samedi 7 mai 2016

Sarah

La photo a été pliée, cornée, usée, mais on distingue toujours assez clairement la maisonnette au bord de l’eau. Les arbres qui l’ombragent délicatement, comme pour la protéger. La symétrie parfaite du reflet sur la surface d’argent du lac.
-C’est là que je vivais, quand j’avais ton âge.
Le regard plein de curiosité de Sarah va et vient entre l’image et moi, avant de s’attarder un instant sur la photographie.
-C’est joli ! finit-elle par dire. Et coloré.
La pièce où nous nous trouvons, toute en nuances de gris, ne peut que renforcer cette impression.
-Et il n’en reste plus rien, maintenant ? demande la petite fille.
Je n’ai pas besoin de répondre. Elle le sait. Notre planète n’est plus, et ne sera plus jamais. Trente ans que nous vivons cachés sous terre comme des insectes survivants. La maison sur la photo, toutes les maisons, de toutes les photos, les arbres, les lacs. Détruits à jamais.
Le soleil se lève encore, là dehors, sur les ruines que notre espèce a fini par causer.
Sarah me pose souvent des questions sur notre passé. Mon passé. C’est de son âge. Du haut de ses huit ans, elle s’interroge sur ce monde qu’elle n’a jamais connu.
-Nous allions souvent sur le lac avec mes parents. Mon père prenait sa canne à pêche pour taquiner les poissons. En été, l’eau était chaude et nous plongions depuis la barque. Papa faisait semblant de râler que j’allais faire fuir les poissons jusqu’à l’année prochaine…
Ma gorge se serre un peu. Je lui souris. Elle a les traits fins de ma mère, mais les yeux verts de mon géniteur. Les mêmes que les miens.
-Mais, Maman ? demande Sarah. Vous mangiez le poisson ?
J’éclate de rire, bientôt imitée par la fillette.
-Non ! Papa les remettait à l’eau aussitôt. Ils étaient trop petits. Et puis nous avions suffisamment à manger en faisant les courses.
-Ah oui, se souvient-elle, dans les supermarchés.
Comment lui expliquer ce qu’était la vie avant les restrictions, le rationnement, la nourriture et les compléments vitaminés,  fabriqués en laboratoire ? Comment la regarder en face et lui répondre quand elle pose des questions sur ce qui s’est passé ? La version officielle du gouvernement ne lui suffit pas, pas plus qu’à moi. Heureusement, mes échanges avec ma fille ne quitteront jamais cette pièce, la chambre que nous partageons, porte 12, couloir TH45.
Sarah est désormais muette, perdue dans ses pensées insondables. Son intelligence ne cesse de me fasciner, comme les similitudes de nos caractères.
Elle ouvre à nouveau la bouche.
-De quand date la photo ?
L’année a été inscrite au verso.
-2016.
Douze ans avant la fin. Je me revois prendre le cliché, un peu anxieuse à l’idée de faire glisser l’appareil numérique tout neuf de Maman dans l’eau tiède du lac.
Une lumière rouge clignote, au-dessus de la porte d’entrée. Il est l’heure pour moi d’aller à la cantine, prendre ma dose quotidienne de cachets alimentaires.
Sarah réclame que je lui laisse la photo. Je bloque l’image en face d’elle, coincée sur le lit contre un coussin, à hauteur de ses yeux.
-C’est bon ?
La petite hoche la tête, absorbée dans la contemplation des hauts arbres de mon enfance. Derrière son écran, elle paraît si réelle…  Mon enfant numérique, ma fille binaire. Générée par un informaticien pour occuper mes longues heures solitaires, à partir de mon physique et de longs questionnaires de personnalité.
Sarah,  un des maillons de notre descendance virtuelle, depuis que le gouvernement souterrain a voté l’interdiction d’enfanter, en 2043.
Sa main, collée contre la plaque de verre dont elle est pour toujours prisonnière, essaye de sortir de l’ordinateur pour venir caresser le papier velouté de la photo.

Je quitte la chambre, plus déprimée que jamais. 

