samedi 3 mai 2014

Cachophobie

Monsieur Pépin avait fermé la porte comme à son habitude, pile lorsque la sonnerie de l’intercours avait eu fini de retentir. Il avait pourtant dû voir Anaïs pressant le pas dans le couloir, à une dizaine de mètres. Impossible de la louper, avec ses dreadlocks et son manteau rouge. Et il avait fermé la porte malgré tout. Les camarades d’Anaïs savaient bien qu’elle les suivait de peu, retardée par un code barre capricieux, au CDI. Ils n’avaient cependant rien dit. Pas qu’ils eussent voulu causer du tort à la jeune fille. Personne dans la classe n’avait d’animosité envers elle.Assez indépendante d’esprit, elle était un peu originale, avec son affection pour les musiques alternatives et son accoutrement à l’avenant. Elle n’était pas particulièrement jolie, ni très brillante scolairement, ce qui lui épargnait beaucoup de jalousie. Et comme du reste elle jouissait d’une grande capacité d’écoute et d’empathie, sa compagnie était même plutôt prisée. Au final elle était considérée par ses pairs comme une fille à peu près normale, et bénéficiait de l’esprit de groupe qui animait la classe au même titre que n’importe quel autre élève, notamment en cas de conflit avec les professeurs.
Mais Monsieur Pépin était un cas à part. Lorsque l’on entrait dans sa salle on se taisait, point final. Pas de solidarité qui tînt face à l’ambiance de fin du monde que le professeur y faisait régner. Une atmosphère de celles que connaîtraient certainement les deux derniers survivants d’une catastrophe planétaire, à l’entrée d’un abri ne pouvant accueillir qu’une seule personne. L’altruisme, le sens du sacrifice, la générosité, ça marchait sur le papier. Mais il en allait de la vie en communauté comme d’une assurance : tout semblait évident jusqu’au jour où survenait un problème. C’était là, à la première lecture véritablement complète et attentive du contrat, qu’un feuillet émergeait discrètement du dossier.Une annexe rédigée en tous petits caractères, détaillant les clauses d’invalidation de la police que vous aviez contractée. Pour ce qui était de l’entraide, cette annexe s’appelait l’instinct de survie.
La menace n’avait pas besoin d’être énorme. Il suffisait qu’elle emplît l’air ambiant. Comme le cœur d’un réacteur nucléaire, inoffensif  tant qu’il était confiné, mais impossible à contenir s’il changeait d’état. De solide à liquide. De liquide à gazeux. Contaminant l’eau, envahissant l’air, se déposant au sol, investissant les cultures, empoisonnant la chaîne alimentaire pour finalement intégrer la constitution de chacun de ses maillons et en anéantir les défenses immunitaires, y faire croître des tumeurs et des enfants monstrueux. C’était cela, Monsieur Pépin : un nuage d’autorité radioactive, qui provoquait effroi, malaise et dépression chez tous ceux qui avaient le malheur d’entrer en contact avec lui. Les grands sentiments n’avaient pas leur place dans une équation où intervenait sa variable. Compassion zéro, chacun pour sa peau. Les élèves franchissaient le pas de sa porte à l’heure et évitaient de respirer trop fort pendant toute la durée du cours, priant pour survivre à l’ordalie et ne pas absorber trop de cette peur qui empesait l’air.
Anaïs allait sans doute tourner les talons. Si elle ne le faisait pas pour elle, il fallait qu’elle le fît pour les autres, qui autrement risquaient de faire les frais de son insubordination. Toute tentative était vouée à l’échec. Elle savait, comme tout être humain dans le lycée, qu’il était inutile de lutter contre lui. Le mieux que l’on pût espérer était de ne pas trop attirer son attention. C’était vrai pour les élèves, leurs parents, les professeurs et tout le reste du personnel du lycée. La réputation de Monsieur Pépin le précédait. Un seul proviseur était passé outre, et avait osé lui demander d’adoucir ses méthodes pédagogiques. Il l’avait convoqué sans l’avoir vu, et avait en outre commis l’erreur de négliger les recommandations de son adjoint, qui avait déjà eu affaire au phénomène. Le chef d’établissement avait été placé en congé maladie le lendemain pour une semaine,puis avait demandé sa mutation la même année. Quant à l’inspection académique, elle se découvrait une montagne de dossiers absolument vitaux en souffrance, à chaque fois que son nom était évoqué.
