Affichage des articles dont le libellé est Concours de Nouvelles 2018. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Concours de Nouvelles 2018. Afficher tous les articles

samedi 16 juin 2018

Souriez, vous êtes filmés


Souriez… Cet impératif…non, ce n’est pas impératif. Pourtant… L’inspecteur, pour la cinquième fois, visionne l’enregistrement. Une sorte de fascination ? Non, sa propre voix intérieure, raisonnable, professionnelle, s’en défend : l’écoute, plusieurs fois de suite, est nécessaire. Pour essayer de comprendre l’innommable ? Pour l’identifier ?
Souriez…c’est le mot clef qui revient en boucle, alors qu’il n’y a aucun humour exprimé par celui qui monologue pendant le passage à l’acte. Un mauvais comédien, dans ce snuff moovie. Il n’y a même pas de mot, en français, pour traduire ça.
Si vous regardez, souriez, comme un dément ? Comme un voyeur fou ? Et si vous filmez…Oui, l’inspecteur se l’avoue, c’est fascinant.
Elle, assise devant lui, pâle, les yeux clos, enfoncés dans les cernes, n’a plus de force, ni pour pleurer, ni pour questionner. Est-elle déguisée ? Non, en deuil. Encore. Toujours. Déguisée ? L’inspecteur s’est posé la question, comme une digression, pour ne pas sourire, justement. Un sourire qui ne serait qu’horrible…difficile à déguiser.
Les faits décrits par la voix ont déjà dix ans. Si l’on n’avait pas retrouvé le disque dans l’épave extraite du canal en cours de réhabilitation, avant-hier soir, jamais on n’aurait…
L’inspecteur, reçu, de nuit, au domicile de la fiancée en noir, a différé la visite aux parents et la fouille du parc au matin qui suit.  A part cette information, il ne trouve pas les mots pour elle. Comment lui dire qu’elle n’est pas coupable d’avoir perdu son téléphone mobile, pendant la nuit fatidique ?
Comment dire aux parents qu’ils ne sont pas coupables d’avoir mis le feu à la chambre de leur fils, à cause des bougies de la fête, et d’avoir ainsi détruit son ordinateur, avant que les enquêteurs ne s’en inquiètent ? Souriez… L’affaire est résolue, ça passe à l’écran de celle qui est veuve avant d’être mariée…
Dans la cité, je ne paie pas mon loyer, je m’y endormirai, peut-être, tout à l’heure, après t’avoir couché. Dans la cité, quand on gueule : « c’est filmé ! », ça signifie : « c’est foutu, cousu, fini, il n’y a plus rien à faire ni à espérer ! ». Tu n’as pas la moindre notion de tout ce qui est définitif, dans la cité. C’est mon anniversaire, personne ne le sait : tu t’en moques, définitivement. Moi aussi.
Maintenant, ici ? On ne confondra pas nos ADN : en combinaison, je ne laisse aucune trace. ADN… si j’ajoute un i, c’est toi. Au bout de la parcelle cadastrale de ta tribu, presque en limite de ton territoire, ADIN Alexandre. Au milieu du pré non fauché, non brouté. Cerné de peupliers géants, bruissants, complices. Entre fleuve et canal, sur ta colline protégée. En face de la berge inondable sur laquelle la ferme de mes parents s’est effondrée, balayée par la crue…Oui, tu sais.
Juste dans ta planque à dépucelage : tu gloussais, au téléphone, quand tu lançais l’invitation que nous attendions, fébriles, pour rejoindre ton repère. Identique, notre âge, et le temps passé : quinze ans, déjà, quinze ans, seulement. Je t’y porte, cette nuit, avec ce « y » de notre province qui te faisait rire. J’y foule ton herbe, en écartant les graminées du mieux possible, pour en froisser le moins possible et laisser la rosée, tout à l’heure, orner le tout d’un perlé uniforme, où les marguerites, précoces, écloses, donneront à la clairière l’illusion de virginité. Je progresse, mes palmes pendues autour du cou : ça, tu ne l’as jamais fait, même pendant les après-midi buissonnières, avec les copines, ici. Même au creux des nuits blanches, à la belle étoile.  « Il est plus vieux que sa grand-mère, il a tout fait, tout vu, Alex ADIN ! » Je crois que tout a commencé, entre toi et moi, nous n’avions pas vingt ans à nous deux, par cette moquerie d’instituteur qui ciblait si bien ta manière d’être. Je n’y ai perçu que l’admiration cachée, ça a  du me brouiller avec le sens des mots, le sens de la vie. Tant pis.
Je zoome, je cause, ça enregistre tout : c’est pour moi, pour ma projection privée, tu sais ce que ça veut dire, n’est-ce pas. J’ai calé l’appareil dans un « y », une fourche de noisetier, plantée dans la terre meuble, j’ai tout prévu : je m’occupe de toi, c’est filmé.
La décision ? Récente. Je l’ai prise la veille de ton anniversaire, quand tu as parlé de femme, avec majuscule, sans cligner de l’œil, sans second degré.
Le bar, ton préféré, bourdonnait, fumait, ruisselait de lumières colorées. Du clinquant. Je n’ai pas touché aux poussins mort-nés, de très vieux œufs durs, ni aux cacahuètes rances, il aurait fallu que je paie, pendant ta brève absence : pourtant, j’avais faim.
Les dix mots que j’avais gribouillés sur mon sous-verre, en écoutant la radio, pendant que tu urinais ta première bière, ce sont ces dix mots que tu as empochés. Tu les as lus, relus. J’avais souligné le dernier. Tu m’as souri, tu as murmuré : «  pourquoi pas ? », quand j’ai cessé de bafouiller la règle du jeu que je venais d’entendre, par bribes, l’oreille collée au poste du bistrotier. J’aurais tant voulu que tu comprennes ce que j’avais souligné.
Tu m’as payé une autre mousse, j’ai profité du nouveau carton, sous ma choppe, pour recopier, de mémoire, la liste. Ça faisait longtemps que nous ne nous étions vus, longtemps, pour la béance permanente de ma solitude : tu me croisais sur le trottoir, tu avais cinq minutes disponibles, tu m’invitais à les partager. En franchissant le seuil, tu me proposais, pour le mois suivant, cette fameuse fête costumée. Un truc de printemps, comme sur les plages de Floride. Tu as précisé : « ce sera d’enfer, tu verras !». Tu avais raison.
Comme nous n’avions plus rien à nous raconter dans ce bar de passage, comme je n’avais pas envie de te lâcher, à cause du dernier mot de ma liste, comme ta vessie était vide et mon ventre tordu d’humeurs complexes, nous sommes sortis, ensemble, dans le crépuscule urbain, jusqu’à cette rue commerçante qui ralentit la marche et suscite le désir. Tu as succombé.
Dans mon poing, maintenant, ta caméra neuve, toute petite, ronronnante. Dans mon poing, ton visage : gros plan sur ta bouche, sur tes lèvres entrouvertes, sur l’émail des mots. Dix jolis mots, cette année, dix étrangers intégrés dans notre langue. Dix mots plébiscités par la francophonie, cette nuit, peuplent ma cacophonie.
Pendant que je tourne autour de toi, au-dessus de toi, je me les répète, je les marmonne, comme un rituel : abricot, bachi-bouzouk, bijou, bizarre, chic, clown, mètre, passe-partout, valser et…Le dernier se coince dans mes amygdales, je le grogne, en fond de gorge, râle furieux, ça ressemble à de l’inuit ou du tibétain, ça me fait du bien.
Chaque mot, je te le vole. Tu as gagné, m’as-tu dit, juste avant de croquer la noix de cajou. Avec le cumul des dix, bien placés, l’emballage des phrases, bien tournées, tu as gagné le premier prix, conséquent, de je ne sais plus quel concours littéraire, en ligne, celui dont tu avais noté la référence, en empochant mon stylo, dans le bar. Comme si tu avais besoin de cette reconnaissance là !
