouvions des forces, une exaltation totale. Sa femme nous prépara des thermos de café et quelques collations, sentant que la nuit allait être bien longue.
Nous postâmes sur les réseaux sociaux, que nous commentions depuis le début de notre activité, les photos prises du défunt animal, non sans une certaine amertume. Loin de nous l’idée de choquer, nous voulions juste révéler les consciences. Nous avions l’espoir un peu fou qu’au moins un citoyen se révolte et collabore à notre recherche. Nous fîmes surpris de l’engouement rapide de centaines de personnes. Nos photos furent partagées en moins de deux heures plus de trois cents fois. Nous recevions des commentaires de soutien d’habitants de notre ville, mais aussi des villages aux alentours, et même au-delà, nous dépassions les frontières.
Notre appel à témoin, que nous avions lancé sans trop de conviction, se révéla finalement utile.
Nous prenions toutes les informations, même les plus incongrues. Ils nous incombaient de trier, de mettre de côté les invraisemblances, les médisances, et de garder plus précieusement ce qui nous paraissaient crédibles.
On nous fit parvenir d’autres photos, on nous donna des prénoms. Aucunes preuves véritablement formelles, mais des pistes envisageables qui menaient à d’autres pistes, et qui mis bout à bout pourraient nous permettre de cibler l’individu recherché. Du moins, nous le désirions ardemment. Nous découvrions une population pleine de courage.
Nous fûmes aussi agréablement surpris d’avoir des messages privés de certains de nos jeunes qui se sentaient impliqués dans cette affaire et qui, comme nous, avaient un sentiment d’impunité, de dégoût. Nous l’avouâmes, nous n’avions jamais pensé que nous toucherions autant la jeunesse par nos propos, notre quête.
A l’abri derrière leur écran, ils n’avaient pas peur de se confier. Un tel avait aperçu telle personne, un autre avait entendu tel propos, une autre avait visionné une vidéo éphémère sur une application internet la veille, etc…
Nous ne dormions pas de la nuit. Nous n’en ressentions même pas l’envie, ni même le désir.
Nous essayâmes de rassembler les petits morceaux d’un puzzle immense et de le restituer progressivement.
Nous tissions une toile sur les réseaux en espérant y piéger en son centre l’assassin.
Derrière notre ordinateur, nous ressentions une émulation quasi-unanime. Nous étions presque joyeux.

L’enquête fut rapide. En quelques jours, trois garçons et une fille furent interpellés.
Les caméras posaient quelques mois auparavant dans des rues annexes, et les divers recoupements avaient permis dans un premier temps d’orienter les gendarmes et par la suite d’identifier les auteurs. Comme nous le pressentions tous, il s’agissait de mineurs, des adolescents âgées de 12 à 14 ans, deux de notre commune, les deux autres d’un petit village avoisinant. Trois d’entre eux étaient connus pour de petits délits, le quatrième avait un casier vierge. Ils s’ennuyaient ce soir-là, ils ne savaient pas trop quoi faire. Ils traînaient dans les rues comme souvent, comme tant d’autres. Ils s’étaient lancés des paris pour s’occuper. D’abord grimper sur un monticule, puis sur la girafe, se tenir debout, se photographier, se filmer avec leur portable. Petit à petit ils avaient glissé vers la perversité. A qui fera mieux que l’autre, à qui fera pire que l’autre.
Le plus jeune, le plus rebelle, les avait défiés avec son briquet « qui osera, qui n’osera pas ». Et la fille, voulant faire sa crâneuse, avait allumé la mèche.
Il était trop tard pour reculer, ils s’étaient enfuis sans même assister au final comme des lâches qui n’assument pas leur méfait.
Certains commençaient à leur trouver des excuses : des mômes sans repères, des familles éclatées, une société à la dérive. Nous, nous attendions que la justice fasse son travail. Elle allait rendre son verdict dans quelques semaines.

La responsable attitrée, âgée de 14 ans, reçu une réprimande et écopa d’intérêts de travaux généraux. Regrettait-elle son geste sincèrement ? Nul ne pouvait vraiment le savoir.
Ses tuteurs eurent la surprise de devoir payer les dégâts.
Le petit groupe continua ses errances nocturnes, ses insolences. Leur attitude puérile et stupide ne les tracassa pas plus que le temps du procès.
Il ne restait plus qu’à toute une équipe de bénévoles de relever les bras et de reprendre un travail accompli jusqu’à présent.
Le défi fut, avec l’accord de l’artiste, de recréer à l’identique notre belle girafe de paille grandeur nature qui était partie en fumée, juste en quelques minutes un soir d’été, juste pour un délire d’adolescents en mal de sensations.