Pépin. Ç’aurait été, pour n’importe qui d’autre, une inépuisable source de plaisanteries et de calembours. La seule liberté qu’osaient parfois prendre les plus téméraires était de le surnommer « Le Pépin », non sans avoir vérifié l’absence de l’intéressé par-dessus leurs deux épaules avant de chuchoter l’outrage.Il mesurait un bon mètre quatre-vingt-dix de haut, et passait les cent kilos. L’absence de cheveux sur son crâne soigneusement rasé rendait difficile toute entreprise de datation du spécimen. Ses traits étaient d’une profondeur abrupte, qui leur conférait des allures de scarifications, comme s’il fût né sans visage et eût décidé de faire creuser le sien chez un tatoueur maori un peu maladroit. La seule touche permettant de le distinguer d’une statue primitive était son regard. Incisif, brutal, enfonçant les yeux de ses interlocuteurs pour pénétrer en eux et piller leur âme sans qu’il eût besoin de prononcer un seul mot. Il …
« Toc ! Toc ! Toc ! » La classe se figea. Monsieur Pépin, qui venait de monter sur l’estrade, se retourna comme un golem. Lourd, encombrant, évoluant avec une lenteur et une inéluctabilité géologiques, il se déplaça jusqu’à la porte, en saisit la poignée et ouvrit. Anaïs se tenait dans l’embrasure. L’air légèrement embarrassé. Mais pas assez, définitivement pas assez. Une soixantaine d’yeux affolés se mirent à virevolter comme un vol d’étourneaux, changeant constamment de direction au gré d’un esprit collectif poursuivi par le spectre d’une panique silencieuse.Qu’était-elle en train de faire ? Si elle continuait, ce n’était pas seulement elle qu’elle allait condamner, mais toute la classe ! Et comme si cela n’eût pas suffi, la voici qui ouvrait la bouche.
« Excusez-moi, Monsieur. J’arrivais juste derrière Rémi. Je suppose que vous ne m’avez pas vue avant de fermer la porte. Je peux entrer, s’il-vous plaît ? »
Monsieur Pépin jaugea la jeune effrontée, tandis que les yeux s’étaient immobilisés. Certains s’étaient cachés derrière leurs paupières, retenant leur souffle dans l’attente d’une déflagration verbale. Le professeur analysait froidement sa jeune interlocutrice, dont le comportement était pour le moins inhabituel. Cachait-elle un coup fourré ? Que pouvait bien signifier cette ingénuité de façade, ce sourire qu’elle dissimulait avec l’hypocrisie d’une stripteaseuse retenant ses sous-vêtements ?
Michel Pépin connaissait les jeunes. Il en avait fait le tour avant même de commencer à enseigner. Il avait tout compris de ces êtres inachevés, chez lesquels il voyait poindre les hormones avec la même grossièreté qu’un fil de bâti oublié sur un vêtement par une couturière négligente. Dégingandés, idiots, menteurs, mesquins, égoïstes, … Et qui malgré ce festival de paresse permettaient encore d’être arrogants, vaniteux et répugnants de suffisance. Monsieur Pépin ne détestait pas les jeunes, non. Il n’avait rien contre eux. L’idée d’une telle position aurait été aussi absurde dans son esprit, que de se déclarer anti-cancer, ou bien hostile aux tsunamis. Il était insensé de s’insurger contre un fléau naturel. Les jeunes ne l’incommodaient pas : ils l’ulcéraient, par la mesure qu’ils lui donnaient de son impuissance à les changer en autre chose que ce qu’ils étaient.
Anaïs se tenait là, comme une banderole revendiquant son droit à l’éducation, auréolée d’une absence de sentiment de culpabilité qui frisait l’obscénité. Elle attendait une réponse,avec la conviction évidente qu’il était impossible que celle-ci pût être négative. Sa seule présence était un affront. Le fait même qu’elle eût osé frapper à la porte après qu’il l’eût refermée était déjà une insulte à son autorité. Une autorité qu’il avait mise en place âprement, année après année, luttant contre vents et marées, montant pierre par pierre l’austère édifice de son droit à imposer SA vision des choses, SON système de valeur. Il était comme ces phares de pleine mer, scellés dans la roche après des décennies de travaux, brisant des vagues plus hautes qu’eux-mêmes pour montrer la voie à tous les égarés de la vie. Il éclairait des océans d’ignorance, et en même temps matérialisait quelque chose de funeste, un lieu à éviter, un homme dont l’approche était synonyme de danger.
Et voici qu’Anaïs Leguesdes, seize ans, venait caboter près de ses récifs. Cabotiner près de lui. Que devait-il faire ? Refuser, évidemment. Envoyer paître la brebis écervelée qu’elle était. Il se racla la gorge comme un volcan grondant avant de laisser sortir sa coulée de lave. « Non, Mademoiselle Leguesdes. Vous avez cinq secondes de retard, je ne vous accepte pas en classe. » Voilà ce qu’il allait dire. Il n’y avait pas de réplique. Sûrement pas. Et pourtant. Cela faisait si longtemps que personne n’avait tenté sa chance que pour un peu il se fût presque pris à douter. Il était sur le point de mettre le contact sur une voiture supposée increvable, mais qu’il avait laissé dormir plus de vingt ans dans un garage.