Maudit bâtard

Yannick venait de jeter l’ancre après avoir amarré le cabin-cruiser à sa bouée habituelle. Le soleil couchant éclairait les quelques embarcations qui dansaient, dans un doux clapotis, devant le port. Il avait mis à l’eau son petit dinghy, et commençait à se diriger vers le quai en sifflotant.
Il avait cru voir une ombre dans l’eau se diriger vers son rafiot, mais il avait mis ça sur le compte de la fatigue après une grosse journée. L’explosion est venue de dessous. Comme une torpille surgie du fond de l’eau l’animal a fait voler le dinghy, et son passager s’est retrouvé dans l’eau, a moitié assommé par la violence du choc. Au moment où il reprenait ses esprits, la bête a de nouveau jailli et l’a écrasé de tout son poids. Il avait à peine sorti la tête de l’eau pour reprendre son souffle, qu’une force irrésistible l’a happé et entraîné vers le fond.
Depuis mon bureau situé au septième étage du building abritant le ‘Rotterdams Dagblad’ journal d’investigation dont je suis la rédactrice en chef,  je regardais sans réellement les voir les « Ducs d’Albe » émergeant des eaux scintillantes du port. Je me demandais bien pourquoi on donnait également à ces dispositifs d’amarrage le nom de « Dolphin ».
Alors brusquement l’évocation  du mot Dauphin me fit faire un saut de quarante ans en arrière.
Jeune reporter, je venais de décrocher un job dans un quotidien du Québec. Un père néerlandais et une mère française m’avaient facilité les choses au niveau des langues pour obtenir ce poste, et j’attendais sans illusion le ‘scoop’ qui me lancerait dans les hautes sphères du journalisme.
Un jour de septembre, le rédacteur en chef m’appelle dans son bureau et me lance :
-          Tiens, Brigitte (en fait, moi, c’est plutôt Birgit) regarde ça !
Une feuille de chou de l’embouchure du Saint Laurent, datée du 25 septembre 1964, titrait :
« Un dauphin attaque sauvagement un marin dans le petit port de Kegaska (province du Québec).
« Un dauphin a attaqué et tué un marin dans le port de pêche de Kegaska hier matin sans aucune raison. Les autorités ont décidé, pour la sécurité des habitants de cette paisible bourgade de bord de mer, de mettre tout en œuvre pour capturer cette bête sauvage. »
J’avais un solide bagage en biologie et en zoologie, et cette nouvelle me paraissait complètement invraisemblable. Jamais au cours de mes études et de mes expériences avec ces mammifères je n’avais constaté ou même imaginé un tel comportement. Je ne pouvais pas concevoir un scénario pouvant déboucher sur un tel drame. Il y avait forcément une explication, ou alors tout ce que j’avais appris sur les Dauphins, sur leur besoin de côtoyer les hommes, sur leur sociabilité, leur jovialité, tout cela s’écroulait d’un coup.  
Je pris immédiatement la décision de me rendre sur place pour tenter de comprendre l’inexplicable : comment un Dauphin peut-il décider d’attaquer un être humain et vouloir sa perte sans motif,  ni signe précurseur ?
La route était longue et sinueuse mais j’étais tellement préoccupée que je n’ai pas vu le temps passer. Lorsque j’arrivais, en fin d’après-midi, sur le port avec ma petite Sunbeam Alpine, le soleil couchant éclairait les quelques maisons et le restaurant/hôtel/café/épicerie devant lequel je me suis garée. J’ai remarqué qu’il y avait là, assis sur un muret qui faisait face  au port, trois petits vieux qui suivaient le mouvement du véhicule pendant que je faisais la manœuvre. Il faut croire que la mode de la mini-jupe n’était pas encore arrivée dans ces contrées, car quand je suis descendue de voiture, j’ai bien senti les regards qui s’affolaient sous les visières des casquettes de base-ball. Il faut dire qu’avec ma silhouette à la Jane Birkin je ne passais pas inaperçue.
J’ai pris une chambre (enfin, la chambre) dans l’établissement, et après avoir demandé où était située la capitainerie, je me suis rendue à la mairie qui en tenait lieu. C’était  à quelques centaines de mètre. Il y avait là une petite foule attirée par l’affaire du Dauphin, et j’appris très vite que celui-ci venait d’être capturé. Malheureusement la manœuvre n’avait pas permis de le prendre vivant. Quand j’ai indiqué que je venais pour un journal de Québec, on m’a permis de le voir.
Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai constaté qu’il s’agissait d’un grand Dauphin à flanc blanc du Pacifique ! La seconde surprise fut de découvrir que ce dauphin présentait deux marques circulaires autour du corps. En regardant de plus près, ces marques ressemblaient  à celles qu’aurait faites un double collier. Les cicatrices étaient très profondes, mais aussi très ancienne. Alors, à cet instant je compris. Depuis quelques années, l’U.S. Navy développait un programme appelé Navy Marine Mammal Program (NMMP). J’avais eu accès à des documents qui prouvaient, de manière certaine, l’implication de la Navy dans des expériences visant à dresser des Dauphins à flancs blancs du Pacifique. Il s’agissait de tester leur aptitude à porter des charges, reconnaître des engins explosifs, guider des nageurs de combat etc.... La Navy se défendait de vouloir utiliser ces animaux à des fins belliqueuses. Cependant, tout cela baignant dans un contexte de guerre froide, aucun spécialiste n’était dupe sur la finalité du projet. J’avais donc devant les yeux un spécimen de ces mammifères ayant servi à ces expériences.
Pourtant, cela n’expliquait pas comment cet animal était arrivé jusqu’ici, et surtout pourquoi il avait attaqué ce pêcheur avec autant de sauvagerie.
Le lendemain, en arrivant sur le port pour prendre ma voiture et retourner sur Québec, je revis mes trois compères, assis à la place qu’ils occupaient la veille. Le visage buriné, ils étaient tous les trois habillés presque de la même façon : une vareuse délavée par les intempéries, la casquette bien ancrée sur le crâne, des bottes en caoutchouc à la couleur indéfinissable, faites pour défier les plus fortes houles. Ils étaient tellement en accord avec le paysage que cet emplacement ressemblait fort à leur quartier-général. Il y avait toutes les chances pour que ces trois marins aient assisté au drame. Après les salutations d’usage, je m’adressai à celui qui tirait sur sa pipe en faisant mine de ne pas m’avoir vu.
-          Bonjour, je suis Birgit Esselaar du « Journal de Québec ». Je suis venue pour cette histoire de « Dauphin tueur ». Vous étiez là ce jour-là ?
-          Bien sûr ma petite dame. Si vous croyez qu’on a beaucoup de distractions par ici. Quand on n’est pas au bistrot, c’est là qu’on passe nos journées. Avant on était tout le temps en mer mais maintenant tout ça c’est fini. Alors on regarde les bateaux dans le port, et on se met à rêver au temps où on était les rois de la côte. C’est ça notre vie. On en a passé des jours et des jours sur l’eau ! et par tous les temps. Bien sûr qu’on était là, et je peux vous dire qu’on n’a jamais vu un truc pareil.
-          Vous pouvez me raconter ce qui s’est passé ce jour-là ?
-          Ah ça, je m’en souviendrai toute ma vie. On était bien tranquille. On se racontait nos histoires de pêche, toujours les mêmes. Et voilà que le Yannick qui rentrait tranquillement avec son Dinghy se met à voler en l’air, et quand il retombe, voilà que ce monstre lui retombe dessus. On aurait dit qu’il voulait le bouffer. Le Yannick  était là, la bouche ouverte à vouloir prendre de l’air et voilà que l’autre le tire par les pieds vers le fond. On l’a pas revu, dis donc. Sauf qu’après, le Dauphin est resté à tourner en rond comme si il voulait être sûr que le Yannick y remonterait pas. On n’a rien  compris de ce qui s’était passé.
-          Vous avez l’air de bien le connaître ce Yannick.
-          Pour sûr, c’était un fameux marin.
-          C’est son bateau qu’on voit là-bas ?
-          A ça, oui.
-          Dites, c’est un beau bateau.
-          Pour sûr. Il l’a acheté quand il est rentré d’une campagne il y a trois ans. Il a disparu pendant un an avec son copain jack, et quand il est revenu, il s’est acheté ça.
-          Vous dites qu’il avait un copain. Il est dans le coin ? vous savez où ?
-          Pour sûr. Vous le trouverez dans la grande maison à droite sur la grand-route à la sortie du village.
En effet, on ne pouvait pas rater cette bâtisse imposante à la sortie du village. Flambant neuve, ça sentait le nouveau riche.
Une Land-Rover était garée devant la porte. Au premier coup de sonnette un solide gaillard un peu hirsute me reçut. On aurait dit qu’il attendait ma visite. Je ne sais pourquoi, je le sentais fébrile et inquiet. Il me fit entrer. Les nouvelles vont vite dans un petit village ! Les préambules étaient donc inutiles.
-          Vous avez été voir le Dauphin qu’ils ont capturé ? celui qui a tué votre ami Yannick.
-          Pauvre Yannick ! Non, je n’y suis pas allé. Pourquoi, j’aurais dû ?
-          Moi, je l’ai vu. Vous saviez que c’est un grand Dauphin à flanc blanc du Pacifique.
-          Non ! C’est impossible !
-          Cela semble en effet impossible, et pourtant je peux vous l’assurer. Le plus troublant, c’est qu’il avait des traces anciennes de blessures, comme celles provoquées par un harnais.
-          Oh, mon dieu ! Non, ce n’est pas possible.
-          Vous vous répétez ! Pourquoi dites-vous que c’est impossible ?
-          Parce-que nous sommes dans l’atlantique Nord, et je ne vois pas le rapport entre nos activités passées et cette attaque.
-          Qu’est-ce que vous voulez dire ? De quelles activités passées voulez-vous parler ? Racontez-moi.
-          Voilà : il y a trois ans, nous avons été contactés, Yannick  et moi,  très discrètement par une femme qui se disait émissaire de la Navy. Elle était  en charge du recrutement de spécialistes pour la capture de gros mammifères marins. Il s’agissait d’un programme secret. La mission était de capturer et de dresser des Dauphins, en particulier les Grands à flanc blanc du Pacifique. Elle était très évasive sur le but de cette opération. Elle avait entendu parler de nous. Il faut dire que nous étions réputés, sur toute la côte, pour notre habileté à capturer les grosses pièces. On faisait ça en particulier pour les parcs d’attraction. Ca payait bien mais les primes annoncées par cette émissaire de la Navy étaient très alléchantes. Alors, on a été là-bas, en Californie et on a passé toute une année à capturer des Dauphins. En particulier des grands  Dauphins à flanc blancs.
-          Vous en avez capturé beaucoup ?
-          Oh oui. Surtout Yannick. Je le revois encore : chaque fois qu’il en capturait un, il ne pouvait pas s’empêcher de hurler « Maudit Bâtard »
-          Ah bon ! et pourquoi ?
-          Je ne sais pas trop. C’est un juron du coin. Je crois que c’était une manière de se défouler.
-          Et après ?
-          Après, on les livrait à la Navy. Le reste c’était pas nos affaires.
-          Vous voulez dire que ce serait donc un Dauphin, capturé par vous ou Yannick au large de la Californie, qui se serait retrouvé ici, à l’embouchure du Saint Laurent ! Par quel miracle ?
-          Attendez, je pense à une chose ! j’ai entendu dire que la Navy avait un système pour mettre ces animaux dressés à la demande des unités spécialisées. Ils pouvaient les acheminer, partout dans le monde, en moins de 48 h. Ils en ont peut-être fait venir dans l’Atlantique Nord pour une raison quelconque.
-          Et celui-ci se serait échappé et serait retourné près des côtes ?
-          Je ne vois pas d’autre explication.
-          Mais pourquoi s’attaquer à Yannick, et avec cette sauvagerie.
-          Je ne sais pas.
-          Une minute ! Ce que vous m’avez dit me donne une idée. Après votre mission pour la Navy, vous avez continué à capturer des Dauphins pour le compte des parcs d’attractions ?
-          Oui, bien sûr, et encore maintenant.
-          Vous m’avez dit que Yannick ne pouvait pas s’empêcher de hurler à chaque capture. Hurler quoi déjà ?
-          « Maudit Bâtard »
-          Je crois que je tiens l’explication : ce Dauphin capturé il y a trois ans, « éduqué » par la Navy, employé à des missions pendant combien de temps ? on l’ignore, et qui s’échappe au bout du compte,  n’a pas oublié ce diable qui se tenait à la proue de son embarcation et hurlait « Maudit Bâtard » en gesticulant. Les Dauphins ont une mémoire extraordinaire et quand il a été de nouveau en présence de cette scène, certainement au cours d’une sortie récente, il a suivi le bateau de Yannick et l’a attaqué au moment où il était le plus vulnérable.