Juste avant d’avaler la noix de cajou, tu as eu le temps d’ajouter, en toussant, que l’idée de participer t’était venue, quand tu avais acheté l’objet cher, fragile, performant : le jouet que je tiens.
Nous rotions l’écume et glissions, juxtaposés plus qu’ensemble, devant les devantures. Sur la vitrine, tu avais remarqué l’étiquette, placardée en rouge, pour dissuader les cambrioleurs : « souriez, vous êtes filmés ». Quand j’avais prétendu qu’un singulier valait mieux qu’un pluriel, tu avais manifesté, juste d’un mouvement de tête, ton désaccord, puis murmuré, sans rapport : « ce serait bien d’être célèbre, éphémère, juste pour voir, oui, ce serait bien d’être une image, juste pour être vu, non ? ». J’ai cru que tu allais casser la vitre, juste pour être au journal télévisé, à la une, dans les gros titres, le lendemain, menottes aux poignets. Je me jouais le film dont je voulais monopoliser l’action, en m’imaginant sous tes traits. Stupide que j’étais, à cause du dernier mot de ma liste. Stupide, oui, car tu avais déjà si souvent rempli l’écran de ton brave sourire, de tes belles actions, tu n’avais plus de fringale pour la renommée, Al ADIN, dans la boîte à mensonges. « La lanterne magique », c’était ma formule, tu te souviens, au summum de notre complicité, pour te rendre hommage, avec mes joues en feu et toi, ému, un peu, tu faisais diversion, tu commentais l’amateurisme du reportage, la vétusté de la caméra tremblante, la précarité de la chaîne de télévision locale, bientôt diffusée sur la T.N.T. « De la dynamite, pour mon curriculum vitae ! », me confiais-tu quand même.
Quand nous sommes ressortis du magasin, toi, radieux, avec ce cadeau d’anniversaire que tu t’offrais, moi, derrière, dans ton ombre, j’ai su que tu ne me dirais jamais ce dernier mot de ma liste.  Les dix mots, je vais te les beugler.  
A cause de la bague, celle que tu m’as montrée, juste avant d’entamer le paquet de fruits secs. Quand tu as mis la main dans ce sachet, je t’aurais stoppé net, je te le jure, si tu n’avais pas parlé de ton projet matrimonial avec cette future fiancée. Une de tes anciennes, bousculées dans cette pâture sans vaches ? Une ruisselante de lentilles d’eau ? Une ricanante et si nue qu’elle paraissait ondine ? Une sorcière de crue, comme celles dont mon aïeule m’ordonnait de me méfier, avec ses contes pour m’endormir, qui peuplaient mes nuits de cauchemars ? Peu importe qui elle est, ta promise. En plus, il a fallu que tu exhibes cet anneau, avec cette manie de vouloir partager ta joie. Les dix mots, je vais te les hurler.
Ce que je suis ? Ce que je suis devenu ? J’ai fait des études, courtes, stériles, oui, qui ne me servent pas pour mettre, cette nuit, du son, sur un disque irisé, avec toi, héros principal, au clair de lune. A l’issue de ton stage de voile, comment disais-tu le doigt, en gallois ? Et ce qui brillait, de tous côtés, en breton ? Les réponses à mes deux dernières questions sont toutes les racines étymologiques de la chevalière, coupée par ma pince, que j’écarte et j’enfile à ton pouce gauche : un bijou. Un, saccagé, un mètre sous terre, au plus gros doigt d’un homme jeune, respectable, fiancé, maquillé en clown, n’en doute pas, cela sera taxé de bizarre par la police scientifique. Car ils te chercheront, tes invités, puis ta tribu, puis ceux de l’ordre, les gardiens de la paix ou les gens d’armes, les uniformes de la peur et du malheur : ils te trouveront, bien sûr. Grâce au parfum d’amande que tu dégages ? Amande ou abricot ? L’une et l’autre ou l’une dans l’autre ?  Que sens-tu, que ressens-tu ?
Au bal, comme partout, tu étais un chic type : le plus gai. Le mot bal, au féminin, j’y ai pensé, entre tes deux yeux, mais trop coûteuse, cette solution finale, trop rapide, ce grabuge, dans ta caméra ! Ça ne me convenait pas. Je préfère bal, au masculin, parce que tu te bougeais bien, libre, avec des gestes de robot et de pantin moderne, dont j’inventais des ficelles invisibles reliées à mon cerveau. Bal, c’est ringard, comme ma timidité d’un autre siècle. Tu étais le plus ivre, bien sûr. Tu tiens mal l’alcool, les extravertis n’en ont pas besoin pour se mettre en scène. Tu étais le centre du monde de cette nuit : à cause de la perruque, du nez rouge et du maquillage, qui grandissaient ton sourire ? 
Cette petite boule écarlate  rappelait que tu te battais, devant les caméras pour les maladies orphelines, les auto-immunes et les autres, si peu rentables pour les laboratoires. Cette tignasse de paille rousse, décrochée d’un masque masaï, montrait que tu avais soigné, sur le continent le plus défavorisé, pour une association humanitaire. Et ces hardes aux couleurs discordantes expliquaient que tu fus bénévole d’une œuvre caritative, dans une banlieue du rêve américain.  Oui, tu étais un carabin estimable, et tu voulais valser avec Colombine, Fée Clochette, Shita la guenon, Cruella la dalmatienne et Belphégor la momie, parce que ces infirmières déguisées et ces externes costumées avaient, certaines nuits, partagé tes insomnies, et plus, car affinités. Tu n’as rien vu de mes larmes, sous ma capuche étanche d’être amphibie.
Dans ce bar, pour moi, tu t’es donc fendu d’une invitation à la soutenance de ta thèse en psychiatrie, et, bien sûr, à la fête carnavalesque qui la concluait, au nom de notre enfance commune dans notre village : toi, au château, moi, à la ferme, nous, ensemble, sur le même banc de la primaire fermée, murée, maintenant, nous n’avons jamais cessé de nous rencontrer, de nous raconter. Ce qui nous lie passe pour de l’amitié aux yeux de ceux qui prétendront nous avoir connus.
Tu étais mon guide d’univers inaccessibles, mon passe-partout virtuel, pour des rêves irréalisables. Dans le réel, nous n’avons jamais cessé de taper dans les mêmes ballons, de boire les mêmes canettes, de vomir les mêmes colères contre le monde injuste, à réinventer, entre deux de tes gardes et deux de mes boulots précaires, entre minuit et l’aube.
Nous sommes entre zéro heure et l’aurore, dans l’erreur ou l’horreur, selon ce que mon bec de lièvre m’autorise à distinctement articuler : toutes mes circonstances atténuantes, tu les connaissais, tu n’en as rien fait.
Tu m’avais promis la visite de ton service, ce soir. Nous nous sommes éclipsés, fantômes, hors du château saturé de fumées parfumées, de bougeoirs et de décibels, dans ta voiture, avec ta caméra dont le disque mémoire, bien rempli de ton clan, attendait le dénouement : moi, en tenue d’homme grenouille, et toi, gris, hilare, en Paillasse titubant, pouffant, « parce que les batraciens, non de non, ça change de sexe ! ».
Sur ta banquette arrière, d’autres cadeaux, des enveloppes, avec des billets, et ta tenue de travail, complète, blouson de cuir compris, et ton portefeuilles, et ta carte bancaire, comme d’habitude, avec le code gribouillé sur un confetti de papier, glissé dans le rose de ton permis de conduire. Nous avons déambulé d’une chambre capitonnée à l’autre, en passant par l’infirmerie, avec la vitrine verrouillée des médicaments. Couper le cadenas, avec ma pince, subtiliser le curare, arroser le contenu du sachet de mélange de fruits secs, un jeu d’enfant, vraiment, pendant que, dans ton bureau, tu allumais tous tes écrans pour me décrire la haute technologie mise à ta disposition.