« Non, Mademoiselle Leguesdes. Vous avez cinq secondes de retard, je ne vous accepte pas en classe. » Il y avait quelque chose de ridicule, pourtant. Comme refuser de signer la vente d’une maison pour une erreur de cinq centimes d’euros. Quelque chose qui aurait pu prêter à sourire. Un sourire qui ne demandait qu’à s’épanouir sur ce visage juvénile, où la beauté de l’innocence le disputait à la vulgarité de la sottise. Il visualisait ses zygomatiques en train de se contracter, ses yeux se plisser. Elle découvrait ses dents. Une trentaine de petits tranchoirs d’os et d’émail. Autant d’armes préhistoriques dissimulées derrière le voile de ses lèvres. La demande qu’elle avait formulée n’était en fait rien d’autre qu’une mise en garde. À quoi pouvait-elle bien penser, là, maintenant ?
« Oui, je suis une jeune fille. Toute à la fois symbole de pureté et de sensualité. Une beauté virginale, malgré cet utérus qui me rend fondamentalement plus utile à l’espèce que vous-même, Monsieur Je-Sais-Tout. Je suis féconde, je suis libre, je vivrai des années après vous, et vous n’avez aucun contrôle sur moi. Regardez bien mes dents, Monsieur Pépin. Je les déshabille sans aucune pudeur. Je laisse resplendir leur beauté carnassière. Et ensuite je vous dévorerai. Je vais écarteler la terreur que vous inspirez, déchirer votre pouvoir et me repaître de cette minable forteresse dans laquelle vous pensiez naïvement vous trouver à l’abri. »
Oui, elle souriait à présent, il en avait la certitude. Comme avaient souri tous les autres avant elles, lorsqu’il avait été collégien, puis lycéen. Ceux qui le bousculaient dans les couloirs à chaque fois qu’il majorait un devoir. Les mêmes qui crachaient dans son assiette à la cantine, lui volaient l’argent que lui donnait sa mère pour s’acheter un goûter. Ceux qui avaient volé sa déclaration d’amour à Lucie, puis l’avaient photocopiée et placardée sur tous les panneaux d’affichage du lycée. Ceux qui l’avaient racketté, passé à tabac, avaient uriné sur lui alors qu’il était au sol. Tous, ils avaient souri lorsqu’ils l’avaient vu ravaler ses larmes.
Sourire. La marque des forts, des puissants. Le droit d’afficher sans vergogne leurs pensées sur leurs visages, de leur donner une réalité matérielle, visible, qui viendrait s’inscrire dans son cerveau à lui, souiller ses souvenirs et ses pensées. « Je suis un morceau de matière qui arpente le monde. Je le soumets à mes caprices sans éprouver aucun remord, ni aucun besoin de me justifier. Je suis un enfant qui casse des jouets qui ne lui appartiennent pas, pour le seul plaisir de tester mon pouvoir de destruction sur mon environnement. Tu fais partie de cet environnement, et j’ai décidé de t’écraser, juste pour voir ce que ça fait. Je ne ressens aucun remords. Je suis libre de t’humilier, de te faire souffrir. Et le plaisir que me procure cette liberté est d’autant plus grand que je peux l’afficher sans complexe. Nous avons le même code génétique, toi et moi. Mais mon sourire fait de moi l’espèce dominante. »
Et lorsque le désespoir se faisait trop fort, lorsque les larmes finissaient par crever l’enveloppe de volonté dans laquelle il avait enfermé ses yeux, le sourire se dévoilait et révélait sa véritable nature. Il n’était que l’ombre du prédateur, une menace dissimulée jusqu’alors, et qui se métamorphosait en cette bête sauvage et puante qu’était le rire. Les torses se gonflaient bruyamment, pour ne redescendre qu’en violentes saccades, au rythme des feulements vomis parleurs gorges saturées de mépris et de haine. Le rire s’élevait, incontrôlable … Stimulant leurs glandes, dilatant leurs pupilles. L’odeur âcre de leur transpiration envahissait l’air, pénétrant en lui contre son gré, violant ses voies auditives et olfactives, défigurant son espace visuel.