L’article que j’ai fait paraître dans le Journal de Québec m’a valu les compliments de mon rédacteur en chef, et une bonne prime. Il est aussi très certainement responsable de mon retour précipité aux Pays-Bas, suite à des pressions, assez obscures, exercées auprès du journal, pour éloigner une jeune journaliste un peu trop indiscrète.

Le Passage

Lentement et par intervalles, je prends conscience d’exister. J’entends les battements réguliers de mon cœur, je les entends résonner dans tout mon corps. Je suis rassuré : je suis vivant. Je m’endors un instant, et à mon réveil, je décide d’explorer mon environnement ; doucement, je remue mon index puis les autres doigts, je ferme le poing. Je ne ressens ni douleur ni résistance. Je m’enhardis et je bouge mon bras droit, j’allonge mes jambes. J’éprouve  à m’étirer un bonheur intense. La sensation de flottement est délicieuse, tout ce qui m’entoure est doux et tiède. Je prends confiance et j’ouvre les yeux : rien, je ne vois absolument rien. Plus exactement, je ne vois que du noir, et pourtant je ne ressens aucune angoisse, je suis merveilleusement bien.
Je pense que je me suis endormi, ce bruit de clapotis a dû me réveiller. Des fluides circulent tout au long de mon corps, puis le courant s’intensifie : il me submerge, pourquoi ? J’étais si bien, je veux retrouver cette paix mais je n’ai pas le choix, une pression s’exerce sur mes tempes, la pression est si forte qu’elle me pousse en avant. Inexorablement j’avance, je n’ose plus ouvrir les yeux. Le haut de ma tête heurte une paroi, je me sens aspiré, j’entends les battements de mon cœur qui s’amplifient. Je pénètre cette matière contre laquelle je butais, j’ai peur. Le contact est étrange,  ma tête s’engage un peu plus dans cette substance qui pourtant semble résister. Une poussée plus forte me propulse dans un tunnel, mon cœur s’affole, je sens un air plus frais sur le sommet de mon crâne ; agrippé, secoué, j’ai peur, j’étouffe, je hurle…
Plus tard elle me parlera de cet été, de cette journée du mois d’août où elle avait eu si chaud. En quête de fraîcheur, elle avait marché longtemps sur un chemin ombragé. C’est sans l’avoir vraiment cherché qu’elle avait découvert cette clairière dans les bois : deux constructions enjambaient un étang. Un vol de libellules au-dessus de l’eau, la fraîcheur bienfaisante du sous-bois, le silence entrecoupé par le chant d’un oiseau, l’ont incité à s’asseoir sur l’herbe rase de la berge. Elle a dénoué ses longs cheveux qui ont chatouillé ses épaules et le bas de son dos. Et ce fut l’évidence, ce bébé, cet enfant qu’elle avait tant souhaité, c’est ici qu’il viendrait au monde. Elle a retiré la robe d’été légère qu’elle portait et lentement elle est entrée dans l’eau, les bras écartés, touchant la surface du bout de ses doigts. Progressivement elle a avancé jusqu’aux épaules, ses pieds ont quitté le sol sableux, elle nageait. Mais elle avait plutôt la sensation de voler    tant son corps lui semblait soudain léger. Alors pour éprouver encore plus de bien-être, elle s’est couchée sur l’eau, les jambes et les bras écartés, ses cheveux,  flottant autour de sa tête, se confondaient avec les algues caressantes de l’étang.
C’est là qu’elle a compris que le moment était arrivé. Elle est sortie de l’eau entourant de ses bras son ventre qui se contractait, elle avait peur mais elle savait, depuis la nuit des temps, elle savait. Sur la berge, éclairée par un soleil doux filtré par les feuillages, elle s’est allongée sur une banquette de mousse. Sur la branche d’un chêne,  un merle égrenait à l’infini une variation de notes douces et flûtées.
Oui, c’est à ce moment précis que je suis né.
Aujourd’hui, j’ai vingt ans, c’est le mois d’août. Je lui ai dit : tu m’as tout raconté, j’ai pu tout imaginer mais j’ai cru longtemps que tu avais inventé ce conte, comme les histoires que tu chuchotais à mon oreille, le soir, pour m’endormir. Aujourd’hui je veux découvrir la réalité. Alors, elle m’a pris par  la main, et ensemble nous avons suivi le chemin qui conduit à la clairière de l’étang.

Je respire cet air frais comme au  premier jour de mon existence, rien n’a changé. A travers les arbres, on aperçoit une grande bâtisse, une libellule survole la surface de l’étang, j’entends au loin le chant d’un oiseau. Toute cette quiétude m’inonde de bonheur. Je prends ma mère dans mes bras, elle me semble soudain si fragile. Je réalise à cet instant que c’est ici que je reviendrai à chaque épreuve de ma vie pour retrouver la sérénité, la force d’exister.

Par delà les façades

- Buongiorno ? Franchese ? Le palais des Doges ? Ah ! Non ! Cette photo, ce n'est pas ça,  mais je reconnais bien l'endroit. Cela n'a pas beaucoup changé, d'ailleurs ! Donnez-vous la peine d'embarquer ! Ça bouge un peu … N'ayez crainte ...  Asseyez-vous là, je vous prie. Je vais vous conter votre méprise durant notre ballade … Avanti tutti !