Au retour, j’ai conduit et posé sur tes genoux cette gourmandise que tu adores : « ça dégrise ! » ai-je menti. « Pour le magnésium, pour l’intelligence ! »,  ai-je insisté. Tu n’en avais nul besoin mais tu n’as pas résisté. Ce fut rapide, la première noix de cajou a suffi, je crois. Du bout de mes doigts gantés, j’ai glissé l’abricot dans ta gorge, pour être sûr. Puis j’ai vidé ton véhicule, et l’ai sagement garé contre ton château familial où la fête se prolongeait sans nous. Tout à l’heure, il sera dans le canal, tout à l’heure…
Tu sais pourquoi, donc, les yeux fixes, exorbités, la bave aux commissures, tu agonises au fond du trou que j’avais creusé hier, dans ton parc gigantesque. Oui, c’était prémédité.
Je t’ai déshabillé. Je me suis arrogé ce droit là. Je t’ai déguisé en citadin, avec tes nippes de travail, celles, chic, en vrac, derrière ton siège, dans ta voiture, celles derrière toi, à la place du mort, celles que j’ai flairées, que j’ai froissées contre mon nez tordu, marques célèbres, chères, pleines de ta sueur froide, de ton odeur. J’ai pris le temps de boutonner ta chemise, de nouer ta cravate puis de déboutonner ton col et de desserrer la soie de ton étrangleuse, salie par la boue, le fard de tes joues, le noir ruisselant de tes faux cils.
Même à visage de clown, tu restes à ton avantage, comme toujours. J’ai été jaloux de ta réussite, de tes voyages, de ton charisme, de cette capacité innée à t’engager, à fédérer les énergies. Jaloux de ton sourire d’ange : cette envie ne suffit pas pour lever la main sur toi.
Tu m’avais surnommé bachi-bouzouk, en terminale, parce que j’étais la tête de turc du professeur de français. J’ai toujours su ce qu’étaient ces mercenaires ottomans : des frustrés, dressés dans la haine et le misérabilisme, à coup de ceinturon, comme moi. Des gars qui convertirent la souffrance en violence. Parce que, comme moi, pour toi, ils ne pouvaient dire leur amour : ça y est, c’est fait, il est dit, le dixième, le dernier de ma liste.
Je peux, je vais partir. A pied, d’abord. Avec mes palmes à la main et mes orteils dans tes chaussures trop grandes pour moi. Noir caoutchouc, dans la nuit devenue noire, jusqu’au fleuve que je traverserai aisément, pendant que tes lacets, lestés, entraîneront, au fond, les souvenirs mêlés de nos verrues plantaires. Sur l’autre berge, vendue pour faillite agricole, mon vélo, mes baskets, ma vie. Je roulerai jusqu’à ton véhicule. Mes deux roues dans ton coffre. Pour repartir…
J’ai pensé à tout. Avant de combler la fosse, tu sais pourquoi, donc, j’ai jeté les fruits secs et tout ce qui s’empilait sur ton siège arrière, et ton déguisement : un piètre matelas, pour toi, livré au bon appétit des organismes nécrophages. Cela prendra des semaines, des mois, peut-être des années, avant que les uniformes n’explorent cette prairie printanière si propice aux passions.
À coup de pelle dans ta bouche, dans ta gorge, je brise les mailles des mots que tu ne m’aurais jamais dits, l’émail des mots que je ne t’ai jamais avoués. Oui, tu sais pourquoi je brûle mon carton gribouillé, avec le rond, la marque du verre de bière, tu sais pourquoi je tâte et prends celui que tu avais conservé, dans ta poche intérieure droite. Oui, tu sais pourquoi je crève tes yeux avec mon stylo, celui que tu avais gardé dans ton blouson. Oui, tu sais pourquoi je filme, puis je retire le disque enregistré. Pourquoi je jette ton cadeau technologique dans la tâche de sang qui s’agrandit. Oui, mon trop cher psychiatre, pour toujours, je suis fou de toi, fou à lier.
Soudain, de ton autre poche intérieure, la gauche, contre ton cœur, je sens, je vois une enveloppe qui glisse. Avec mon prénom, dessus. Dedans, sous mes doigts gantés qui tremblent, des billets, des euros, et la page imprimée d’un message électronique, sorti de ton ordinateur, qui décrit comment tu as usurpé mon identité, comment tu as gagné avec les dix mots et mon nom. Papier qui suggère comment tu voulais me faire plaisir, ce soir, m’offrir ça, cette nuit, pour mes trente ans : pendant la visite guidée, tu as communiqué, depuis ton bureau, tout à l’heure, l’information à ta promise, qui t’attend, inquiète, à l’autre bout du parc. Ce qui, forcément, par son intermédiaire, me placera en premier, sur la liste. Celle des suspects. « Filmé ! » Singulier ? Tu as préféré pluriel. Tu gagnes, en corps et encore : « souriez, vous êtes filmés ». 
Oui, l’inspecteur a vu et revu cette confession d’assassin pervers. Il tient entre ses doigts la preuve absolue. L’unique. Dix ans d’eau putride dans ce canal abandonné ont effacé même l’ADN du meurtrier. Dix ans, ça efface tout, il est bien placé pour le savoir, l’inspecteur.
Moi, j’ai changé d’identité. Moi, j’ai disparu sans laisser le moindre indice, et l’on a abandonné les recherches, Alex, parce qu’on a cru que nous avions fui, ensemble, disparu, ensemble, quelque part, pour refaire notre vie, ensemble. Dans ton véhicule qu’on n’a jamais revu non plus. C’est une fin alternative, n’est-ce pas. Autre que ce que la voix nasillarde annonce à la fin du snuff moovie. Ce film que ta fiancée accepte d’entendre encore et encore, mais refuse de voir.
Elle n’a pas reconnue ma voix, c’est un effet collatéral de toutes les interventions chirurgicales, bien sûr.
Oui, à l’intérieur de ce fonctionnaire, je jubile, Al Adin, car, chacun à notre manière, nous sommes dans l’obscurité, toi, sous terre, et moi, dans cette nouvelle apparence, payée par l’argent que j’ai pillé sur ton compte en banque. Oui, deux génies : toi, celui du Bien, mort. Moi, celui du Mal, vivant.
Il ne me reste plus qu’à espérer la main qui touchera la mienne, qui la caressera pour que je sorte et que je recommence…Souriez, je peux vous filmer.

vendredi 11 mai 2018

46, rue Meslay


Souriez… ! La Russie est un beau pays, un peu froid en cette saison, je vous l’accorde mon cher Létourneau. Et puis voici une nouvelle occasion qui se présente à vous de mettre un terme aux vols de George Sand ! Ainsi s’exprima le commissaire divisionnaire.
Le commissaire Létourneau, trente deux-ans, marié sans enfant faisait partie de la police depuis neuf ans maintenant. Son épouse, Linda, violoncelliste de l’Orchestre National de Genève et lui habitaient un appartement rue Meslay à Paris. Policier émérite, ayant démêlé nombre d’affaires complexes, ses supérieurs lui confiaient celles demandant réflexion, tact et bien souvent diplomatie. Ces enquêtes l’emmenaient fréquemment en dehors de l’hexagone, pour des périodes plus ou moins longues. L’Orchestre de son épouse, de renommé internationale, se produisait sur toutes les scènes du monde. Ainsi, le plus souvent, se croisaient-ils, lui entre deux enquêtes, elles entre deux représentations et ne se retrouvaient que deux ou trois jours par mois tout au plus.