Qui avait dit que le rire était quelque chose de bon, de sain, d’amical ? Le propre de l’homme ? Dieu l’en garde. Production d’adrénaline, sudation, augmentation du rythme cardiaque et de la ventilation, durcissement musculaire, bruits, gesticulations, exhibition des crocs : rire n’était pas une chose douce, bienveillante. C’était un acte de guerre. Tout au mieux une réaction de défense archaïque. Et comme toute arme défensive, elle pouvait être détournée pour agresser. Cela n’était en rien plus positif qu’un viol ou un meurtre. Il y avait certes un bénéficiaire, mais aussi une victime. Rire, c’était le résultat d’une surprise, du constat intérieur d’une incohérence, que le cerveau cherchait à tuer. Et peu importait que trente années plus tôt, ce titre d’incohérence, de réalité indésirable, eût échu à Michel Pépin et eût fait de lui le souffre-douleur de toute une classe.
Oui, Anaïs allait elle aussi se mettre à rire comme une hyène. Et comme des hyènes ses petits camarades, sentant la proie faiblir, allaient se joindre au concert et prendre leur part du festin. Elle allait rire et dans moins de vingt-quatre heures, Pépin serait de nouveau la risée du lycée, comme à l’époque. « Pépin a laissé entrer quelqu’un après avoir fermé la porte ! Devine quoi ? Le Pépin s’est dégonflé ! T’aurais vu sa gueule ! »
Anaïs serait portée en triomphe. La nymphette qui aurait vaincu le titan. David contre Goliath. Sans que personne ne comprît qu’au final, ce n’était pas lui, le monstre. Mais elle. Une bête éructant des signaux sonores, la poitrine agitée de secousses grotesques, suintant ses phéromones par tous les pores de son épiderme. Elle qui ne répondait à aucune logique, qui ne savait pas penser, comme tous ses homologues. Un bout de vie anarchique, impossible à canaliser autrement qu’en lui mettant la peur au ventre. Elle, premier spécimen d’une espèce  qui comme un virus avait fini par muter au point d’être désormais résistante au Pépin. Elle qui allait aujourd’hui l’abattre. Faire tomber les cloisons de la forteresse, dont la solidité devait trop à la rigidité. Elle allait faire trembler sa structure jusqu’à ce qu’elle entre en résonance et s’effondre, le laissant nu et défait, livré en pâture à une meute d’élèves brûlant de s’abandonner à leurs bas instincts. Tout le monde dirait d’elle qu’elle avait été courageuse, tenace, admirable. Rire face à Pépin. Refuser la toute-puissance de sa sinistrose et lui opposer la fragilité de son microcosme méticuleusement réglementé. Elle serait le rire libérateur, la fraîcheur, la douceur qui ont raison de l’oppression. Alors même que ce rire avait été l’arme avec laquelle les bourreaux du jeune Michel avaient mutilé son âme.
Monsieur Pépin n’avait pas choisi l’enseignement pour se venger ou par mégalomanie. Il avait seulement voulu être ce phare dans la tempête, un pilier garant de la stabilité du monde, capable de réguler les pulsions de chacun. Il avait voulu s’assurer qu’au moins une personne au sein de l’institution serait pleinement consciente de la dangerosité de ces jeunes, de la violence bestiale qu’ils abritaient. Ils ne rêvaient que de musique, de rire, d’alcool et de sexe. Ils étaient le vent dans les arbres, la liberté dans tout ce qu’elle avait d’inacceptable. Parce qu’éduquer c’était guider. Et que pour guider, il fallait restreindre le champ des directions autorisées. Pas d’autre possibilité. Poser des rails, des grilles, des barrières. Les élèves, ivres de vie, n’obéissaient au final qu’à leurs instincts, riaient avec leur ventre et pas avec leur tête.
Anaïs riait désormais. Ou c’était tout comme. Elle n’avait pas l’air triste. Elle le regardait fixement, dissimulant la mise à mort imminente sous un masque de candeur. Il devait réagir. L’empêcher de nuire, elle aussi. Faire un exemple. Il y perdrait sa carrière, sa vie, mais il aurait montré la voie avant de tirer sa révérence. Un crochet à la mâchoire. Un coup de genou dans l’estomac. Et une fois au sol, s’agenouiller sur elle et la frapper, aussi fort et aussi longtemps que possible avant que les autres ne pussent intervenir. Afin que chacun sût ce qu’il en coûtait de refuser l’ordre, de rire face à l’autorité. Rire était une manifestation animale. Comme la libido. Il fallait remettre de l’ordre dans tout ça. Des codes moraux. Des repères.