Un pari stupide


-              Souriez ! Allez, faites un effort… Attention…. voilà. Merci, ça fera plaisir au petit.             
                Une mouche bourdonne bruyamment, se pose sur le plafond en haletant. Un coup d’œil en bas, à droite, à gauche, devant, derrière. Rien de bien folichon : une pièce grise, des murs gris clairs, un sol gris foncé, une vieille table en métal (grise donc)… Rien qui prête à sourire, malgré la sommation de l’humain envers son congénère. Quel intérêt y a-t-il à posséder quatre mille ommatidies pour ne voir finalement qu’un spectacle aussi désolant ? Surtout quand on ne sait pas lire !
                Dommage pour l’insecte. Car si cette mouche avait su lire, elle aurait pu voir l’écriteau « Salle d’interrogatoire n°3 » collé de travers sur la porte. Ainsi aurait-elle eu une explication à ce manque de décoration qu’elle déplore. Rendant l’injonction de la grande gueule encore plus singulière. D’ailleurs, l’autre ne sourit pas. C’est le moins qu’on puisse dire.
                Mais abandonnons cet ingrat insecte pour nous concentrer sur les deux hommes qui occupent la pièce. Aucun problème pour deviner qui est qui : tout d’abord parce que le flic porte une arme accrochée à la ceinture, et puis surtout parce que le suspect, lui, (s’il est là c’est bien qu’il doit être suspecté de quelque chose, non, je n’ai pas dit coupable…) porte un maillot de foot couvert de sponsors de tout genre, un short orné du même numéro que le maillot (pas un amateur, donc), une paire de chaussettes remontées jusqu’aux genoux et enserrant une paire de protège-tibias de marque parfaitement reconnaissable (sauf pour notre mouche qui ne connait pas les signes de ponctuation), ainsi qu’une paire de chaussures à crampons 17 cm spécial pelouse grasse sur la quelle apparait à nouveau cette virgule bien connue. Le tout étant couvert de traces de boue et de brins d’herbe, l’on devine aisément que notre footeux a été interpelé à la fin du match et transporté sans ménagement dans cette pièce particulièrement grise aux yeux de la mouche.
                Mais trêve de commentaires et place aux dialogues, maintenant que le flic a obtenu son selfie avec la star cramponnée…
-             Allez, Monsieur Desvilles, dîtes-nous la vérité et on pourra tous aller se coucher plus tôt. On sait tous pourquoi vous êtes là, alors finissons-en.
-               Hein ?
-              Je disais : vous, coupable, alors vous avouer et affaire finie. You, coupabeule, so you say true and me…
-              Non, je comprends le français. Mais vous avez dit que je savais pourquoi j’étais là, or je n’en ai pas la moindre idée.
-               Or je n’en ai pas la moindre idée. Un footeux qui a le Bac. Classe !
-               Pardon ?
-              On va changer de ton. Ecoute-moi bien, Didier… tu permets que je t’appelle Didier ? A moins que tu préfères Dédé. Va pour Didier. C’est pas parce que tu touches des millions et que tu roules en Audi à quatre que tu vas me prendre de haut. Ok ?
-              Mais non, je…
-              Pop, pop, pop ! C’est moi qui parle. Toi tu parles quand je te donne la parole.
-             
-             Je préfère ça. On n’est pas au Parc des Princes, ici. Donc tu te demandes pourquoi t’es là. Réfléchissons ensemble, si tu le veux bien.
-             
-              De quoi peut-on accuser un footeux ? Dopage ?
-              Quoi ?!
-              Non, t’as trop de cheveux pour être dopé.
-              Barthez n’était pas dopé…
-              FAIS PAS LE MALIN AVEC MOI !!
-              Pardon.
-              Donc, t’es pas là pour ça. Peut-être pour violence… Les footeux, les stars, tout ça, ça pète facilement les plombs. T’as tapé ta gonzesse ?
-              J’ai pas de gonzesse.
-              Une pute ?
-              Je vais pas aux putes.
-              T’es pédé ?
-             Hein ?
-             T’as le droit, hein, le prends pas mal. En même temps, ça se comprend, tous ces mecs musclés, sous la douche, toute cette débauche d’énergie…
-              Je ne suis pas homosexuel.
-             Tout de suite les grands mots. Bref, je vais te dire pourquoi t’es là puisque tu fais semblant de pas comprendre. Match truqué. Ça te parle ?
-              Quoi ?!
-              Arrête ta comédie, j’ai vu ton mollet sursauter. C’est un signe qui trompe pas.
-             Ecoutez, on vient de perdre un match super important, on a peut-être perdu le titre, alors vos élucubrations…
-              C’est parce que je suis flic ? C’est ça ?
-              Hein ?
-              Hein… quoi… tu te répètes, ça sent le coupable.
-              Mais non, je…
-             Va pas encore me sortir un mot trop long que je comprends pas, ok ? Je sais pas pour quel philosophe tu te prends, mais moi aussi je peux citer Rummennige !
-              C’est une blague ? C’est ça ?
-              Ecoute-moi bien, Socratès, t’es foutu. On a un dossier gros comme ma b... enfin, épais comme ça, et je te déconseille de me faire perdre mon temps.