George Sand. Bien sûr que le commissaire Létourneau voulait le « serrer » comme on dit dans le jargon. Cela faisait maintenant près d’un an que ce voleur, aussi intelligent qu’insaisissable, narguait la police de plusieurs pays commettant ses méfaits au nez et à la barbe de tous. Mystérieux vol à l’Hôtel Régence titrait un journal parisien en Août  2017. L’article relatait le vol d’un œuf Fabergé d’une valeur avoisinant les cent mille euros, appartenant à un Prince Saoudien. L’article notait qu’aucune trace d’effraction n’avait été relevé, que les hommes du Prince chargés de sa sécurité n’avaient strictement rien vu et, fait troublant, une carte remplaçait l’œuf portant l’inscription Lélia. Culotté, en plus, le voleur laissait sa carte de visite ! Afin de prévenir tout incident diplomatique, le quai d’Orsay fut aussitôt alerté par le ministre de l’intérieur en personne, lui enjoignant de traiter cette affaire séance tenante avec toute la diplomatie nécessaire. Bien sûr, le ministre devait être informé, heure par heure de l’avancée des investigations. C’est ainsi que le commissaire Létourneau fut dépêché sur place. Tout le personnel de l’hôtel fut interrogé, du directeur au groom, la liste des clients présents au moment des faits étudiée avec une rare minutie, les enregistrements des caméras de surveillance de l’hôtel et alentours visionnés à maintes reprises par des inspecteurs différents. Tout les habitants proches interrogés, jusqu’aux agents municipaux chargés du nettoyage des rues. Le Prince ne fut questionné, avec tact, que par le commissaire en personne dans sa suite. Ce dernier se portant garant de ses hommes, ces derniers ne furent pas interrogés. Toutes les analyses de la police scientifique ne donnèrent rien.
Le commissaire Létourneau, comme à son habitude, ne ménagea pas sa peine. Il se rappela le cambrioleur Marius Jacob, étudié à l’école de police, qui, au début du XXème siècle, signait lui aussi ses méfaits en laissant une carte signée Attila. Mais il n’en ressortit rien, si ce n’est qu’il trouva Lélia plus joli. L’enquête dura plusieurs mois, jusqu’à ce qu’un nouveau vol, sur le même modus operandi, ne soit commis en Italie cette fois. Le Quai d’Orsay vit un intérêt à envoyer le commissaire sur place pour faire profiter les policiers italiens de son analyse issue du premier vol. Létourneau s’envola donc pour Venise. Son homologue italien lui fit un rapport circonstancié du vol. Le larcin eut lieu en pleine journée, dans la chambre du couple pendant que ce dernier, en voyage de noce, roucoulait sur une gondole, profitant de la fraîcheur qu’apportaient les canaux étroits et sinueux de la ville encadrés par de hautes façades aux couleurs chatoyantes. Cette fois ci, c’est un diamant qui fut dérobé, propriété d’un riche éleveur Texan, qui devait l’offrir à sa jeune épouse lors du voyage. En lieu et place, les policiers trouvèrent à nouveau une carte avec le prénom  Jeanne en guise de signature. Là encore, l’enquête italienne ne révéla aucune effraction, le personnel interrogé l’enquête de voisinage ne donna rien non plus tout comme aucune empreinte ne fut relevée. Létourneau demanda pourtant au Texan pourquoi ne pas avoir mis ce diamant en sécurité dans le coffre que l’hôtel mettait gracieusement à disposition des clients. Il lui répondit en français avec un effroyable accent :
-          Avec ça, je suis plus sûr ! brandissant ce qui semblait être un colt du tiroir de sa table de nuit.
Incroyable ces Américains. Il faudrait qu’ils comprennent que le Far-West est terminé se dit-il, un sourire aux lèvres.
Cependant, Létourneau tint à visionner les caméras de surveillance lui-même. Après quelques heures de visionnage, il vit sortir le couple d’américains de l’hôtel depuis la caméra installée dans le hall. Il remarqua alors, une femme assise au bar, vêtue d’une longue robe et couverte d’un foulard enveloppant sa chevelure et retombant sur ses épaules. Cette femme quitta le bar pour se diriger, vraisemblablement vers sa chambre. Le commissaire voulu s’en assurer et par le jeu des enregistrements des caméras de l’hôtel, il la retrouva dans le couloir menant à la chambre du couple, puis quelques instants plus tard dans le sens contraire, puis la caméra du hall la filma sortant de l’hôtel. Cela paru étrange à notre enquêteur. Après avoir interrogé le personnel, il s’avéra que cette mystérieuse femme était une simple touriste, ayant pris un verre au bar de l’hôtel. Enfin un indice. Cela dit, son visage n’apparaissait sur aucune caméra et les enquêteurs durent se contenter d’un portrait robot à partir des vagues souvenirs du barmaid, qui précisa, fait important, que la personne s’exprimait avec un italien emprunt d’un accent français marqué. Lérourneau laissa ses collègues italiens poursuivre le travail de fourmis que cette piste offrait, en épluchant les visas des touristes français ayant séjournés ou séjournant encore en Italie. Lui revenait en France avec comme premiers indices : Une femme, française, brune aux yeux marrons ou noirs, d’un mètre soixante-dix environ. Il fallait aussi fouiller sur la signification de ces deux prénoms Lélia et Jeanne. Tout fut consigné dans un rapport, complet et précis, rédigé dés son arrivée à Paris. Il prit quelques jours de repos et retrouva son épouse à leur appartement. Séverine le trouva particulièrement tendu. Elle lui servit un verre de whisky, sans glace, et vint se lover contre lui dans le canapé.
-Comme c’est bon de se retrouver dans notre petit chez nous. N’est-ce pas chéri ? dit-elle dans un soupire de bien-être.
-Oui. Tu as bien raison. J’ai besoin de décompresser. Es-tu fatiguée ?
-Non, j’ai pris un long bain tout à l’heure. Tu sais ? Comme je les aime. Je suis en pleine forme. Pourquoi ?
-Un ciné ou un spectacle suivis d’un petit resto, ça te dirait ? Il passe La La Land à l’Archipel.
C’est ainsi qu’ils aimaient à se retrouver. Dés qu’un peu de temps libre se présentait à eux, ils ne se quittaient pas et faisaient tout ensemble. Cinéma, spectacle, visite de musée. Dieu sait ce que Paris regorge d’espaces culturels. Ayant peu d’amis, ils recevaient une à deux fois l’an essentiellement leurs familles.
La sonnerie du téléphone sortit Létourneau de son profond sommeil. Le radioréveil affichait neuf heures trente. Lentement il se leva et étira sa longue et mince carcasse. D’un geste de la main, il ouvrit les rideaux occultant de la chambre laissant entrer les rayons de soleil. Le message, qui venait de le réveiller venait de son patron : Nouveau vol. Dans mon bureau ! On ne pouvait plus explicite. Son épouse ayant rejoint l’avant veille son orchestre pour une nouvelle représentation, cela ne le dérangeait pas de reprendre le service un peu plus tôt que prévu. Cette fois ci, ce fut sur l’Espagne et plus précisément sur un riche collectionneur de Barcelone que notre voleur ou voleuse jeta son dévolu. Bien que l’alarme se soit déclenchée, le cambrioleur eut le temps de s’emparer d’une toile d’un artiste espagnol José Manuel Merello, et d’apposer en lieu et place, en guise de signature, une carte de visite au nom de Pauline, avant de s’échapper. Le temps que le propriétaire, un vieil homme de soixante seize ans, et son personnel ne réagissent, il était  trop tard. Le visionnage des enregistrements des deux caméras de la propriété, celle située au niveau du portail d’entrée et celle de la porte principale de la villa ne donnèrent rien. D’ailleurs, les enquêteurs découvrirent une échelle de corde sur le mur d’enceinte indiquant le passage qu’emprunta notre cambrioleur. De l’autre côté, une trace de pneus dans l’herbe vraisemblablement laissée par une moto. Mais, les scientifiques relevèrent l’indice le plus intéressant. Sur l’arrête du mur de pierre, ils isolèrent une goutte de sang encore fraîche espérant déterminer un ADN. Quant au personnel, constitué de deux hommes et une femme au service du propriétaire depuis des années, ils se révélèrent au dessus de tout soupçon.