Il allait cogner sur une gamine de seize ans. Non. Pas une gamine de seize ans. Une saleté de grain de sable qui grippait les rouages d’une mécanique bien huilée, qui mettait en péril le monde qu’il avait construit. Revenir sur Terre. Elle était vicieuse, cela sautait aux yeux. Sur le point de rire. Il fallait agir, immédiatement. Une gamine de seize ans. Peut-être pas un prix Nobel. Bourrée d’imperfections, sans doute. Dont elle n’aurait peut-être même jamais conscience. Elle n’avait aucune conscience, comme tous les autres. Comme ceux qui l’avaient martyrisé lui, et dont il avait cherché depuis vingt-cinq ans à gommer les traits ricanant, sur les visages des élèves dont il avait eu la charge. Des visages jeunes, qui voulaient échapper aux théorèmes et aux textes de loi. Qui lui survivraient. Ils continueraient à exister lorsque lui ne serait plus rien, enfermé à jamais dans une autre forteresse, souterraine, attendant que les vers vinssent se nourrir.
« Vous allez bien, Monsieur ? »
Elle fixait sa joue gauche, sur laquelle Monsieur Pépin sentit le glissement furtif d’une larme en train de tracer sa route.Anaïs ne riait pas. Elle n’était pas extraordinairement intelligente, ni un puits de compassion. Pourtant elle ne riait pas. Ce morceau de volonté désordonnée sur pattes,incapable de discipliner sa pensée, de prendre la mesure de sa propre insignifiance, ne cherchait pas à l’achever, ni même simplement à lui nuire. Elle avait simplement l’air un peu … inquiet ? Où l’ennemi était-il passé ? Qu’était devenue la menace ? S’agissait-il d’une provocation ?
Monsieur Pépin essuya son œil. « Je vais bien, Mademoiselle Leguesdes. Je vous remercie de votre intérêt. La poussière de craie ne me réussit pas, aujourd’hui. Allez vous asseoir, je vous prie. »
Les yeux dans la salle se fixèrent sur la jeune fille, qui gagna sa place dans un silence religieux. Monsieur Pépin scruta la classe un instant. Le calme régnait toujours. Quelques traces d’incrédulité, çà et là. Un soulagement palpable. Un silence consenti, sans brutalité. Quelque chose qui ressemblait moins à de la crainte qu’à du respect.


Le professeur saisit une craie et constata que le tableau avait dû être nettoyé tardivement, ce matin. Il luisait de ce vert humide que laissaient les éponges des agents de service. Pas de poussière de craie sous sa main. Juste une surface miroitante dans laquelle il voyait un visage. Des traits profonds, durs, pareils à l’écorce d’un arbre prématurément vieilli, et qui se mirent à bouger lentement, s’organisant en une chorégraphie qu’il ne connaissait pas et qui fit naître, pour la première fois en un quart de siècle, un sourire pendant un cours de Monsieur Pépin.

Bleu, Blanc, Mômes

Elle vient de mettre la touche finale à son œuvre. Les soldats du feu ont passé trois bonnes heures à maîtriser l’incendie qui s’était répandu à vive allure ici et alentour. Elle n’avait pas imaginé aller si loin. Des réminiscences du passé étaient venues toquer à la porte de ses souvenirs.La machine s’était sacrément enrayée. Elle avait frappé fort.Elle lui en voulait,c’est certain mais à ce point, nous frisons l’irrationnel. C’est comme si sa raison s’était étiolée sans qu’elle n’y puisse rien.Tel un 100 mètres aux Jeux Olympiques, la rumeur avait pris son élan. Minime voire insignifiante, elle avait poursuivi sa course crescendo pour franchir la ligne d’arrivée en un brasero flamboyant.

Le message n’était pas de très bon goût, nul ne saurait prétendre le contraire mais elle préférait laisser glisser. Réagir à cette ineptie donnerait du crédit au persiffleur alors que nenni. Elle ferait fi des mots apposés en lettres garance sur la vitrine de sa boutique. Armée d’un chiffon et de trichlore, elle avait effacé l’inscription : « Aux Fringues de la Salope ». Par malheur, ceci n’était qu’une mise en bouche qui serait suivie de nombreux autres mets divers et variés. Le plat de résistance nettement plus copieux serait servi ultérieurement. Ce serait un festin riche,pétillant en bouche sauf qu’il n’était pas inscrit au menu. Ceci dit, le Chef subtilement créatif le concocterait néanmoins.Elle n’en avait pas conscience à ce moment-là mais porter plainte eut sans doute représenté une alternative avisée. Enfin, je dis cela je ne dis rien. Fidèle en amour et en amitié, ouverte au monde,le reflet du miroir lui renvoyait plutôt l’image d’une blanche colombe. Qu’aurait-on pu lui reprocher pour s’en prendre ainsi à elle ? Là où certaines âmes bien pensantes ont devisé derechef en voyant les lettres de feu sur la vitre, elle n’avait pas voulu accorder d’importance à ce message pourtant abject. C’était sans doute l’œuvre d’un trublion. Il passerait son chemin après s’être bien amusé à ce petit jeu somme toute malsain. Ainsi, Cette rumeur ne l’inquiétait pas. Une fois la devanture du magasin nettoyée, tout redeviendrait comme avant ou pas…

Christine Delcourt avait suivi des cours de stylisme à l’Institut de la Mode à Paris.Lors d’un stage dans une grande chaîne de vêtements pour enfants, des désidératas professionnels plus affinés avaient pris forme. Depuis lors, elle garde toujours sur elle un carnet de dessins où elle croque à loisir salopettes, grenouillères, blousons en jean pour jouer au mec version miniature, pantalons de treillis ou encore robes fleuries et jupes à volants pour les férues de mode en herbe. Son esprit de création n’a d’égal que sa volonté de fer.Elle a travaillé pendant une décennie chez « Bout’Chou »tout en passant un temps précieux chez elle à esquisser pléthore de modèles. Un jour sans doute, son projet nourri depuis maintes années fleurirait, à savoir tenir sa propre boutique où elle pourrait commercialiser ses créations. Le cap sera franchi à l’aube de ses trente-cinq ans avec l’ouverture de « Bleu, Blanc, Mômes ».Elle œuvrera d’arrache-pied pour offrir des tenues colorées, confortables, toujours innovantes à la pointe de l’originalité.