            … Il existe au 29 de la rue Strandvägen, un bâtiment qu'on appelle fort modestement la maison Bünsowska. C'est elle qu'on remarque dès l'entrée du port. Oui, celle de gauche sur votre carte postale. En fait de maison, c'était plutôt là un véritable palais qu'avait fait construire mon grand-père, Fredick Bünsow durant les années 86, 87, juste avant ma naissance. Seulement, son austérité de protestant lui avait toujours interdit l'emploi de ce terme architectural : un palais, certes plus approprié, mais qui alors aurait sans doute trahi chez lui la suffisance d'un Vénitien. Malgré sa fortune, mon aïeul avait toujours mis un point d'honneur à paraître détaché de tout bien matériel. Ce n'était pas la cupidité qui l'avait enrichi, mais ses entreprises, aussi cette maison avait-t-elle pour principale fonction d'instruire chacun de ce que « tout travail mérite salaire ». L'opulence dans laquelle nous vivions servait uniquement à guider les pauvres sur le chemin des usines, des scieries, qui seules seraient en pouvoir d'assurer leur rédemption. À la différence des gens du Sud, des catholiques souvent prétentieux, prompts à susciter l'envie chez leurs voisins et par là à favoriser le vol et la paresse, nous nous efforcions en bons luthériens de ne jamais prendre plaisir de nos conditions de nantis. Plus nous étions riches, moins nous nous devions d'afficher notre bonheur, plus nous nous montrions rigoureux, ternes, économes comme si tout cet argent n'était pas vraiment le nôtre, mais un legs divin à exposer au plus bel endroit de la ville afin de servir d'exemple à chacun.

            Bien évidemment, à l'abri de nos somptueuses façades de briques, nous faisions ce que nous voulions. Le principal était d'éviter les scandales, de sauver les apparences. Notre famille se rendait au temple tous les dimanches avec ce qu'il fallait d'ostentation dans nos manières de puritains. Nous faisions l'aumône aux plus nécessiteux, nous financions les tombolas pour les œuvres de charité, nous offrions à nos édifices religieux des vitraux laissant discrètement y apparaître notre nom de bienfaiteurs. Bref, nous avions une communication adaptée à la misère de l'époque et jamais au grand jamais, personne n'aurait pu imaginer ce qui arriva. Il me faut préciser qu'en ce temps-là, Grand-Père ne dirigeait plus vraiment ses exploitations forestières et qui avaient fait notre fortune. Depuis peu, il avait délégué la direction des coupes à l'oncle Lasse, celle des scieries à Pelle l'aîné de ses trois fils, et entendait profiter de sa retraite. Cette dernière ne devait en rien apparaître oisive, mais utile à son entourage. C'est ainsi qu'il s'intéressa en premier lieu à ma petite personne, à mes études qu'il estimait d'importance alors que je n'avais pas encore cinq ans. Il mettait un point d'honneur à ce que j'apprenne le Français, votre superbe langue, qui nous était pourtant parfaitement étrangère, mais parlée par le Roi. Pour cela, il avait fait venir de Paris une jeune institutrice répondant au doux prénom de Marie. Je me souviens encore de son extrême timidité, de la circonspection avec lesquelles elle s'adressait à moi et dont j'aurais pu amplement profiter. Sans doute, cette sorte d'empathie qui relie parfois si bien les jeunes femmes tristes aux orphelins et dans laquelle nous nous retrouvions tous deux, m'en préserva. Sa tâche consistait à s'occuper uniquement de moi, en me parlant exclusivement dans votre langue puisqu'elle ne connaissait pas un traître mot de la nôtre. De ce fait et malgré ma folle envie, je ne pouvais fréquenter à la förskola du quartier la turbulence des autres garçons de mon âge, et je dois uniquement à Grand-Mère la possibilité de m'exprimer encore aujourd'hui dans ma langue natale. En effet, dès que son tyran de mari sortait pour une course quelconque, elle me kidnappait pour m'entrainer à sa suite aux cuisines, laissant à ma préceptrice désœuvrée le soin de ranger ma classe personnelle. Là, Farmor, les cuisinières, les bonnes me gâtaient de sucreries acidulés et de mots doux, empreints de pitié mais aussi de colère à me savoir ainsi prisonnier de cette horrible et si belle étrangère ! Si bien qu'aujourd'hui encore, lorsqu'il m'arrive, certes rarement, de discuter dans ma langue avec quelque compatriote, j'y ressens toujours comme une nostalgie de cette ambiance doucereuse et compassionnelle d'alors et que je ne retrouve nulle part ailleurs. Un ami psychologue m'a dit que c'était sans doute là, une recherche inconsciente de ma mère et qui était morte en me mettant au monde. Peut-être ? Il vrai que dans le brouhaha polyglotte du Grand Canal, sur les vaporreti bondés de touristes, je reconnais toujours entre mille les sonorités enchanteresses de ce parler particulier de mon pays, bien que je l'eusse quitté si tôt. Les chants des gondoliers, l'anglais, l'allemand, l'espagnol baragouinés par mes collègues italiens me demeurent bien sûr plus familiers. Or si aujourd'hui, je connais par cœur et dans toutes les langues, tous ces discours vantant la magnificence de l'architecture de nos églises et de nos palazzi, le détour obligé vers les verreries de Murano, seule le Suédois de ma Grand-Mère me parle encore vraiment !