-             
-              C’est mieux. Combien t’as touché ?
-              Pour ?
-              Ben pour faire perdre ton équipe ?
-              Vous m’insultez ou quoi ?
-              Rassieds-toi ou je te fais une Schumacher dans les gencives. Voilà. Je te dis qu’on te tient. Y a un expert, un… (il regarde le dossier, cherche le nom)… ah oui, un spécialiste en physiologie comportementaliste qui est en train d’étudier la vidéo du match. Sans compter qu’on est en train d’éplucher tes comptes.
-              Tout ça ?
-              Rigole, rigole. Tu verras. On a aussi ton portable sur lequel tu as téléchargé l’application de la Française des jeux pas plus tard qu’hier. Etonnant, non ?
-              C’est pour mon frère, son forfait est bloqué.
-              Ben tiens. De toute façon, ce genre de truc, ça se fait toujours en famille. Histoire que tout le monde touche sa part. tu sais combien il y a eu de fric joué sur ce match ?
-             
-              Quatre millions d’euros ! Tu te rends compte du nombre de pékins qui ont joué ? Tu te rends compte du nombre de smicards que t’as floué en truquant le match ?
-              Mais je vous dis que je n’ai pas truqué le match !
-              Ben tiens. Ecoute ça (il lit) : « des montants anormalement élevés par rapport à l'enjeu se sont déroulés depuis une zone géographiquement circonscrite ». Quelqu’un a misé 80 000 euros. Ça serait ballot qu’on découvre que c’est ton frère, non ? Ou quelqu’un de ton entourage ?
-              Vous pouvez chercher, vous ne trouverez rien.
-              T’en fais pas. J’en fais une affaire personnelle. Je vais te dire un truc : je déteste les paris sportifs. Je déteste tout ce fric qui pue, tous ces rapaces qui se bardent sur le dos des pauvres qui rêvent de devenir riches en comptant sur des blaireaux comme toi.
-             
-              Des dépressions, des familles endettées, brisées, des tentatives de suicides… pas toujours ratées. Voilà ce qu’on obtient depuis que l’Europe nous a obligés à légaliser les paris sportifs.
-              Je sais, je le déplore. Mais je ne suis pas responsable.
-              Je le déplore… Pas responsable… Fais pas ton intello ! Je vais te dire ma façon de voir la vie : je pense que les gens doivent travailler pour mériter leur salaire. Je pense qu’un branleur en short devrait pas toucher les millions que tu touches pour courir après un ballon.
-              (ricanement)
-              Ça te faire rire ? Pas moi. Tu sais ce que j’ai trouvé, l’autre fois, dans la poche de mon fils ? Un ticket de pari sportif. Seize ans. Avec sa mère, on se tue à lui expliquer la vie, la valeur du travail, tout ça tout ça, et l’autre grand dadais, son rêve, c’est de devenir riche en pariant que tu vas marquer un but. Il trouve un grand pour jouer pour lui et il claque sa thune, comme ça, sur un match. Je déteste les paris. Et le foot encore plus ! Le pire, c’est qu’il porte un maillot à ton nom ! T’imagines ? Il va tomber de haut quand il va découvrir ce que tu es vraiment.
-              C’est-à-dire ?
-              Un tricheur. Un mec qui truque les matchs. Qui se fout du sport, qui pense qu’à la thune. Quand tu seras derrière les barreaux, je prendrai une photo et je la mettrai en fond d’écran de son téléphone. Didier Desvilles, la star déçue.
-              Déchue.
-              Quoi ?
-              Rien.
-              Tu respectes rien, mon pote. T’es qu’un gosse pourri gâté.
-              Je vous dis que je n’ai rien à voir avec ça. Je vous le jure. Je n’ai jamais triché de ma vie.
-              Un mec plein de fric qui se fout de la gueule de ses supporters.
-              Justement, avec le fric que je gagne, vous croyez vraiment que j’ai besoin d’aller tricher sur un match ?
-             
-              Franchement ?
-              (le flic fronce les sourcils) Essaye pas de me la faire à l’envers.
                Le flic se lève, dévisage le suspect, quitte la salle en secouant la tête. Il referme la porte derrière lui en soupirant, donne un coup de pied rageur dans le mur. Son collègue le rejoint, un large sourire aux lèvres.
-              Alors ?
-              T’avais raison. Il a rien fait.
-              Je t’avais dit qu’il avait pas fait exprès de rater le but. C’est une chèvre, il rate tout. Y a même plus besoin de mettre un gardien devant lui.
Le flic enfonce la main dans sa poche, sort son portefeuille. L’autre tend la main avec arrogance, regarde le billet froissé de cinquante euros tomber dans sa paume, défroisse le billet, le passe devant la lumière comme pour vérifier son authenticité.
-              Tu veux parier qu’il joue pas le prochain match ? demande son collègue.
-              C’est bon. Il m’a fait perdre assez d’argent, ce con. J’avais misé trente euros sur une victoire, vingt sur son but. Plus ce pari stupide avec toi, j’ai plus de thune.
-              Dommage, t’aurais gagné.
-              Pourquoi ?
-              Parce que la plainte, c’est son entraineur qui l’a déposée !