Les sarcasmes, ragots, médisances de toutes veines, elle savait ce que c’était. Elle avait connu les affres de l’inimitié dans l’oxymore du pays des Bisounours. Oui pour la gamine qu’elle était, aller au collège avait viré rapidement à une sorte de capharnaüm sans nom. Une élève de sa classe l’avait prise en grippe. Son premier trimestre de troisième fût jalonné d’une indicible souffrance. Tags dans les toilettes avec d’odieuses insinuations sur son compte. Moqueries de toutes sortes sur son passage. Messages indélicats déposés dans son sac de cours. La liste reste non exhaustive tant l’ingéniosité malsaine de la jeune élève était sans borne. Laura retrouvait chaque jour,pour son plus grand déplaisir, un groupe de filles acérées mené tambour battant par une certaine Lepré. Rien que le fait de prononcer son nom lui procurait immanquablement des relents empreints de fiel et de colère. Elle s’est longtemps demandé comment la vie pouvait engendrer des comportements adolescents si malveillants.Certain est qu’une empreinte indéfectible avait marqué son âme.

En passant rue Saint-Méry aujourd’hui devant la boutique de Christine Delcourt, les badauds auront le loisir de converser sur la dernière création en date. Non, non je vous vois venir avec cette perspicacité aussi évidente que le nez au milieu du faciès. Il ne s’agit pas d’un quelconque vêtement mais plutôt d’une litanie littéraire absolument vile. Pour la énième fois ce mois-ci, la vitrine a été peinturlurée, en lettres noir de geai pour l’occasion. Colorie plus sobre mais propos absolument ignominieux.Dangereuse est la rumeur. Elle voguait paisiblement sur la rivière sans jamais faire de vagues, du moins en apparence. Sur le lit, c’était une autre paire de manches. Les fonds étaient tourmentés et ne demandaient qu’à jaillir tel un geyser enragé.Personne ne se serait méfié de la gentille Laura, la femme de ménage avec qui moult riverains échangeaient sur un ton toujours courtois et enjoué. De fait, ils auraient été à mille lieues d’imaginer qu’elle était à l’origine de ces odieux ragots. Elle avait lu la petite annonce dans le journal. La gérante de « Bleu, Blanc, Mômes » était à la recherche d’une technicienne de surface pour entretenir la boutique et son appartement situé juste au-dessus. Elle avait tenté sa chance, nullement au hasard. Elle savait à qui elle aurait à faire si elle était engagée. Grâce au réseau Facebook, elle avait retrouvé sa trace. Christine portait désormais le nom de son mari mais aucun doute possible avec la photo, il s’agissait bien de la même personne. Elle tenait un magasin de vêtements pour enfants dans une zone piétonne de Chambrais sur Saône. Trop beau pour être vrai. La chance lui souriait.Vingt-cinq ans. Vingt-cinq longues années qu’elle pestait, fulminait, ruminait, tempêtait contre la petite peste qui l’avait prise pour souffre-douleur jadis. Retrouver Christine Leprépour se confronter enfin à elle. Plus jeune, elle n’avait jamais eu le courage de le faire. Cela lui avait assez terni l’existence. Elle voulait tourner la page pour laisser ce pan de vie très loin derrière. Ainsi, elle avait postulé. Affable lors de l’entretien, ses références aussi élogieuses qu’inventées,avaient fait le reste. Dire que cette pauvre Christine ne l’avait même pas reconnue.Oui, deux décennies plus tôt, Laura arborait une silhouette moins longiligne qui était sujette à maintes railleries. Subséquemment, lorsqu’elle avait franchi le seuil de « Bleu, Blanc, Mômes », sylphide avec sa chevelure auburn, elle était passée inaperçue. Ainsi, elle avait pu mettre en place en toute quiétude sa terrible vengeance jusqu’à atteindre le feu d’artifice final.