            Tout a réellement commencé en cet hiver 1895 quand Monsieur Nobel vint à la maison. Il avait déjà acquis une grande renommée de par son invention et il était devenu aussi riche que nous. Nous nous servions quotidiennement de sa dynamite pour ouvrir les voies nécessaires au convoyage du bois dans toutes les forêts du Nord. Seulement, nous n'avions jusqu'alors avec lui que des relations purement commerciales. Oncle Lasse lui achetait des tonnes d'explosifs. Nous les utilisions pour briser les rochers entravant l'avancée de nos chemins de fer. Ainsi, en faisions-nous la publicité dans l'Europe entière, et sans doute, pour avoir ainsi accepter si facilement notre invitation, s'en sentait-il quelque peu redevable. Car, du fait de sa nouvelle situation de retraité, Grand-Père avait convié ce grand savant à la Bünsowska pour autre chose que les traditionnelles affaires. Il s'agissait désormais de philanthropie. Derrière ce mot quelque peu ésotérique se cachait le désir non avoué de mon aïeul de laisser notre nom à la postérité. En effet, abattre des forêts entières, organiser le marché du bois était très certainement utile et respectable pour l'économie de notre royaume, mais cela ne nous assurait en rien une quelconque notoriété. D'ailleurs, qui aujourd'hui se souvient encore de notre nom ? Le problème de Monsieur Nobel, quant à lui déjà mondialement célèbre, était inverse. Son invention s'était révélée à la fois des plus utiles et des plus néfastes. Quelques années auparavant, un journal français l'avait outrageusement baptisé de « marchand de mort » du simple fait que ses explosifs étaient également utilisés à des fins criminelles. C'était foncièrement injuste et cela révolta le puritanisme de mon ancêtre. Il fallait y remédier, redorer le blason de ce cher ami pour, in fine, bénéficier des possibles retombées de la gloire. L'expédition de Monsieur Andrée pouvait en fournir l'occasion. Cet aventurier venait de présenter à l'Académie Royale des Sciences son projet de survoler le pôle Nord avec un ballon empli d'hydrogène. Aussitôt, plus d'un cria au fou : de ces gens qui ne risquent jamais rien, se contentant de critiquer les autres ... (Ici, sur votre droite, ce grand escalier, c'est chez les célèbres Contarini ...)          … À tout dire, son plan était ambitieux ... Dangereux ... Il s'agissait pour lui de s'aventurer vers cette dernière terra incognita avec un moyen de locomotion des plus étranges. Or, le Roi lui-même se faisait fort de financer en partie les frais exorbitants calculés par cet aéronaute pour cette périlleuse mission dont le succès permettrait au pays qui y arriverait le premier, de revendiquer la souveraineté de ce Grand Nord n'appartenant encore à personne et suscitant bien des convoitises. Il fallait faire vite, éviter de se faire doubler par les Américains, les Anglais, voire les Allemands ou les Français alors pionniers dans la conquête des airs.
            Bien qu'encore enfant, je me souviens des conciliabules passionnés qui réunirent alors chez nous, tous ces messieurs dans la préparation secrète de ce voyage en ballon en Arctique. Grand-Père recevait, parlementait, organisait, (retrouvant ainsi sa fibre d'entrepreneur) au milieu de tous ces jeunes gens qui ne rêvaient que d'exploits. Marie, qui ne comprenait comme moi que vaguement les choses, mais cherchait malgré tout à me les enseigner, me faisait la lecture d'un roman : Cinq semaines en ballon, écrit en français par un certain Jules Verne. Il s'agissait sans doute du même et extraordinaire voyage, à cela près que dans la fiction du romancier, le vol du Docteur Fergusson et de ses deux acolytes, son serviteur et son ami chasseur, s'effectuait au dessus de l'Afrique, qui, comme chacun sait, bénéficie de températures plus clémentes. Températures que ma charmante institutrice et moi, blottis confortablement dans notre nacelle-nurserie, appréciions alors grâce à la chaleur diffusée par le puissant et moderne calorifère à vapeur de la maison. Grâce aux illustrations, nous survolions en toute quiétude des troupeaux d'éléphants, des hordes de lions chassant des antilopes, des pyramides, le Sphinx ... Mais allez dire à un Suédois que la banquise, les glaces, le blizzard, les tempêtes de neige pourraient être des obstacles à sa liberté ! Au contraire, pour tout viking qui se respecte, le danger suscite l'envie ! Et c'est ainsi que mon pauvre Papa, considéré à tort comme un désœuvré par Grand-Père depuis le décès de Maman, postula pour être le troisième homme d'équipage.

            Pour qui comme vous se promène un tant soit peu de port en port, ce flâneur y remarque aisément deux sortes de bâtiments : d'abord les jolis bateaux qui flottent à quai, puis juste derrière, bien plus solidement arrimés au sol, ces somptueuses maisons : celles de leurs armateurs. Les premiers sont fait pour voyager, les seconds pour inciter les marins au voyage afin de soutirer encore plus d'argent de leurs aventureuses folies. Pour toutes ces odyssées improbables à la Marco Polo, toujours des armateurs financent, affrètent les bateaux. Parfois, ils poussent même le zèle jusqu'à les assurer. Pour ne pas perdre leur investissement, s'entend. Et, prudents, eux ne vont jamais sur la mer. Ils font aller les autres. Pas fous. C'est pour cela, ces innombrables et somptueuses façades autour de nous. Alors pourquoi ne pas armer un ballon : c'est une embarcation aussi incertaine qu'une autre. La nôtre de façade, je veux dire celle de la Bünsowska, celle de ce cliché que vous avez reçu de Stockholm, a été édifiée par Monsieur Clason. Cet architecte s'est inspiré de vos châteaux de la Loire, ce qui explique les sculptures et les tourelles : le faste ainsi créé devant  refléter la valeur des gens qui y habitent. D'ailleurs, si vous êtes suffisamment curieux pour faire le voyage un jour jusqu'à la Strandvägen, vous pourrez y admirer au-dessus de la porte principale, finement ciselés dans la pierre, les portraits de Grand-Père et de Grand-Mère ... Ici, c'est le Palazzo Grimani … oui, de la célèbre et intrigante famille Grimani ... Renaissance … Le seizième siècle ? Exactement. Vous pouvez le photographier … c'est typique ... Par l'architecte Michele .... Voyez : qui se ballade à Venise, se ballade dans l'Histoire ... Mais, revenons à la mienne. Qu'un marchand de bois ayant fait fortune, joue sur ses vieux jours à devenir armateur pour le simple plaisir d'avoir une jolie maison où me faire grandir, moi son petit-fils, son petit roi, j'aurais pu l'accepter. Mais qui pourra jamais m'expliquer pourquoi, s'il m'aimait vraiment, Grand-Père a-t-il laissé partir Papa ?

            Ce dernier avait mis en avant ses compétences de cartographe. Il faudrait dessiner les territoires survolés. Il était jeune, sportif, ayant le goût du risque comme son père et ses grands frères. Mais surtout, ce qu'il ne disait pas, est qu'il était profondément seul car dans notre famille,  on savait parfaitement taire les sentiments. Il adorait Maman. Ne le montrait pas. Oh, ici aussi, nous mettons toujours des masques ! Mais seulement pour Carnaval ! Cette idée de guideropes était des plus farfelues. Mais à l'époque, qui aurait pu critiquer Monsieur Andrée ? L'aérostation, en Suède, personne n'y connaissait rien. Ce fou prétendait quand laissant traîner au sol ces cordages, il freinerait la course du ballon dans le vent et ainsi le rendrait dirigeable. Tout le monde y crût, ou du moins fit mine de le croire tant les gens adorent jouer les savants. Le départ en juillet 1897 depuis le haut de la Norvège de nos trois conquistadors fut l'occasion d'une grande fête à Stockholm. Seulement, leur vol tourna vite au fiasco. Le ballon ne se montra en rien dirigeable, les guideropes s'étant détachées de ce gigantesque ballon, confectionné à Paris, aux ateliers du passage des Favorites, (vous devez connaître … Non ? D'où ? Comment ? De Breuillet ? Ah ? Près d'Arpajon ? La banlieue sud ?  Je vois ...) par ce grand aérostier qu'était Monsieur Lachambre. Un ami de Monsieur Santos-Dumont, mais qui préféra à l'époque les aéroplanes. L'enveloppe de soie trop peu imperméabilisée laissa fuir rapidement son hydrogène vu la faible pression barométrique de nos latitudes ! Ils volèrent dix heures. Ensuite, nos trois pauvres aventuriers furent condamnés à errer des mois sur la banquise qui, durant l'été, s'éloigne irrémédiablement de la terre ferme. Plus ils marchaient dans cette nature hostile, plus ils reculaient. Et, il fallut attendre l'année 1930, trente-trois ans plus tard, pour enfin retrouver leurs dépouilles, et surtout ces très nombreux et pathétiques clichés que ces explorateurs avaient scrupuleusement pris pour témoigner par le menu de leur inimaginable calvaire et leur terrible agonie. Bien sûr, les trois héros eurent droit à des funérailles nationales qui défilèrent cérémonieusement rue Strandvägen, juste devant notre maison. Seulement, Grand-Père ne put y assister. Lui et sa femme étaient depuis longtemps morts du chagrin et de la culpabilité d'avoir eux mêmes, pour épater Monsieur Nobel, monter cette terrible expédition.