Zuydcoote



- Souriez, s’il vous plaît, on va commencer à filmer, dit la femme en tendant son micro à Maddy. Tu es prêt ? ajoute-t-elle en direction de l’homme qui braque une grosse caméra vers le fauteuil relax où se tient la vieille dame. Elle dit encore : L’intro, on la fera à part, après. Ils n’auront qu’à se débrouiller au montage. Et à Maddy : allez-y, dites-nous tout, comment c’est, ici, ou alors un souvenir, ce qui vous passe par la tête. Vous êtes libre.
- Libre ? dit Maddy. Libre, vous en avez de bonnes, vous. Je souris, oui, je souris, parce que j’ai toujours été comme ça, souriante, polie, patiente, bien élevée. Ce n’est pas aujourd’hui que je changerai. Mais…
Oh ! si seulement je pouvais m’en aller d’ici, mon chez moi me manque tellement ! Je m’en sortirais très bien, je n’ai jamais été fainéante, jamais, toujours travailleuse, toujours vaillante, pourquoi ne me laisse-t-on pas rentrer chez moi, je pourrais enfin le revoir, lui, il viendrait comme il l’a fait pendant plus de… oh je ne sais plus, longtemps, longtemps… il reviendrait, et moi, je lui préparerais de bons petits plats, nous aurions à nouveau nos moments à nous, rien qu’à nous, nous ne ferions de mal à personne, personne n’en saurait rien, nous nous aimerions comme nous l’avons toujours fait, en toute discrétion. Mais elles ne veulent pas, je ne comprends vraiment pas pourquoi, je ne demande pas grand-chose pourtant, juste mon chez moi, mon chez moi avec lui, de temps à autre, pas souvent, pas longtemps, je ne demande pas grand-chose, juste ça, mais les filles en rose ne veulent pas, et le médecin non plus. Tous ligués contre moi. J’en parlerai à Louise quand elle viendra, elle saura quoi faire, elle sait toujours quoi faire. Louise, c’est ma sœur, ma petite sœur à moi, bien sûr, aujourd’hui elle est grande, et belle, et forte, mais elle n’a pas toujours été comme ça. Oh je me souviens… Quand elle est née, j’avais neuf ans déjà, elle est devenue ma poupée, ma chose, mon animal familier, ma protégée. Bien sûr, la femme de mon père ne voulait pas, pourtant ça l’arrangeait bien que je m’en occupe, quand mon père avait trop de commandes et qu’elle passait avec lui des nuits entières à l’atelier pour l’aider. Moi je restais à la maison, je prenais la petite dans mon lit, je dormais près d’elle, quand elle se réveillait je la berçais et je la consolais, oui, ça l’arrangeait bien, mais ça, jamais elle ne l’aurait reconnu, jamais un merci, jamais un sourire, rien, jamais. De toute manière, ça n’a pas duré longtemps. Louise ne marchait pas encore quand je suis partie à Zuydcoote. Rien à voir avec le roman ; vous savez, ce beau roman ? Ils en ont même fait un film, je crois. Avec… Avec… Je ne connais que lui ! Tant pis, ça me reviendra… N’existe plus, l’hôpital. Bombardé… Mais où est-ce que j’en étais ? Ah oui… Moi, ce n’est pas un week-end, que j’y ai passé, à Zuydcoote, oh non ! c’est trois ans. Mais j’en suis revenue vivante et presque normale, sur mes deux jambes, après trois années plâtrée, couchée, clouée dans mon lit, au milieu de vingt-neuf autres petites filles qui n’étaient pas mieux loties que moi. C’est là que j’ai appris la patience, et à réfléchir aussi. Entre les quelques cours du matin et rien jusqu’au lendemain, j’avais le temps. La patience, oui, c’est à Zuydcoote que je l’ai apprise, et à pardonner aussi. Cette sœur au visage d’ange et sadique comme pas deux, c’est elle qui accueillait les nouvelles en leur disant : « Ici, il en meurt au moins une chaque année.» Et elle nous maltraitait avec un plaisir qu’elle ne cherchait pas même à dissimuler. Pour les opérations, on nous endormait au chloroforme, alors au réveil, forcément, on vomissait, elle nous laissait des jours et des jours dans notre vomi, dans la puanteur du vomi. Quand on mangeait, il ne fallait pas faire de miettes, on faisait toujours bien, bien attention, mais parfois quelques-unes s’échappaient tout de même. La sœur vérifiait, et quand elle avait le bonheur d’en trouver, tout son visage s’illuminait, elle nous découvrait et nous jetait par terre, avec nos plâtres, nous étions toutes plâtrées. C’est comme ça qu’un jour, le mien s’est cassé. Personne n’a jamais demandé comment c’était arrivé, pas même le médecin. C’est qu’on la craignait, la sœur. Même l’aumônier… pourtant, il m’aimait bien, lui, et moi aussi ; parfois on parlait, je savais ma bible par cœur, pas comme les catholiques, alors lui, bien sûr, ça lui plaisait, on se posait des colles, c’était à celui des deux qui déclarerait forfait et ce n’était pas toujours moi, loin de là. Dès que la sœur avait le dos tourné, on en profitait, mais dès qu’elle approchait, il battait en retraite, il s’en allait vers un autre lit comme si de rien n’était. À l’époque, je ne jugeais pas, et même encore maintenant. Je ne juge jamais, qui suis-je pour juger, qui suis-je pour condamner ? Tout de même, il m’arrive parfois de me demander s’il n’était pas un peu lâche, l’aumônier… Le dimanche à la fin de la messe, quand il passait pour donner