L’hiver faisait son entrée enveloppant la capitale dans la grisaille et dans le froid. Depuis un mois et demi le cambrioleur ne fit plus parler de lui. Allait-il entrer en hibernation dans son refuge comme l’ours dans sa tanière ?   On affecta un inspecteur pour épauler Létourneau et tout deux travaillèrent à temps complet sur l’affaire, reprenant les dossiers français, italien et espagnol et toutes les pièces qu’ils contenaient. L’ADN relevé dans l’affaire espagnole ne correspondait à aucun ADN connu dans les fichiers français, mais se révéla être un ADN féminin. Une recherche fut entreprit dans les fichiers d’Espagne et d’Italie sans succès. Notre cambrioleuse semblait être une illustre inconnue ! Ils tentèrent d’établir son profil. Ainsi, un seul objet ne fut dérobé à chaque fois. Les objets étaient différents. Les victimes aussi. Un Prince arabe, un milliardaire Texan et un riche Espagnol. La cambrioleuse connaissait exactement le moment et le lieu où elle devait agir. Tout cela mis bout à bout, ils penchèrent plutôt pour une sorte de voleuse, agissant pour le compte d’un commanditaire. Une voleuse que des collectionneurs, peu scrupuleux, payaient pour étoffer leur collection à moindre coût. Le mystère restait entier quant aux cartes et leurs prénoms. En laissant une signature, elle semblait lancer un défi à la police. Pour elle, elle ajoutait à l’excitation du vol, le jeu. Ces cartes et ces prénoms devaient bien signifier quelques choses. Il se rappela Marius Jacob signant ses méfaits d’une carte portant l’inscription Attila. Mais il signait toujours ainsi. Dans l’affaire du commissaire le prénom différait à chaque fois. Ces prénoms devaient bien signifier quelque chose.
Létourneau en était là de son enquête lorsqu’un après-midi maussade de février, il fut appelé par son supérieur une nouvelle fois en urgence dans son bureau, qu’il trouva faisant les cent pas, cigarette à la bouche, rouge de colère. Il s’adressa ainsi à Létourneau :
-Monaco ! Cette fois-ci Monaco ! Létourneau. Le Prince de Monaco en personne a appelé le Ministre. Vous imaginez la teneur de ses mots à mon encontre.  Mais quand s’arrêtera t-elle ? Filez dés maintenant et trouvez-moi quelque chose nom de Dieu ! Il faut absolument arrêter cette folle, qui nous tourne en ridicule ! Sinon c’est la retraite anticipée assurée pour moi !
Le commissaire sortit du bureau sans avoir eu un seul mot à prononcer. Il attrapa son imperméable et son porte document et laissa deux dernières consignes à son inspecteur :
1-Fouiller du côté de ces prénoms qui devaient bien se rapporter à quelque chose.
2-Rechercher d’éventuelles affaires ayant impliquées des collectionneurs.
Il était quinze heures lorsque Létourneau franchit la porte de son appartement. Il trouva sa femme assise dans le canapé, en sortie de bain le journal Le Parisien en main, une tasse de café fumant sur la table du salon. Séverine venait de rentrer de son voyage une heure et demie auparavant et sortait tout juste de son bain relaxant.
-Bonjour chéri, je ne t’attendais pas si tôt ! lui dit-elle en l’embrassant.
-Je ne fais que passer, lui répondit-il. Je prends quelques affaires et file à Monaco. Notre cambrioleuse a encore fait des siennes. Je suis désolé ma chérie, nous n’allons que nous croiser une fois encore.
La victime, une actrice de renommée mondiale et amie très proche du Prince, en vacances sur le rocher pour quelques semaines, fut délestée d’une parure de diamants de très grande valeur offerte deux années plus tôt par un richissime émir qatari. Le vol fut effectué dans la chambre d’hôtel même de l’actrice en pleine journée. Le modus operandi était le même que celui utilisé à Venise. Le commissaire demanda à visionner les caméras de surveillance et releva la présence d’une femme, seule, apparaissant sur plusieurs d’entre-elles. Elle prenait soin de dissimuler son visage à l’approche des caméras. Létourneau releva un détail. Notre cambrioleuse encore cette fois-ci enveloppait sa chevelure d’un foulard qui avait disparut lors de son deuxième passage. Effectivement, les enquêteurs mentionnèrent la présence d’un foulard n’appartenant pas à la victime, que le commissaire trouva dans un sachet en plastique et porté comme pièce au dossier. Létourneau ouvrit le sachet, déplia le foulard. Une agréable odeur de parfum effleura ses narines. Il ne trouva aucune étiquette permettant d’identifier le magasin de provenance. Parmi les scellés, Le commissaire trouva bien sûr la carte portant la signature de notre cambrioleuse sous le prénom de Laura, cette fois-ci, retrouvée en lieu et place de la parure. Assis dans le bureau du commissariat, le commissaire, le regard fixé sur une carte d’état major de la Principauté épinglée au mur, manipulant la carte entre ses doigts faisait travailler ses neurones. Lélia…Jeanne…Pauline…Laura répétait-il en boucle.
-Vous aimez George Sand commissaire ? Cette question pour le moins surprenante le sortit de sa réflexion.
-Pardon ? répondit-il à un jeune enquêteur assis au bureau juste derrière lui.
-Je vous entends citer tous ces prénoms. Ce sont des titres de nouvelles écrites par George Sand l’écrivaine d’où ma remarque. C’est une auteure que j’aime beaucoup.
-Et, ces nouvelles comme vous dites se rapportent-elles à des cambriolages ou autres disparitions mystérieuses ? demanda Létourneau
- Non, pas du tout commissaire.
De retour à Paris, le commissaire demanda à son inspecteur de rechercher toutes les informations possibles sur George Sand, ses écrits, sa vie, sa famille, enfants, petits enfants etc. et de lui faire un rapport précis le plus rapidement possible. Quel lien pouvait-il exister entre une auteure du XIXe siècle et une cambrioleuse de haute volée du XXIe siècle ? Deux jours après son retour de Monaco, le commissaire fut informé d’un nouveau méfait commis par celle que tout le monde surnommait maintenant George Sand en Russie cette fois-ci.
Souriez… souriez. Il est marrant le commissaire divisionnaire. Je commence à en avoir plein le dos. La Russie cette fois-ci. Je rentre à peine de Monaco ! En plus j’ai promis à Séverine, qui rentrait sur Paris d’une représentation le matin seulement et repartait le lendemain, de passer l’après midi avec elle à faire du shopping, suivi d’un petit resto et d’une pièce de théâtre. Pensait-il en sortant de son bureau.
Son avion pour Saint-Pétersbourg, faisant escale à Francfort, décollait à vingt-trois heures. C’était foutu pour le théâtre. La déception se lisait sur son visage. Séverine avait l’habitude de ces contretemps de dernières minutes, que connaissent les policiers de son rang, et ne lui en avait jamais tenue rigueur.
Le taxi le déposa à midi pile devant la porte de son immeuble. Il prit le courrier et monta quatre à quatre les marches de l’escalier. Il reprit son souffle sur le palier, se disant qu’il ferait bien de se remettre un peu au sport. La porte était fermée à clefs, il sonna tout en sortant ses clefs de la poche de sa veste. Séverine n’était pas présente. Elle ne l’attendait pas de si bonne heure, elle devait être sortie. Sans plus réfléchir, il se dirigea droit dans la chambre, récupéra sa valise, et la prépara pour un voyage de deux à trois jours tout au plus. Il venait juste d’en terminer et de boucler la valise lorsqu’il sentit son téléphone vibrer dans sa poche. C’était Séverine qui le prévenait de sa sortit et lui demandait de la rejoindre dans un café aux environs des galeries Lafayette. Lorsqu’il entra dans le café brasserie encore bondé à cette heure, un brouhaha que formaient les discutions des clients, le cliquetis des fourchettes et autres couteaux et les chaises raclant le sol carrelé remplaça le bruit stressant de la rue tout comme l’agréable odeur de cuisine qui le fit saliver instantanément. Il aperçut Séverine, assise au fond de la grande salle feuilletant un magazine devant une tasse de café. Il commanda un café en passant devant le serveur. Il aimait ces moments de retrouvailles. Comme d’habitude, il l’embrassa tendrement. En s’asseyant il sentit une odeur qui ne lui était pas inconnue sans arriver à l’identifier.
-Alors chéri. Te voilà tout à moi jusqu’à demain. Dit Séverine d’une voix douce, les yeux rieurs en lui prenant les mains.
Il eut un pincement au cœur. Il lui raconta la nouvelle tournure prise par son affaire l’obligeant à s’envoler à vingt-trois heures pour la Russie.