Qu’aurait fait Christine si elle avait su qu’il ne lui restait plus que dix minutes à vivre lorsqu’elle arriverait sur le pas de sa boutique aujourd’hui ? Le temps d’y lire l’inscription fatidique : « Tu iras brûler en enfer pour ce que tu as fait».Pour éviter de faire les cent pas en attendant la gendarmerie, elle choisit un thé au jasmin, saveur qu’elle affectionne tout particulièrement. Elle n’aura pas le loisir de le déguster, la bouilloire ayant rendu l’âme de manière plutôt explosive. On ne vous répétera jamais assez que les produits d’entretien peuvent s’avérer particulièrement dangereux. De l’autre côté de la rue, une femme ne le sait que trop bien. Tout en astiquant l’argenterie, elle ne perd pas une miette du spectacle détonnant qui s’affiche sous ses yeux. Elle est finalement ébahie par ce qu’elle a réalisé. Suite aux dénigrements affichés depuis plusieurs semaines, les gens ont parlé, imaginé mille scénarios qui ont terni doucement mais sûrement l’image de la créatrice de mode. Qu’a-t-elle pu faire de si odieux pour qu’on l’invective de manière aussi violente ? Laura a frappé très fort aujourd’hui. Même par-delà la mort, les doutes seront présents, les persifflages subsisteront.Elle en est convaincue. C’est ainsi, elle court, elle court la rumeur…

Au volant de sa vie

Au volant de sa vie, il y a des feux et des sens interdits. Dans l’air pur comme citadine, la rumeur court et nous dessine une étincelle, un incendie.
A cet instant précis, la petite brindille prit feu et réchauffa la vaillante pompe du réseau interne de l’être. La mécanique de chair et de sang se laissa caresser au fluide d’une douce huile. Les mouvements de la machinerie ne grinçaient plus. Le corps jeune ou vieux retrouva ainsi  une certaine fluidité. De cette mélodie qui courrait un peu partout, tellement que parfois elle nous échappait, il ou elle peu importe, craignait le pire et prenait aussi les courbes de tout être.
Une rumeur parmi les rumeurs sifflait le bruissement d’une crainte de la peur. Cette lueur, cette étincelle grésillait au bout du compte, sur le fil en mouvement de vie et d’envies. Tout être la rangeait au rayon de ses peurs, bien malgré lui. Ce souffle portait, transportait par la foule. Au-delà du nombre et de l’énergie, cette rumeur ne l’inquiétait pas.
Il ou elle allait donc prendre la route en quête d’une vibration différente du cœur, ce moment où tout être se laisse emporter par l’affolement lié au sentiment. Dans ce voyage en rouge couleur sang, il ou elle ne s’attendait point à une quête en 5 éléments comme les doigts de la main, cette tendre poigne rythmée au même pas.
La genèse du périple de tout être s’écrivit à l’aube du présent ainsi. L’histoire fit donc étape en la terre fertile de l’humain ordinaire naissant et soufflant vers l’horizon. Il ou elle sentait au flot de la route, le fruit des saisons, cette raison qui de la destinée moderne semble tourner en déraison. La folle course des pollutions poursuivait ainsi sans cesse tout être, le reléguant au second plan. Vite paru cette vérité alla se consoler en son creusé de profit.
En l’aveuglement de ce capital sans cesse renforcé, elle tenta de convaincre tout être, de sa vertu encrée en la modernité. Cette lutte permanente semblait injustifiée  aux yeux de tout être ébloui par la tendre lueur de sa mère nourricière. Au fond, tout être avait bien plus que du respect pour cette nature, sans laquelle  point de vie et plus encore de la sienne. Il ou elle ressentait tout simplement, ce sentiment qui fait vibrer le muscle rougeâtre. Mais il ou elle ne prenait  guère plus le temps de caresser ce rite géniteur de couleurs et plus particulièrement de vert. L’union des êtres s’était ainsi réunie sous cette couleur pour espérer et croire que notre belle maman de la vie pouvait être encore aimée et respectée.