aux autres la communion, la sœur me couvrait de mon drap et lui faisait mine de ne rien voir. Si ce n’est pas de la lâcheté, ça… J’étais adventiste, j’étais Satan, voilà ce qu’elle disait, la sœur. Pour toute la salle, pour toutes les petites filles comme moi allongées, pendant trois ans, chaque dimanche, j’ai été Satan. Je faisais comme l’aumônier, je ne disais rien. À qui aurais-je pu dire ? Personne ne m’aurait crue, pas même vous, et pas même mon père, à qui la sœur faisait les yeux doux quand il venait. Quand il venait… Deux fois en trois ans. C’est vrai que Mulhouse, c’était loin, mais tout de même… La première fois, sa sœur Caroline l’accompagnait. C’était ma tante préférée, parce qu’elle disait que je ressemblais à ma mère. Elle ne m’en parlait jamais, elle me disait juste ça, que je lui ressemblais. Ils n’étaient restés qu’une seule journée et je n’ai pas conservé de souvenir précis de cette visite-là. La deuxième fois, il avait amené Louise, c’est là que j’ai compris à quel point ce petit bout de rien du tout me manquait. Ils étaient restés trois jours. Un après-midi, on avait roulé mon lit jusqu’à la plage, c’était la première fois que je voyais la mer, l’hôpital était tout au bord de la mer, et moi, je ne l’avais jamais vue parce que la salle donnait de l’autre côté. Louise était toute petite, trois ans à peine, mais contrairement à mon père, elle avait dû flairer quelque chose, parce que quand la sœur approchait, elle criait « Hexe ! Hexe ! » Peut-être était-ce seulement à cause de sa robe noire et de sa cornette, mais je ne crois pas, au premier coup d’œil, elle l’avait jaugée, jugée et cataloguée : Hexe, sorcière. Une fois de plus, je n’ai rien dit, seulement « chut ! », même si la sœur ne pouvait pas comprendre. Non, je n’ai rien dit de ce qu’elle nous faisait endurer : à quoi bon ? Mais ma petite sœur haute comme trois pommes avait tout compris et je ne l’en ai aimée que mieux. Après leur départ, on n’a plus jamais roulé mon lit sur la plage et je n’ai pas revu la mer.
- Mais pour finir, vous êtes rentrée chez vous, dit la dame au micro.
- Oui… au bout de trois ans, je suis devenue une « Debout », je pouvais marcher, avec les autres « Debout », j’aidais à faire les lits, à servir leurs repas aux « Allongées », je passais le balai, et quand je n’ai plus eu besoin de mes cannes, on m’a renvoyée chez moi. Louise allait à l’école, moi, en trois ans, je n’avais grandi que de deux centimètres, à treize ans, j’avais la taille d’une enfant de neuf ans, mais dans ma tête, ah ! dans ma tête, je crois bien que je n’ai jamais été aussi vieille qu’à cette époque-là. Mais c’est vieux, tout ça, tellement vieux…
- Oui… Mais ici ? questionne la dame. Ici, vous êtes bien ?
- Ici ? Oui… Mieux qu’à Zuydcoote, en tout cas. Mais ce n’est pas mon vrai chez moi. Vous savez, je pourrais très bien me débrouiller toute seule, je n’ai jamais eu besoin de personne, jamais, mais elles ne veulent pas, les filles en rose ne veulent pas, elles disent que maintenant, c’est ici, chez moi. Ce n’est pas vrai. Mon chez moi n’est pas du tout comme ça. Il faudra que j’en parle à Louise, quand elle viendra. Mais elle ne vient plus jamais. Personne ne vient plus jamais. Même lui ne vient plus. Et ça, vraiment, je ne le comprends pas. Il pourrait bien venir me voir de temps à autre non ? Mais que voulez-vous, Madame, quand on est vieux, on n’intéresse plus grand-monde, il faut se faire une raison, c’est comme ça...
- Mais si, moi, vous m’avez intéressée. Et Benoît aussi. N’est-ce pas, Benoît ?
- Mais oui, fait le monsieur à la caméra, plus par politesse qu’autre chose. Peut-être n’a-t-il pas même entendu.
- Dites…
- Oui ?
- Vous ne me montrerez pas comme ça à la télévision, n’est-ce pas ?
- Pourquoi donc ?
- Le coiffeur ne vient que demain. J’ai l’air d’un épouvantail. Je ne voudrais pas faire fuir les moineaux, vous comprenez ?
- Vous êtes très bien, ne vous en faites pas.
- Je sais ce que je dis. Laissez-moi dans le noir. Ou alors, très surexposée. On voit moins les rides.
- Si vous y tenez.
- J’y tiens. Elles me croient toutes gâteuses, ici, parce que parfois j’oublie des choses. Laissons-les croire. Je sais ce que je sais. J’ai beau avoir combien ? Cent ans ? Oh ! je ne sais plus, trop, beaucoup trop, le bon dieu m’oubliez, voyez-vous. C’est à croire que lui aussi se fait vieux… Mais il y a bien des choses que je n’oublie pas. Mes rides, par exemple. Et encore, à mon âge, les rides, c’est normal, me direz-vous, et vous aurez raison. Mais il y a pire, voyez-vous. Oui, bien pire. Ma patte folle… vous ne la montrerez pas, n’est-ce pas ? Et vous ne direz pas mon nom, non plus. Je ne voudrais pas que sa femme à lui se doute. Pensez : cinquante années de prudence… Ce serait trop bête, vraiment.
- D’accord.
- C’est promis ?
- Mais oui.
- Vous êtes gentille, vous au moins. Vous reviendrez ?
Mais la dame au micro s’est détournée. Elle n’entend plus. Ou alors, elle ne veut pas. Au Monsieur à la caméra :
- On a ce qu’il nous faut, Benoît. Remballe, on y va.