             Je n'ai guère attendu pour quitter notre chez nous du numéro 29. Dès que j'ai su du haut de mes huit ans que Papa ne reviendrait pas, j'ai dit adieu à mon pays. Avec Marie, nous nous sommes installés à Venise et qui ressemble il est vrai un peu à Stockholm mais en plus chaud. Dès que j'ai pu, j'y ai passé mon brevet de gondolier. Aujourd'hui, j'en suis l'un des plus anciens. Or, voyez comme mon embarcation demeure magnifique ! Je viens de la faire repeindre. En noir évidemment ! C'est la tradition. Depuis la peste. Notre expédition ne vous éloignera pas trop de votre hôtel, je vous rassure. Je fais toujours le même trajet : du Rialto jusqu'au pont des soupirs, pour accoster devant le Palais des Doges, et où vous pourrez également faire des photographies Ensuite, revenez par les ruelles. Non, non vous ne vous y perdrez pas ... Aucun danger ... Je promène parfois des gens célèbres, vous savez ? Tenez, pas plus tard que la semaine dernière, j'ai eu l'honneur, grâce à ma parfaite maîtrise du français de promener Messieurs Cocteau (qui comme Monsieur Saint-John Perse cette année aurait tout aussi bien mérité le prix Nobel de littérature) et Jean Marais, (de vrais amoureux, ceux-là !) à l'occasion de la présentation à la Mostra de leur nouveau film : le Testament d'Orphée. Orphée, vous savez : ce héros grec qui revint également de chez les morts ...

            … Voilà ! Chers touristes français, notre traversée s'arrête là. Vous pouvez débarquer.

             Grazie mille


                                                             Arrivederci !

La Cabane tranquille

En ce vendredi de Juillet, Astrid se prépare, comme tous les matins, pour se rendre au travail. Après sa douche, la jeune femme de 28 ans, brune cheveux mi longs, grande, choisit ses vêtements.
-Alors qu’est ce que je vais mettre aujourd’hui ? Cette jupe bleue et ce chemisier blanc feront très bien l’affaire !..Allez c’est parti-
Astrid finit de s’apprêter et prend la route de son travail. Elle est conseillère, depuis huit ans, dans une agence immobilière dirigée par Antoine. Elle aime son travail par la diversité des gens qu’elle rencontre et de ce qu’elle peut apporter. Lorsqu’elle arrive, son responsable l’a devancée
-Bonjour Antoine, comment vas-tu ?-
-Bonjour Astrid, avec ce soleil, ça ne peut qu’ aller !- répond le jeune homme avec le sourire et enchaîne
-Tu as des visites aujourd’hui ?-
La jeune femme expose sa journée avec le sourire
-Oui, une maison ce matin avec un couple tout nouveau à l’agence, je vais les bichonner et un appartement cet après-midi, ensuite c’est le week end ! J’espère que le soleil va nous aider dans nos affaires-
Le reste de l’équipe ne tarde pas à arriver. Il y a Lily, la secrétaire et Tanguy un conseiller.
-Bonjour, bonjour, comment allez vous ? Il y a un soleil magnifique aujourd’hui !-
Astrid et Antoine répondent du tac au tac en se regardant
-Bonjour à vous deux. Oui belle journée c’est vrai, les gens vont sortir et venir chez nous, c’est sûr ! –
Lily n’a pas le temps de souffler que déjà les appels téléphoniques et les visites de clients s’enchainent. Tanguy, quand à lui, part en visite et Antoine se pose derrière son bureau la tête dans l’ordinateur.
Il a monté cette affaire quelques années auparavant et vu sa progression, il a pu embaucher son équipe. Célibataire, il ne compte pas ses heures de travail et peut compter sur ces employés qui travaillent durement et avec professionnalisme.
Astrid, de son côté, reçoit ses clients, nouvellement inscrits à l’agence. Elle compte bien les garder
-Bonjour Madame et Monsieur DUROUX, je vous en prie asseyez-vous. Je suis heureuse de vous recevoir. Je vous emmène visiter une maison qui correspond aux critères que vous m’avez énoncé lors de notre précédent rendez-vous. N’hésitez pas à me poser les questions essentielles pour vous et à me dire ce qui va et ce qui ne va pas. Voilà j’ai fais le tour, si vous êtes prêts, nous pouvons y aller-
-Pour le moment pas de questions mais surement après la visite. Eh bien allons y-
confirme le couple
Les trois personnes parcourent quelques kilomètres et arrivent devant la maison en vente.
Astrid commence sa présentation
-Comme vous pouvez le voir, la maison est reculée de la route ce qui n’occasionne pas le bruit des voitures et elle est toute entourée par du grillage ; il n’y a pas de vis-à-vis et vous pouvez aisément faire le tour du jardin. Je vous propose de faire le tour et pendant ce temps, je vais ouvrir la maison-
Le couple commence alors la visite. Ils sont enchantés des parterres de fleurs et de l’entretien de la pelouse. Leurs remarques sont positives
-Ah oui, c’est bien chéri, la maison n’est pas collée aux autres, c’est tranquille-
-On est loin de la route aussi c’est un bon point. Allons voir le jardin derrière la maison-
Après la visite du jardin, le couple entre dans la maison ouverte tout en écoutant la présentation d’Astrid.
La maison, faite de grandes pièces, était baignée dans le soleil. Celui-ci apportait la chaleur et la douceur d’un nid douillet.
-Voici l’entrée de la maison et ce couloir qui dessert toutes les pièces, cuisine, salle à manger, salle de bains, toilettes et chambres. Vous remarquerez que les pièces sont grandes et donc facilement logeables. La maison est exposée plein sud donc vous pouvez profiter du soleil dans chaque pièce. Egalement, la toiture à été refaite entièrement l’année dernière. Il y a un grenier au dessus mais qui n’est pas aménageable. Voilà l’essentiel, je vous laisse le temps de faire le tour et n’hésitez pas à poser des questions-
Mme DUROUX ébahie de chaque pièce visitée
-Ces pièces sont magnifiques et avec ce soleil c’est chaleureux. Tu as vu cette terrasse chéri ? C’est bien pour l’été. Je vois bien une table, notre parasol et un verre de rosé comme si on y était !-
Mr DUROUX n’en reste pas moins conquis
-Oui, un barbecue et c’est le paradis ! Je pourrais faire du jardin là bas, la terre m’a l’air de bonne qualité-
Le couple continue la visite et se montre ravi de la visite. Astrid est contente de son travail et leur laisse le temps de s’imprégner de la maison. Elle s’éclipse pour répondre à des messages en profitant du soleil.
Au bout de deux heures, Astrid raccompagne le couple à l’agence et dans la voiture les questionne
-Quel est votre sentiment sur cette visite ?, Avez-vous des questions ?-
Sans hésitation, le couple répond
-On aime beaucoup cette maison et nous voulons la revoir, mesurer les pièces pour placer les meubles. Gardez-la pour nous, c’est possible ?
-Pas de problèmes messieurs dames, nous revenons la semaine prochaine. Je suis ravie de votre choix. C’est une belle maison- enchérit Astrid
Arrivés à l’agence, les trois personnes recalent un rendez vous de visite et font le bilan avec Antoine, le responsable qui ne manque pas de féliciter sa collaboratrice.
-Bravo Astrid, tu as bien compris la demande de nos clients-
-Merci Chef !- répond la jeune femme en souriant à Antoine.
La journée continue aussi gaiement qu’elle avait commencé. La visite de l’appartement l’après-midi se déroule bien mais demande réflexion. Il est dix huit heures quand Astrid finit sa journée,  salue ses collègues et rentre chez elle.
Décoré avec goût et la touche de féminité, l’appartement qu’occupe Astrid est situé à la campagne. Elle aime s’y retrouver après le tumulte de la semaine et le brouhaha de la ville.
-Enfin le week end !- se dit-elle
Elle se met à l’aise, se rafraichit, prend du temps pour elle et accepte l’invitation, quelques heures plus tard, de ses amis pour aller boire un verre en terrasse d’un café.
La soirée se déroule dans la joie et la bonne humeur.
Le lendemain, au vu du soleil qui inonde sa maison, Astrid décide d’aller passer la journée au bord d’un plan d’eau. Elle prépare quelques affaires : serviette de toilette, chapeau, crème solaire et le pique nique. Tout cela bien attaché au vélo, la jeune femme part sur les chemins dénicher son havre de paix pour la journée. Elle fait quelques kilomètres et trouve refuge près d’une cabane, longue, entretenue, entourée d’arbres où il règne le calme.
-Ici c’est parfait !- se dit-elle
Aussitôt, elle dépose son vélo et installe ses affaires. Elle déplie la serviette de toilette au sol disposée mi ombre mi soleil, s’installe et sort son livre. Elle peut commencer sa journée entre farniente et lecture.  Après quelques pages lues et une sieste, elle entend des bruits bizarres et une voix un peu plus loin.
-Viens par ici toi ! Je ne vais pas te laisser partir !-
Astrid, inquiète, se relève mais ne voit rien. Le silence revient puis à nouveau les mêmes bruits.
-Arrête de te débattre, je vais t’avoir !- dit la voix
La jeune femme décide alors d’aller voir ce qu’il se passe. Elle fait quelques pas et tombe sur un homme de dos, cheveux châtains plutôt jeune, au bord de l’eau  qui se débat avec quelque chose. Elle l’observe et lui crie
-Vous faites quoi là ?-
L’homme se retourne, relève la tête et ajuste ses lunettes sur son nez
-Bah euh ! j’essaie d’attraper mon repas de ce midi qui ne veut pas venir !...Astrid c’est toi ? Qu’est-ce que tu fais là ?-
-Antoine, qu’est ce que tu fais là ? Tu viens souvent ici ? Tu pêches toi ?- questionne la jeune femme
-Pas si vite ! Oui je connais cet endroit et j’aime pêcher… j’oublie les tracas quotidiens mais là, le repas du midi, il est compromis- répond Antoine en riant et en regardant le poisson se faufiler entre ses doigts.
- Rassure-toi, j’ai pensé à tout- dit Astrid en montrant le panier garni
-C’est une invitation ?- demande le jeune homme tout en s’éloignant du bord de l’eau
La jeune femme rougit timidement
-Ben, j’en ai amené pour un régiment alors si tu veux….-
Antoine accepte l’invitation sans hésiter
-J’accepte volontiers cette fois ci mais la prochaine fois, c’est moi qui invite….je prévoirais autre chose que du poisson !!-
L’histoire dit que les deux jeunes gens passent une belle journée au bord de l’eau, ils ont bien ri, beaucoup discuté et parfois versé une larme. On peut voir la délicatesse et cette petite lueur pour l’autre.. En tout cas, depuis ce jour, Ils ne se regardent plus comme avant. Ils vont régulièrement à la pêche et se rapprochent peu à peu l’un de l’autre.