-Très bien. Nous n’irons pas au théâtre voilà tout.
Ils payèrent l’addition et sortirent de l’établissement bien décidés à profiter pleinement de ce moment rare qui s’offrait à eux. 
A vingt heures, le taxi déposait Létourneau et son épouse devant chez eux. Séverine fouillait son sac à la recherche de ses clefs. Machinalement, Létourneau leva la tête et remarqua pour la première fois une plaque fixée sur la façade de l’immeuble. Cette plaque indiquait « Ici est né le 1 Juillet 1804 Aurore DUPIN dite George SAND LITTERATEUR ET AUTEUR DRAMATIQUE ». Quelle coïncidence se dit-il.
-Assied-toi chéri, je t’apporte un café. Tu vas en avoir besoin. Proposa son épouse dés la porte de l’appartement franchie.
La revue annuelle des spectacles de l’Orchestre National de Genève occupait le haut des revues sur la table du salon. Il la prit et la feuilleta nonchalamment. En dernière page figurait l’ensemble des dates et lieux des représentations. Au fil de sa lecture, il sentit les battements de son cœur s’accéléré. Il trouva une concordance entre les dates et lieux des méfaits de George Sand et des représentations de l’orchestre et donc son épouse.
-Tiens. Fais attention il est très chaud. Dit Séverine en posant le café sur la table et l’embrassant sur la joue.
A nouveau, il sentit cette odeur qu’il releva à la brasserie ce midi. Le parfum de Séverine…C’était le même parfum qu’il sentit en sortant le foulard de son plastique lors du vol de Monaco.
-Dis moi, savais tu que George Sand était née dans cette immeuble ? lança Létourneau.
-Oui lui répondit Séverine. Sais-tu que c’est une de mes écrivaines préférées ?  
Il se leva d’un bond. Devant la bibliothèque, il trouva effectivement toute une série de livres de George Sand mais aussi des biographies de l’écrivaine. Est-ce possible se dit-il en enfouissant son visage entre ses deux mains ? Séverine ? Se serait-elle ? Il devait en avoir le cœur net et rejoignit Séverine dans la cuisine.
-Dis-moi chérie, … il n’eut pas le temps de poser sa question.
-Oui, chéri, c’est moi la cambrioleuse après qui tu cours depuis tout ce temps. Alors maintenant tu dois choisir entre m’arrêter sur le champ ou partir loin avec moi et quitter cette vie morne et triste. Rien que tout les deux et vivre dans le bonheur.
-Commissaire divisionnaire Deville ? Ici le capitaine Volokine police de Saint Pétersbourg. Le commissaire Létourneau ne faisait pas partis des passagers de l’avion. Il y a un problème ?

samedi 5 mai 2018

Là-haut sur la montagne


-           « Souriez ! »
Pour un jeudi matin d’avril, la température est glaciale. Un classique en montagne, me direz-vous. Mais la découverte de la journée y est sûrement pour quelque chose.
L’équipe frissonne sous les sapins.
Le sous-officier Marquel manque décidément de tac… Un trait de sa personnalité qu’on avait rapidement noté, à son arrivée à la brigade de Tignes, il y a quelques mois. « Souriez », voilà ce qu’il trouve de mieux à dire devant deux cadavres, des randonneurs, à en juger à leurs chaussures et leurs sacs volumineux, posés quelques mètres plus loin. L’humour noir, son astuce pour ne pas craquer à la vue d’un énième corps grisâtre et rigide. Il faut dire qu’il avait été servi, entre son père, ancien militaire qui s’était explosé la cervelle avec son arme de service dans le garage, alors qu’il avait dix ans, et les huit ans de service à la sécurité routière, avec son lot de voitures éventrées.
En ce jeudi matin, brume, vent de Nord Est, il a tapé fort. Un peu trop, peut-être pour Paul, le stagiaire. Il me lance un regard apeuré et court dans les buissons pour recracher son petit-déjeuner.
C’est vrai qu’ils sont particulièrement travaillés, ces cadavres… artistiques, même…
Le sourire de l’ange… En quinze ans de service, c’est une première pour moi. Deux coupures nettes au niveau de la commissure des lèvres, un geyser de sang qui n’a pas le temps de coaguler. Une torture atroce qui consiste à infliger une longue souffrance à sa victime… car c’est après que le jeu sadique commence : le bourreau fait rire sa victime, et crac. Ça saute comme une vieille courroie de voiture.
Le sous-officier Camille Bret passe sous le cordon de plastique, s’approche précautionneusement des dépouilles. Avec sa combinaison, elle ressemble à une astronaute qui découvre une nouvelle pierre lunaire. Toujours la même fascination quand elle rencontre les corps qu’elle va étudier pendant des jours, à scruter les moindres recoins de chair, mesurer les molécules, examiner la composition du sang …
L’équipe retient son souffle. Les premières conclusions du médecin légistes sont toujours déterminantes.
Dans la vallée, le vent hurle.
Allongés sur le dos comme s’ils faisaient une sieste sur l’herbe tendre du printemps … Ils ne devaient pas être bien vieux, la trentaine, tout au plus. Les longs cheveux bruns de la femme tombent en cascade parmi les épines. Quant à l’homme, blond, il ressemblerait presque à un clown triste, avec son sourire dégoulinant de sang. Des serre-joints maintiennent encore leurs poignets violacés.
On n’entend plus que les brindilles qui craquent sous les godillots pendant que le sergent Bret dresse le procès-verbal. 
-           « Il a terminé le travail avec un tir à bout portant. Une balle chacun dans le thorax. »
-          « Une exécution froide, ça ne colle pas avec la torture ... »
Le sous-officier Marquel fait crépiter le flash de l’appareil.
-          « À priori, aucune marque de défense. Peut-être qu’ils connaissaient leur agresseur… »
Au-dessus de l’épaule de la femme, une trace de chaussure. Du 44 ou du 45 au bas mot. J’ouvre le premier sac à dos. Des barres de céréales, une gourde, un duvet, un portefeuille. « Maxime Paz ». L’autre sac contient des vêtements, une carte de randonnées, un permis de conduire au nom de Mélodie Paz. Des billets de cinquante euros, carte Gold, un Smartphone...
Clichés sous tous les angles, moulages d’empreintes de pas… le même déroulé, à chaque nouvelle affaire. Et le point final : l’équipe cynophile. Aujourd’hui, c’est Max le berger allemand qui est chargé de renifler les pistes. Il s’avance, fier, la queue en panache, la langue pendante, et s’élance vers la vallée… Difficile de courir avec nos godillots. La jeune recrue canine est en forme, malgré la fraîcheur. Elle flaire quelques cailloux, une fougère, un bout de bois… et arrive au parking où nos deux voitures estampillées « Gendarmerie Nationale » sont garées, cinquante mètres plus bas.
*
L'homme remit sa capuche et claqua la portière. Une aire d'autoroute déserte... Parfait. Il valait mieux éviter d'attirer l'attention ...
Un sandwich, un expresso. Prêt à repartir. Le vendeur l'avait regardé d'un air douteux. Il l'avait sans doute pris pour un braqueur ou un fan de métal, voire les deux à la fois, avec son sweat noir trop large malgré sa carrure type armoire à glace. Il soupira. Encore quatre heures de route avant de retrouver Paris et ses rues bondées, l'appartement triste... À moins qu’il ne fasse une halte pour discuter du drame. C’est ce que le médecin de famille avait conseillé : parler.
Il enclencha le moteur.
Un flash.
Le petit corps qui pendait à l'écharpe violette. Celle-là même qu'il lui avait offerte aux dernières vacances, au bord de la mer. Quinze jours de plongée, de ballades sur les rochers. Plus de clients qui le harcelaient. Du temps en famille, son rêve depuis des mois. C'est lui qui l'avait détachée des barreaux de la mezzanine, qui l'avait serrée dans ses bras en hurlant, la secouant. Impossible. Elle allait se réveiller, elle avait la peau pâle d'habitude, ça n'était pas la rigidité cadavérique, puisqu'elle était vivante, comment pouvait-il en être autrement ?