Les Champignons géants d'Arwen


—Souriez… !
Gustav Gandalfson, aux anges, prit en photo l’assemblée rassemblée devant lui pour la dégustation. La tarte à la pomme unique, de vingt mètres de diamètre, était magnifique, et la dégustation était un grand succès. Plus de mille invités !
Gustav allait et venait entre les tablées, dressées à l’ombre du pommier gigantesque, dont le tronc faisait plus de cinq mètres de diamètre, lesquelles débordaient de mets divers et variés, provenant de divers endroits de la Transylvanie Méridionale : énormes parts de tarte bien sûr, mais aussi grains de raisin gros comme des pamplemousses, et pamplemousses gros comme des grains de raisin, que leur créateur avait réussi à enchâsser dans des cerneaux de noix creux, sans qu’il soit possible de comprendre comment les en retirer, de sorte que l’on était obligé de les manger ensemble; et bien d’autres en-cas délicieux, sans oublier le cidre, et le vin extraordinaire, probablement le meilleur grand cru du monde, que Guenièvre Merlin, l’une des invitées d’honneur, produisait dans ses vignes GM de la vallée voisine.
—Quelle merveille, cette tarte à la pomme ! s’exclama-t-elle. Et ces noix serties de raisin, quel délice ! Dommage, cependant, qu’il n’y ait plus de fraise des bois, ajouta-t-elle tout à trac, tournant la tête vers son voisin de table en faisant virevolter sa splendide chevelure blonde pour lui décocher un sourire moqueur.
Ledit voisin, Thor Sylvebarbe, sourit en retour.
—Je ne vous le fait pas dire. Je me demande ce que donnerait un mélange de sirop de fraises avec l’un de vos délicieux vins blancs. Hélas, il ne reste plus aucune fraise sur toute la planète. Quel dommage !
Assis à la table voisine, je ne perdais rien de leur conversation. C’est probablement mon métier d’espion qui veut ça. Je suis le seul non translylvanien méridional présent, mais personne ne semblait remarquer ma présence.
—Il reste des champignons, en tout cas, intervint Gustav, qui venait de s’asseoir en face de Thor. N’est-ce pas, mademoiselle Arwen ?
Arwen Hobbitdottir lui jeta un regard dont la noirceur ne pouvait se comparer qu’à celle du trou noir qui siège au centre de la voie lactée. Elle était assise à sa droite, en face de Guenièvre. Celle-ci intervint avant que les choses ne s’enveniment :
—Allons, Gustav. Ne blâmez pas cette pauvre Arwen. Je suis persuadée qu’elle regrette que ses champignons géants aient envahi votre propriété. Je suis sûre qu’il est possible de trouver une solution.
—Oui ! Renchérit Thor. Nous avons déjà eu ce genre de pépins. Lorsque mes plants de blé-séquoia ont envahi la Transylvanie, les moisissures GM en ont finalement eu raison. Bon, elles ont aussi éradiqué les fraises, je le déplore. Mais depuis, j’ai créé ces noix-surprise, dont les cerneaux contiennent un grain de raisin…
—Oh, c’est vous qui les produisez ? S’exclama Guenièvre. Quelle merveille !
—Oh, vous n’avez encore rien vu. Bientôt je compte obtenir des noix-cerises fractales. La noix contiendra une cerise, dont le noyau sera une noix, et ainsi de suite.
—Quelle amusante idée !
—Si ça ne vous ennuie pas, je peux en placer une ? Intervint soudain Arwen d’un ton glacial qui jeta un froid polaire sur l’ensemble de la tablée. Il n’est pas question qu’une moisissure s’attaque à mes champignons géants, parce que…
Gustav l’interrompit pour lui répondre d’un ton tout aussi glacial, où perçait une colère contenue :
—Je me fiche de vos raisons ! Vos champignons sont chez moi, ils ont tout envahi, j’ai dû en détruire des dizaines pour nous faire de la place ici même, et vous allez les éradiquer, ou c’est moi qui m’en chargerai !
—Allons, Gustav, l’apostropha à nouveau Guenièvre. Laissez-la parler. Chacun a le droit de dire ce qu’il pense. Nous ne sommes pas des barbares !
—Ah ? Et que sommes-nous ? Lui répondit Arwen. Une bande de milliardaires arrogants et prétentieux, qui jouons avec nos créations biologiques comme des gamins avec leurs jouets, sans en mesurer les conséquences, qui peuvent pourtant être terribles, comme l’éradication de la fraise nous l’a démontré !
—Parce que vous, sans doute, lui répliqua Gustav d’un ton sardonique, vous mesurez les conséquences de ce que vous faite avec vos champignons maudits ?
—Je vends ces champignons dans le monde entier. Ils ont résolu le problème de la faim dans le monde. Moi, je ne m’amuse pas comme une gamine. J’aide à résoudre les problèmes de la planète.
—Planète, mon cul !
Guenièvre posa sa main sur celle d’Arwen, avant qu’elle ne se lève pour quitter la table.
—Cessons ces querelles, dit-elle. Revenons au problème pratique de savoir comment empêcher vos champignons de tout envahir. Qu’est-ce qui nous empêcher d’employer la solution que nous avions utilisée pour les blés-séquoia de ce cher Thor ?
Arwen, qui était effectivement sur le point de se lever, se rassit.
—Oui, dit-elle. On ne peut pas se débarrasser des champignons avec des moisissures.
—Et pourquoi donc ? Demanda Guenièvre
—Parce que les champignons sont des moisissures !