L’histoire ne dit pas mais elle pressent fortement une belle vie d’amour  entre ces deux là.

Un boulot d'enfer

Le grand bain

Allez c’est parti pour la corvée de patates. Enfin, pas la pluche et autre taille de haute précision. Non, non, rien à voir. Ici, cela consiste à sortir des sacs de dix kilos de pommes de terre du congélateur pour les plonger dans un bain de tournesol bouillonnant. Tout un programme ! Et encore, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Imaginez les projections graisseuses qui jonchent les parois de la friteuse. Au-delà des produits d’entretien, il vous faut une bonne dose d’huile de coude pour parvenir à éradiquer les intrus. Et tout ça, c’est pour ma pomme !

Il faut gérer les stocks aussi. Hier, je me suis retrouvé en rupture de sachets pour les portions de frites. Vous n’imaginerez même-pas le savon que je me suis pris par le patron. Une bonne réprimande bien grenue. La queue aux caisses s’allongeait car j’avais eu le malheur d’omettre le point N°3 sur ma liste de tâches. La gestion du matériel. S’assurer que l’on dispose du nécessaire pour le service sans avoir à partir en réserve pour palier à nos manquements. Ne surtout pas enrayer la belle machine pour avoir oublié une simple vérification. Grave erreur, je vous le dis. Je ne risque pas de réitérer pareille bêtise. Une telle semonce du big boss devant les clients calme toute envie de remettre ça. Mais tout de même, vous afficher de telle manière devant la clientèle manque clairement d’élégance. Enfin, je viens d’arriver dans la boîte alors j’ai pris sur moi. Et puis ma mère m’a toujours dit de ne pas faire de vague dans mon travail. Se tenir droit, toujours. Ne jamais répondre à son supérieur. Ce serait la meilleure façon de rester dans le rang. Oui, les principes c’est bien beau mais il était bien crispé quand même Jean-Guy. A mille lieues du point N° 1 : sourire et rester zen. Ces attributs lui ont clairement fait défaut en l’occurrence. Bref, je suis retourné à mes patates en vissant un sourire artificiel à mes lèvres. Il faut être respectueux du règlement pour espérer garder son job. Par les temps qui courent, aucune envie de prendre des risques, encore moins de prendre la porte.

Plouf

Le principe suprême ici c’est la flexibilité. Nous faire changer de poste toutes les deux heures pour garder la motivation au firmament. Le point culminant de ma journée, ce sera la plonge. Les mains dans le cambouis quoi ! Autant vous dire que mon contentement s’amenuise au fur et à mesure que je déblaie les plateaux tatoués de ketchup-mayo et autre sauce barbecue. Nettoyer les ustensiles de cuisine aussi et toute la batterie inhérente. En glissant mes mains gantées de bleu dans ce marasme sans nom, je me sens flotter dans les abysses. Une cuve de fer géante enfermant ses secrets les plus ignominieux. Créer son propre univers pour ne pas sombrer. Ce serait sans doute la solution pour créer un climat plus détendu. Je n’ai même pas le loisir de m’évader dans des lagons céruléens. Aucune chance. Pas le temps. Il y a toujours la liste, cette fameuse liste de consignes que l’on doit respecter scrupuleusement. Point N°4 : la gestion du temps. Sans oublier Jean-Guy qui suit nos pas à la trace pour s’assurer que nous ne nous égarons pas en cours de route. Alors n’imaginez pas une seconde, pouvoir musarder sur une plage de sable blond tout en gratouillant avec conviction les paniers à frites et autres plaques de cuisson. Ce serait juste chimérique. Tiens d’ailleurs, en parlant des plaques de cuisson, je n’en reviens pas que l’on puisse servir des mets pareils. Le terme met étant, je vous l’accorde, hautement galvaudé. Mon appétence pour ces choses dépasse l’entendement surtout si l’on songe aux curiosités qui sortent de ces lieux. Un festin pour des papilles vraiment peu regardantes.