Il avait fallu se rendre à l'évidence, une fois le SAMU arrivé.
Morte.
Ils avaient bien essayé le massage cardiaque, l'électrochoc, la nuque avait cédé. Brisée net. Un pantin désarticulé.
Il étouffa un sanglot et crispa le volant.
*
Max s’avance vers un poteau et le flaire d’un air douteux, puis aboie.
-          « Un mec a dû pisser pas loin », traduit le maître-chien.
-          « Juste au-dessus d’une caméra… pas finaud… »
Paul descend la pente prudemment, encore blanchâtre.
-          « Pensez à un crime passionnel, lieutenant ? »
-          « En tous les cas, ça n’est pas un pro, pour commettre une bourde pareille. »
Avant de démarrer, je glisse un sac plastique à Paul. Mieux vaut être prudent…
-          « Et si c’était un rodeur ? »
-          « Ça me rappelle vaguement quelque chose, cette histoire de sourire de l’ange… », commence Marie.
-          « Le mode opératoire d’un serial killer ? »
-          « Plutôt un polar ou un film… une histoire de drogue... »
L’officier fixe l’horizon d’un air concentré. Une histoire de drogue, ici, à 2 500 mètres d’altitude ? Pourquoi pas… la frontière italienne n’est pas loin. Un petit couple bien sous tous rapports, qui arrondit ses fins de mois en dealant de l’herbe avec quelques amis, ça pourrait se tenir. Et l’affaire tourne mal, ils détournent une partie des fonds. L’un des amis se rend compte de la supercherie, les suit jusqu’au fin fond de la vallée, les traque et… bam.
Mais ça n’explique toujours pas le sourire de l’ange.
            À l'école de gendarmerie, on apprend à repérer les modes opératoires les plus courants et leurs significations. Certains tueurs mutilent leurs victimes pour faire passer un message... les cartels de drogue coupent les mains, les maris étranglent leurs épouses pour ne plus rien entendre...
Le sourire de l'ange... la loi du silence ?
**
L’homme à capuche attendait sous l’auvent grisâtre du gymnase. 20h40. On lui avait dit de venir tôt, son rendez-vous était du genre imprévisible. Michaël R. Un mètre soixante-quinze, des muscles en fer, fuselés mais puissants, une gueule cassée à cause des combats, une barbe fine et un regard d’acier.
Pourvu qu’il ne le rate pas…
Les premiers boxeurs sortirent un à un sous la pluie battante. Des hommes de trente-quarante ans, costard cravate, bien loin du stéréotype de la racaille de banlieue.
L’homme au sweat jeta un œil. Pas de caméra à l’horizon. Il rajusta sa capuche, écrasa son mégot avec son godillot.
Soudain, une main s’abattit sur son épaule.
Il avait dû prendre la sortie de secours, à l’autre bout du stade. Une stratégie destinée à le déstabiliser.
Michaël ouvrit lentement son sac…
C’était la première fois qu’il en voyait un. Pistolet automatique, fabrication allemande, silencieux et fiable. « Avec ça, tu ne rateras pas ta cible », lui avait assuré Ben, un ex taulard du quartier.
Quelques billets verts atterrirent parmi les gants de boxe. L’homme fit glisser l’arme dans sa poche ventrale. Aucun doute, il allait réussir. Il était plutôt doué, aux jeux vidéos. De toute façon, il n’avait pas le choix. Il FALLAIT que ça marche, que le pistolet fasse son œuvre.
Il ne s’arrêterait pas avant d’avoir atteint sa cible.

**
Paul se ronge les ongles, observe les moindres recoins de l’écran. On dirait moi à mon premier stage aux enquêtes criminelles, il y a vingt ans. La même précision, la même détermination, l’estomac fragile en moins. Avec sa persévérance, il pourrait rester assis pendant des heures à regarder des heures d’enregistrement. Ça tombe bien, on vient tout juste de recevoir ceux du parking du téléphérique.
Il attend, le stylo levé, prêt à prendre des notes, à dresser un rapport détaillé des images un peu floues, à cause de l’encrassement de l’objectif. Fichus oiseaux.
Je m’installe à côté et commence à éplucher la liste des criminels de la région. Un ancien militaire, un homme de trente ans schizophrène…
-          « Y a rien à part des foutues mottes d’herbes et de la flotte », grogne Patrick.
            Je passe la matinée à enchaîner les expressos, à me gratter la barbe et à éplucher les affaires de crimes dans la région. Et si c'était un serial killer ? Un rodeur qui prendrait plaisir à tuer les jeunes couples en montagne ? À Annecy, plusieurs cadavres éventrés avaient été retrouvés l'été dernier sur des aires de jeux, un peu à l'écart de la ville. Sait-on jamais...
            Mais cette signature... le sourire de l'ange... Un amateur de Tim Burton et de son célèbre Mister Jack ? Un gothique tendance satanique ? Hasard du calendrier ou pas, le 2 avril tombait justement sur le renouveau lunaire...
            La journée s'écoule tristement. Avec la pluie qui commence à tomber, la route devient glissante. Rien de bien concluant concernant le tueur. Aucune trace de lui dans le village. « Il y avait un monsieur louche hier soir... » commence Pierre-Yves, le boulanger. « Un homme tout petit et chauve. Il avait l'air angoissé ».
            Pas vraiment le profil type... à croire que le sadique n'est venu que pour ses victimes. Il avait dû les traquer depuis le matin, les suivre dans la vallée et attendre, caché derrière un buisson ... La petite station paisible devient aussitôt angoissante, avec ses chalets isolés et ses ruelles mal éclairées.
            Du côté des victimes, la nouvelle ne tarde pas à tomber.
            La brigade retient son souffle.
**
Il hésita quelques secondes. La sortie « Mâcon » n’était plus qu’à quelques mètres. Sinon, il resterait sur l’autoroute principale, celle pour Paris. Que faire ? Y aller ? Quitte à remuer le couteau dans la plaie, à subir les reproches ? Ou bien accélérer, foncer jusqu’à son appartement, éteindre le téléphone, fermer la porte à double tour et attendre, jusqu’à ce qu’on l’oublie ?
Le clignoteur égrena son « tic-tac » intempestif.
**
-          « Tu peux m’expliquer ce qu’un pédophile parisien fabriquait à crapahuter en montagne, près d’un centre de vacances, avec sa chère épouse ? »
Officiers, sous-officiers, on se regarde tous, perplexes. Un pédophile marié, ça étonne toujours. Mais bon nombre d’entre eux parviennent à dissimuler leur perversité… à moins qu’elle n’en soit une aussi. Le mois dernier, une enquête sordide a révélé l’existence d’un trafic dans un foyer pour enfants.
En ce qui concerne la victime du jour, c’est assez gratiné. Maxime Paz, ingénieur, résidant à Issy-Les-Moulineaux, marié à Mélodie Anquel depuis le 18 mars 2010, père d’un enfant de dix-huit mois… Condamné à deux ans de sursis pour possession de matériel audio pédopornographique. Accessoirement consommateur de cannabis, condamné à deux reprises pour possession de substance stupéfiante au volant.
J’en recrache mon café.
Sur mon bureau, Jules et Clothilde me sourient depuis leur piscine à balles. Mes jumeaux de trois ans. L'espace d'un instant, j'ai envie de dire « il n'a eu que ce qu'il méritait, basta » et refermer l'enquête. Et puis très vite, le devoir reprend. Il faut retrouver le tueur coûte que coûte. Qui sait... il est peut-être en train d'encercler sa prochaine victime...
Dans le bureau attenant, ça s'agite.
-          « Lieutenant, venez voir ! »
Paul met le film en avance rapide. Le parking désert, le soleil qui se lève, un car scolaire vers midi, qui repart vers 14h, après le pique-nique des gamins, des cailloux, encore et toujours.
Et soudain… une camionnette blanche, style utilitaire. Une entaille sur la portière droite. Puis une capuche noire, un sweat à capuche. Une silhouette d’un mètre quatre-vingt environ.