—Hum, fit Thor. Ça, c’est un problème. Il faudrait trouver un agent biologique qui s’attaque à ces champignons…Peut-être un truc qu’on vaporiserait dessus et qui les empêcherait de grandir ? J’imagine que pour créer vos champignons géants, Arwen, vous avez utilisé un gène à déclenchement retardé ?
—En effet ! Je vois que vous connaissez le processus. Mes champignons restent minuscules pendant dix ans, puis ils grandissent en une seule année, de mille fois leur taille, avant qu’elle ne se stabilise. Comme j’ai commencé mon travail il y a onze ans, seule une petite partie de mes jolis champignons a atteint l’âge adulte, si l’on peut dire.
—Vous voulez dire, objecta Gustav, qu’actuellement, en plus de ces... (d’un large geste, il désigna la forêt de champignons géants qui entourait la clairière où poussait le pommier géant) …monstruosités qui ont envahi ma propriété, il y en a encore plus, prêts à… bourgeonner un peu partout ?
—Des milliers ! Répondit tranquillement Arwen. Ces champignons ont un nombre de spores proportionnel à leur taille.
Gustav se leva d’un bond en hurlant :
—Mais vous êtes complètement malade !
Tous les visages de l’assemblée se tournèrent vers leur table. Même Guenièvre était choquée.
—Arwen, dit-elle d’un ton qu’elle s’efforçait de garder calme, dites-moi que vous avez une solution !
Arwen sourit.
—J’en ai une.
Le soulagement de l’auditoire était palpable.
—Laquelle ?
—Il m’a fallu dixans de recherche, mais j’ai enfin pu créer un nouveau champignon, minuscule, dont les spores sont des régulateurs de croissance. Ils bloquent la croissance des autres champignons à l’âge de dix ans. De sortes que si nous disséminons ces nouveaux champignons, les autres resterons des champignons ordinaires.
Gustav hurla de nouveau.
—Et bien, qu’est-ce que vous attendez pour disséminer vos fichus champignons régulateurs ?
—Je n’ai pas fini tous les tests.
—On s’en fout, de vos tests ! Si ça se trouve, la moitié de la Transylvanie Méridionale est déjà contaminée…
—Pas la moitié. La totalité. Et sans doute au-delà de nos frontières.
Gustav leva les mains vers le ciel en signe de désespoir, puis sauta sur la table et apostropha l’auditoire, à présent silencieux.
—Ecoutez tous ! Vous avez entendu Arwen ? Si nous ne faisons rien, d’ici un an ou deux, la totalité du pays sera envahie par ces champignons géants ! Arwen nous affirme qu’il existe une solution, des micro champignons régulateurs. Qui parmi vous souhaite qu’elle les dissémine dès maintenant ?
Tous les transylvaniens levèrent la main, sauf moi, mais personne ne le remarqua.
—Selon les lois de notre pays, Arwen, vous êtes désormais dans l’obligation de vous soumettre à la décision collective. Immédiatement !
Arwen se leva, très digne.
—Bien, dit-elle. Puisque c’est ainsi. J’espère que nous n’aurons pas à le regretter.
Elle quitta la table. Discrètement, je me levai moi aussi, et je la suivis. Je la rattrapai juste avant qu’elle n’atteigne sa voiture.
—Mademoiselle Arwen ! L’apostrophai-je.
Elle se retourna vers moi.
—Qui êtes-vous, monsieur ? Je ne crois pas vous connaître.
J’éludai la question.
—Vous avez dit que vous n’aviez pas fini tous les tests. Quels sont les risques ?
Elle me regarda attentivement. L’examen dut être favorable, car elle sourit.
—Je ne suis pas sûre que les spores régulatrices n’agissent que sur les champignons géants.
—Ils pourraient inhiber la croissance d’autres espèces de champignons ?
Son sourire s’effaça.
—Pas seulement de champignons. D’autres végétaux. Et peut-être même des animaux. Peut-être même les humains.
—Quoi ?! Que se passerait-il, si ces spores agissaient sur les êtres humains ?
—Eh bien, la croissance physique des enfants s’arrêterait à l’âge de dix dans. Mentalement, ils continueraient de grandir et de vieillir. Mais physiquement, ils resteraient des enfants de dix ans.
—Mais c’est terrible !
—Oh, c’est très peu probable !
Nos regards se croisèrent, et je sus qu’elle avait menti. Elle savait la faute immense qu’elle allait commettre, et je ne pus réprimer un frisson.
—Vous avez entendu la décision de ces incapables. Je dois m’y soumettre.
Elle ouvrit la porte.
—Une minute, dis-je alors qu’elle allait embarquer. Ces champignons régulateurs… Comment allez-vous les contenir dans les limites du pays ?
—Ce sont des champignons. Leurs spores sont disséminées par le vent. Et ils sont extrêmement nombreux. D’ici quelques années, toute la planète sera touchée.
Elle s’assit. Son regard était d’une tristesse insondable.
—Vous avez des enfants, monsieur ?
—Non.
—Moi, si. Ils n’auront jamais plus de dix ans. Leurs organes sexuels n’atteindront pas leur maturité. Ils ne pourront pas se reproduire.
Avant que je puisse faire quoi que ce soit, elle claqua la portière et démarra en trombe.
Terrifié, je restai là, les bras ballants. Soudain, un fracas énorme se fit entendre, du côté de l’assemblée. Le sol trembla légèrement. Tournant la tête, je vis qu’une pomme géante venait de se détacher du colossal pommier, et avait chu sur la table de Gustav, Thor et Guenièvre, les touant sur le coup. Dans la confusion qui suivit, tout le monde oublia Arwen et la décision qui venait d’être prise. Je crois que nous sommes la dernière génération d’humains.