J’ai lu dans le manuel de la société un historique sur le produit phare plébiscité par les gastronomes de tous horizons. Vous verriez la promotion faite pour encenser ladite création. Photographies sur papier glacé. Coloris chamarrés pour capter l’attention. Phrasé délicat pour évoquer ses origines germaniques. Autant vous dire que l’on ne lésine pas sur la qualité pour allécher le chaland friand de bonne chair. Oups, je m’égare les amis ! Rassurez-vous, j’en ai conscience. La bonne chair à laquelle je fais référence est juste un amas de résidus en tous genres qu’on nommera viande de bœuf pour le bien-être du sacro-saint chiffre d’affaire. A l’heure qu’il est, ma contribution aux bons résultats de la firme consiste à faire la vaisselle. Mais comme chacun sait, il n’y a pas de sauts métiers alors je continue ma besogne en rythme mais sans fausses notes, avant de me faire recadrer à la première occasion par le patron des hamburgers.
L’étang

Manger dans la salle du restaurant : un doux rêve prohibé par ici. Nous disposons bien d’un petit espace claquemuré entre la cuisine et le local-poubelles mais les odeurs pestilentielles émanant de la grille d’aération donneraient la nausée à n’importe quel animal affamé. Autant dire que mon appétit reste en berne dans ce réduit sans âme. C’est une grosse chaîne pourtant mais depuis mon arrivée, il y a trois semaines, personne n’a semblé s’offusquer des effluves fétides qui inondent notre aire de repas. A croire qu’ils manquent de moyens. J’y croirais si la chaîne n’avait pas posé ses pions un peu partout sur le globe terrestre. C’est juste ahurissant que les employés aient à subir ça. De fait, je mets à profit mes trente minutes de pause pour déjeuner au grand air, au bord de l’eau.

Salade de la mer aujourd’hui. Mais attention, pas une composition maison. Enfin, pas cette maison-ci du moins mais la mienne. Cela me paraît plus sûr. La verdure nimbée d’à peu près rien servie en boîte plastique ne sied guère à mes papilles. Dans la salade Neptune, deux tomates cerise se battent en duel. Quant au saumon, je le trouve bien trop rougeoyant pour être sincère. Ne parlons même pas des grains de maïs et herbes sans arôme totalement noyés dans cette composition atone. Une sauce cocktail est servie avec cet hasardeux spicilège culinaire mais je préfère éviter ce crémeux vraiment douteux.

Cela fait du bien d’échapper, ne serait-ce qu’un instant, à la paranoïa ambiante. Tout est millimétré ici, c’est fou. Chaque tâche, même la plus infime. On vous trace lorsque vous vous rendez aux toilettes. Bah oui, parce qu’aller aux petits coins fait perdre un temps précieux dans l’organisation quasi-militaire qui règne ici. A enfreindre la sacro-sainte liste des tâches, on risque de retarder le processus et ainsi mécontenter le client. Et comme on aime à vous le répéter à loisir, un client mécontent est un client qui risque fort de ne pas revenir. Comment vous dire, on ne plaisante pas sur ce point alentour. Hors de question d’engrainer les rouages lissés aux petits oignons. Les dirigeants qui édictent de tels dispositifs doivent bien s’amuser dans les hautes sphères. En ce bas monde nauséabond, on rit jaune.

De la gastronomie pur jus

Terminé la plonge. Cette après-midi, je suis commis d’office à la fabrication des sandwichs. En ce moment, le « Chicken Ranger » est le produit phare. Une épaisse tranche de filet de poulet. Enfin, je ne vais pas vous faire un dessin non plus. Le poulet dans cette cage aux délices ressemble autant à de la volaille qu’à un oiseau de pacotille suspendu à du vent, mais passons. Je ne suis pas là pour faire la fine bouche. Mon dessein du moment est de disposer avec ordre et méthode, les différents ingrédients dudit burger. Un mélange laiteux au bon goût de je ne sais quoi, une tranche de cornichon aigre à souhait, de la tomate pas rubescente pour deux sous, une tranche de préparation fromagère insipide, sans oublier la dose calibrée de sauce salsa. Tout ce petit monde bien enserré entre deux tranches de pain élastique serti de graines de pavot. Un régal ou je ne m’y connais pas.

Lorsque je ne suis pas d’atelier poulet, je retourne avec effarement les steaks apeurés qui suent sang et eau sur les planchas. Tout un arsenal de nourriture qui ne cesse de m’étonner. Mais que voulez-vous, tout ceci rapporte un maximum à ce qui se dit alors faudrait voir à ne pas être trop regardant sur les composants de ces créations hors du commun. Et puis, je ne fais qu’exécuter les ordres aboyés avec dédain par Jean-Guy alors je n’ai pas le choix. Oh, de toute façon, je ne ferai pas ça toute ma vie. J’en ai plus qu’assez de rentrer soir après soir les vêtements empreints de fumets entêtants. Un peu comme si j’avais trempé des heures durant dans une baignoire remplie d’huile de cuisson. Pas très heureux d’afficher une stature aussi peu alléchante.

J’ai rendez-vous avec Grincheux dans une heure. Ma période d’essai s’achève ce soir. Je vais savoir avec quel assaisonnement on voudra bien m’agrémenter. Pour un poste aussi touche à tout, quelqu’un comme moi devrait amplement faire l’affaire. Je suis docile et conciliant. Croyez-bien que ce sont des qualités essentielles si vous voulez survivre ici. Si vous ne rentrez pas dans le moule déjà tout formaté, autant vous diriger vous-même vers la sortie. Ce sera un gain de temps précieux pour tout le monde. Qu’on se le dise !

Un pavé dans la mare

Le verdict est sans appel. Jean Guy trouve que je ne possède pas les qualités requises pour travailler dans ce restaurant. Manque de réactivité. Pas assez affable. Trop ceci, pas assez ça. Non mais sans rire, je ne postule pas pour un emploi de cadre supérieur tout de même. Ce n’est qu’un gagne-pain à deux francs, six sous dans une chaîne de restauration rapide. Tout juste de quoi payer les factures et encore…

Quel affront tout de même. Je me suis donné à cent pour cent dans mon travail. Toujours à l’heure. Serviable. Je suivais les directives comme un gentil petit toutou qui obéit sans broncher à son maître. Tout ça pourquoi ? Me voir congédié comme un malpropre qui aurait volé dans la caisse. Je l’ai mauvaise, je vous assure. Je n’imaginais pas passer ma vie professionnelle dans ce boui-boui infâme mais un petit bout de chemin paraissait envisageable. Enfin, je retomberai sur mes pieds. J’ai une propension à rebondir qui ferait bien des envieux. Mais tout de même, ça pique mon égo. Les épines sont mordantes à l’instar de Jean-Guy. Franchement, pour qui se prend-il ce petit péteux de Directeur de Restaurant ? Il me considère comme un benêt sans nom, transforme ma période d’essai en un vague souvenir à caser aux oubliettes. Il va s’en mordre les doigts, c’est moi qui vous le dis.

L’ère de Jean-Guy sera bel et bien révolue sous peu. Il connaîtra lui aussi les joies de l’éviction. Avec les petites découvertes que j’ai glanées pendant mes trois semaines ici, va pas faire long feu l’monsieur, croyez-moi. Je n’ai rien dit encore mais j’ai la revanche tenace et je peux avoir le bras long aussi, si je veux. Au fond, je me suis bien amusé ici. C’était un petit jeu ultra jouissif. Quand j’y songe. Quelle bande de rigolos ! Tous à trimer comme des malades pour pas cher. Dire qu’aucun d’entre eux ne m’a reconnu.


Cela me sera aisé d’agir et pas incognito cette fois. Après tout, je suis le PDG du groupe.