-          « Ça coïnciderait avec les traces de pas qu’on a retrouvées. A première vue, des chaussures de sécurité, du type godillot », annonce Patrick.
Marquel ne passe pas à côté de la plaisanterie.
-          « Ça pourrait être un gendarme. »
L’art de créer un silence glaçant au milieu d’une réunion/mise en commun des données de l’enquête. Paul étouffe un rire.
Et pourtant…
C’est vrai que les membres de l’équipe ne sont pas disculpés d’office… à commencer par le sous-officier Marquel, grand gaillard d’un mètre quatre-vingt, de même que Patrick, dont la dernière affectation était justement à Paris…
            Fini la paranoïa. Jamais un gendarme ne s’amuserait à découper le sourire de ses victimes.
            Il est temps de commencer à récolter d’éventuels témoignages.
            L’office du tourisme, la supérette de la station, les magasins de matériel de montagne… à défaut d’avoir une piste, on commence toujours par une enquête de voisinage. Dans un petit village où tout le monde se connaît, la présence d’un touriste au mois d’avril, la morte saison, ne passe pas inaperçue. Vérifications faites, capuche noire n’a pas loué de gîte... mais sa camionnette blanche n’a pas quitté le parking de la remontée mécanique de 18h à 6h30. On appelle donc tous les propriétaires de refuge de la vallée. Bingo. Celui des cascades a été réservé pour une nuit… sous un faux nom. « Jo Nesbo ».
L’impasse.
Un auteur de polar suédois.
**
            Il s’arrêta dans la cour gravillonnée. Il fallait qu’il lui explique comment ça s’était passé, qu’il n’était pas le mec lâche qu’elle pensait. Il avait essayé de la protéger, de la tenir à l’écart de ces malades qui bousillaient la vie des filles, qui leur enlevaient les dernières bribes d’estime d’elles-mêmes…
Il frotta ses yeux cernés et soupira. Dire qu’ils étaient encore ensemble, il y a deux ans. Maintenant, elle était partie au fin fond de la France avec un agent immobilier bronzé qui puait le fromage.
            Elle l’accueillit avec un verre de vodka.
-          « C’est fait ? »
Il vida le verre d’un trait.
Au mur, des yeux bleus le fixaient.
Pauline.
**
            Trois jours déjà que les cadavres se rafraîchissent à la morgue. Dans le village, pas un chat. Tout le monde s'enferme et suit les informations locales. Mais rien. Pas d'élément nouveau. L'analyse des téléphones n'a rien donné, si ce n'est des sites ignobles de petites filles et de petits garçons dénudés.
            Plombier, assureur, garagiste, podologue, amis, parents, cousins… le répertoire d’appels est passé au crible. Peut-être des messages d’insultes, de menaces, qui auraient déclenché toute cette boucherie sous les pins ?
            Le même travail de fourmi pour aboutir… à des suspicions. Mais est-ce qu’on peut vraiment se fier à une ponctuation ? À la tonalité d’un texto, jugé un peu trop sec pour certains, trop mielleux pour d’autres ? Et ce doute qui nous terrasse chaque jour à la brigade : et si on ne suspectait pas un innocent ? La garde à vue n’est pas une promenade enchantée, loin de là. Même le plus costaud des gaillards en ressort brisé. Notre boulot : remettre en cause leurs moindres faits et gestes, jusqu’à ce qu’ils craquent. Certains avouent même des délits pour lesquels ils n’étaient pas interrogés…
            L’officier Marquel s’approche, une photo à la main.
-          « Chef, on a une piste… »
**
            Ce matin, la station s’éveille. C’est le lancement d’un trail de cinquante kilomètres. Tous les gars de la brigade participent. Même le sous-officier Marquel est de la partie.
            Arrivés au sommet du téléphérique, on se regarde tous. Le tueur est passé par là, il y a une semaine… si ça se trouve, il figure même parmi les concurrents pour mieux nous narguer, nous épier, s’assurer que sa couverture n’est pas encore découverte…
            En descendant le long des pins, on ne peut pas s’empêcher de ralentir. La zone a été ratissée par les collègues, chaque caillou scruté, à la recherche de la moindre gouttelette de sang… Mais quelque chose nous a peut-être échappé ? Un détail insignifiant qui ferait basculer l’enquête ?
**
David enleva la capuche et ouvrit sa valise.
Voilà, c’était fait.
Elle lui sourit sur la table basse.
Pauline.
Les larmes, encore et toujours. Il s’effondra sur le canapé, vidé.
Elle avait voulu s’acheter un téléphone portable, comme toutes les filles de sa classe de cinquième. Alors elle avait répondu à une annonce de baby-sitting. « Jeune couple cherche adolescente sérieuse pour s'occuper d'un nourrisson de dix-huit mois ». David était du genre papa poule, le père divorcé qui se plie en quatre pour sa fille. Il l'avait déposée devant le grand pavillon blanc à la belle pelouse. Aucun souci, il était déjà venu chez eux réparer le chauffe-eau, il y a quelques mois. Des gens bien, s'était-il persuadé en essuyant ses pieds sur le paillasson « welcome ». Ils étaient souriants, très souriants. Trop souriants, à bien y repenser. C'est ce sourire qui lui avait inspiré confiance et qui l'avait fait partir l'esprit tranquille à sa soirée amis, bières et rugby. « On la déposera chez vous en voiture dès qu'on rentrera du théâtre », avaient assuré les jeunes parents d'une voix presque douce. Et ils avaient tenu parole.
La fois d'après, Pauline avait dit qu'elle ne supportait plus les enfants, qu'elle allait plutôt faire du ménage chez sa grand-mère. Elle paraissait triste, pleurait souvent. L'adolescence, s'était dit David. Alors il en était resté là, n'avait pas cherché à en savoir davantage. Après tout, elle avait droit à ses secrets. Une histoire de garçon ou de meilleure amie qui l'avait lâchée, sûrement. Il ne se doutait pas qu'elle avait été violée dans la cave, sous la menace. « Si tu parles, on balancera ton père aux flics ». Le scénario de la fausse escroquerie avait été redoutablement efficace. Il n’avait suffi que de quelques phrases pour la persuader qu’ils allaient porter plainte contre son père, lui faire croire qu’il arnaquait ses clients. Ils avaient un excellent avocat, son père devrait vendre la maison pour prendre les services d'un avocat à bas prix, il perdrait son emploi, sa réputation. Est-ce qu'elle se rendait bien compte des conséquences ?
C'est en lisant la lettre d'adieu demi-brûlée qu’il avait compris. Des monstres... il avait aussitôt sauté dans sa camionnette, s'était retrouvé devant le pavillon à deux heures du matin. Sur la banquette arrière, une clé anglaise...
**
-          « La plaque minéralogique a été truquée, mais le logo Île de France suggère que le tueur habite près de Paris ».
Paul expose fièrement ses trouvailles.
-          « Et on a recherché toutes les camionnettes blanches qui sont passées au péage de Chambéry le jour du meurtre… »
**
Des preuves. Il fallait des preuves.
Il avait attendu jusqu'à huit heures du matin, avait prétendu une révision annuelle. Un risque de défaut de fabrication sur la chaudière, il fallait qu'il vérifie. « Pas de souci, passez dans l'après-midi », avait-elle répondu doucement. C'était elle qui lui avait ouvert la porte. Elle était seule, le bébé dans les mains. David était descendu à la cave, avait ouvert les vannes, simulé une inondation. Et la femme avait déposé le bébé dans son parc avant de prévenir le pavillon d’à côté.
À côté de l'étagère à conserves, les ratatouilles et les fruits confits...
Une porte cachée. Une pièce insonorisée. Une caméra.
David avait hurlé d’horreur.
« J'espère que la fuite sera bientôt réparée, on part en vacances à la montagne la semaine prochaine », avait-il dit lorsqu’il était remonté de la cave.
Il n'entendit pas les pas lourds qui montaient l'escalier.
-          « Gendarmerie ! Ouvrez ! »