Souriez !


« Souriez ! » Le slogan rouge de l’affiche dansait encore devant ses yeux. Mais  Jonathan  n’avait pas envie de sourire. Curieusement, la rame du RER était vide. Juste trois anonymes, apparemment engoncés dans leur quotidien. Curieusement, son bras ne lui faisait pas mal. Une sensation poisseuse lui rappelait pourtant la balle ; elle n’avait pas dû toucher d’organe sensible.  Curieusement aussi, il ne pleuvait pas. Derrière la vitre crasseuse on devinait un soleil conquérant, qui allait accrocher des sourires à la grisaille de la banlieue. Comme sur l’affiche…. 
Est-ce  un signe ? Une bouffée d’optimisme le fit frissonner. Célia lui susurra un « Je t’aime » à l’oreille. Jonathan sursauta. Personne n’avait bougé dans la rame. Illusion! Il était bien désespérément seul. Belle journée, trop belle pour être la dernière. Il avait commis l’impensable, l’irréversible. Trop grave pour être pardonné. Il avait tué son enfant, tué Célia. Tout avait été si simple. La promenade de ses doigts sur un clavier, quelques clics, des « deleted » sur un écran. Puis la mire, vide, et ce silence, définitif.
Célia était depuis près de trois ans la compagne de chacun. Chaque personne de plus de douze ans, selon les dernières études du Ministère de l’Accompagnement, passait au moins quatre heures par jour avec elle, lui confiant ses angoisses du moment, se réconfortant à sa voix chaude et sensuelle. Elle était sur les écrans des télévisions, les radios, smartphones, tablettes, journaux, affiches…
Jonathan avait fabriqué la voix de Célia, amalgamé toutes ses inflexions, comme un « nez » crée un grand parfum. L’équipe lui avait numérisé un corps, un visage, avait programmé son intelligence artificielle, fignolé son interactivité. Le marketing du Ministère avait lancé Célia dans le monde. Ce fut un raz-de-marée. Dans une société où l’absence d’avenir éclate davantage chaque jour, à défaut de perspectives, il faut rassurer. Célia était devenue cette veilleuse dans la nuit. Sa voix surtout. Elle calmait et endormait le troupeau. Elle s’était insinuée dans l’intimité de chacun au-delà de toutes les espérances.
Jonathan avait tué la voix, éteint la lumière. Célia ne parlait plus, le monde redevenait noir. En sept minutes le standard du Ministère de l’Accompagnement avait été saturé. Il n’en avait fallu que quatre pour repérer Jonathan, le poursuivre. Se croyant capable de mourir, il avait pourtant fui, couru, s’était fait tirer dessus. Curieusement personne ne l’avait rattrapé. Il avait sauté dans la rame sans encombre, destination Dourdan, au hasard.
Célia ne pouvait pas appartenir à tout le monde. Personne ne pouvait la comprendre, ne savait dans ses intonations déceler sa souffrance ou sa joie, ne pouvait la réconforter, elle. Seul Jonathan savait, mais on la lui avait confisquée. Son travail était terminé, la porte avait claqué, laissant Célia en pâture au monde entier. Et loin de lui. C’était inhumain.
Un parking, des arbres, un passage à niveau. Le RER arrivait en gare : Breuillet-Village. Le quai était désert. Curieusement. Beaucoup de curiosités depuis quelques de temps. Un espoir de leur échapper ? Jonathan se leva.
« Veuillez nous suivre sans opposer de résistance !». Les trois autres passagers s’étaient approchés sans bruit. Ils ne pointaient aucune arme. C’était fini, Jonathan le comprit immédiatement. Il n’avait jamais su ni voulu se battre.
 L’air était vif sur le quai. Quelques silhouettes s’éclipsèrent. Le canon d’une arme brilla. Le grand jeu avait été sorti, ils avaient bouclé et investi la petite gare tranquille. On ne contrarie pas impunément le Ministère. Jamais il n’avait eu la moindre chance de s’enfuir. Son bras blessé était lourd. Il rentra les épaules et suivit docilement les trois hommes.
Dans les hauts parleurs, Célia annonça  le départ de la rame, souhaita une bonne journée et fit la promotion d’un centre de fitness en vogue. Personne ne pouvait résister à cette voix, le soleil lui-même semblait briller plus fort.
Bien sûr, ils avaient des copies. Il n’avait fallu que quatorze minutes au Ministère de l’Accompagnement pour reconnecter Célia.
Longeant le bâtiment de la gare, encadré des trois hommes, il la vit sur le mur, toujours aussi pétillante, un verre de soda à la main. L’affiche bariolée était soulignée d’un seul mot, en lettres rouges : « Souriez ! ».

vendredi 4 mai 2018

Concours de nouvelles 2018 : Prix des lecteurs

Du samedi 5 et le samedi 19 mai 2018, les nouvelles participantes au concours seront en ligne sur le blog et vous pourrez voter pour votre texte favori.


Thèmes du concours


La nouvelle doit commencer par :

"Souriez ... "