Au fond, l’essentiel pour tout être se dessinait en la rondeur d’un virage d’en revenir à la source de ce qui nous unit à la force bienveillante. Cette flamme en laquelle tout est possible : le jaillissement de la vie, la continuité fragile d’un gonflement de poitrine et tout le reste. A force de s’induire la tête de questions, tout être  perdait le sens de son existence otage de la complexité de la moderne attitude. Il ou elle en retournait alors à plus de simplicité. Une vague,  en une expiration, tout être s’emplit les poumons de cet oxygène. Et là, la source du lâcher prise jaillit comme un ruisseau enfoui dans son corps et plus encore dans le fond de sa tête. Cette aspiration entraîna il ou elle à se poser le long de la rivière, à entendre l’eau couler, à voir les canards voguer et à répondre à l’invitation de l’arbre solide et rassurant, comme une force bienveillante. Tout être prit donc physiquement la route pour entrer dans une forêt à l’odeur ruisselant liée en la poésie des 4 saisons. Cette vie interne saisit la sienne et il ou elle se mit à faire corps dans le bain végétal. En ce seuil du jour, la sève des arbres majestueux coula et tout être se mit à manger l’air tranquille au goût de bois. Son regard aussi se nourrit d’une luminosité colorée par une lumière forestière et ses oreilles se remplirent d’un silence, d’une quiétude profonde né de la terre. Tout être se sentait à cette heure,  dans une certaine logique simpliste d’en revenir à ses racines et de se retrouver en soi. Dès lors, Il ou elle oubliait la fureur de la ville moderne, de la foule qui marche au pas et de la folie parfois des êtres, mais pas d’être dans l’ici et maintenant. Dans cette réalité de la société industrialisée, tout être avait été tiraillé entre ceux qui voulaient tout jeter et les autres souhaitant aller plus avant dans un trou sans fin apparente. En attendant que ce mot se rapproche de sa réalité vivante, il ou elle, loin des bruits et des rumeurs de droite ou de gauche, retrouva une simple aspiration vers l’amour et le verbe qui s’en nourrit. Il ou elle se sentait en ce fil, tout petit, fragile comme un enfant sorti d’un ventre ballon et prêt à refleurir, comme le printemps bourgeonne au mois de Mars.
De cette première étape liée à son périple, il ou elle avait bien échappé à la rumeur persistante de la perte d’être dans la vie de lumière.
Dans un second temps, Tout être s’en retourna à son île, sa vie, sa ville : cette union d’habitations souvent rassurante où être se multiplie.
Au cœur de cet ensemble, une bâtisse de pierre se dresse. On la nomme Mairie ornée sur son fronton d’une devise si souvent répétée tel un slogan : Liberté, Egalité, fraternité.
Il ou elle s’arrêtait sur la dernière déclinaison de ce trio, ce mot si souvent anéanti par la froideur du temps qui glisse. Il s’agissait aussi d’une certaine façon, de la peur de soi et de l’autre. Cet activisme de défiance à croire naviguait en la sève des cœurs croisés, entremêlés en toute simplicité, balayés parfois et souvent troublés par l’amitié de peur de ne point s’y retrouver. Et puis, il ou elle avait tellement besoin d’être compétitif, de foncer dans les bras d’une réussite forcenée. A cet instant, le regard porté sur l’autre s’en trouvait moins appuyé et souvent même envolé. Tout être se laissait en quelque sorte, prendre par ne plus penser. Son horizon prenait la destinée d’un intérieur douillet, enfermé en son corps et dans son habitat de confort. Les portes se fermaient et tout être inconnu dans la ville se refermait. Et puis, il y avait aussi cette peur plus sournoise de l’autre différent. Cet autre, lui-même, se verrouillait souvent dans une peau sociale rassurante face à l’abîme de la mort. En l’ombre de la destiné, il ou elle se nourrissait d’une crainte prise dans un tourbillon de faux semblants et d’oublis. Tout être oubliait donc l’autre, en s’oubliant soi. Ce soi résidait silencieux dans le choix d’être là et le refus d’être un Robinson Crusoé.
Dans son envie profonde, il ou elle souhaitait se nourrir de ce feu qui réchauffe, que l’on désigne sous l’appellation Amitié. Mais comme à son habitude, la rumeur sournoise sommeillait les bras ballant, semant à tout va,  le vent et une brise à refroidir les élans de l’échange amical. Ce bruissement noirâtre cultivait la peur de prendre la main de son cœur pour la donner à l’autre. La jalousie et la sombre envie nourrissait la fin de l’espoir de se laisser prendre par le simple partage. Il ou elle  voulait souvent être le premier, le plus riche ou le plus beau. Autour de cette harmonie  de la compétition des êtres et de l’être, Tout être  s’enfermait dans la peur de donner sans retour. Il y avait certes des temples vénérés où l’échange se construisait dans l’espoir de faire toc toc au paradis de l’au-delà, s’il existe bien. D’autres défendaient cette valorisation du sentiment fraternel par des idéaux portés au fer rouge du combat militant. Mais il ou elle, loin de là, ressentait ce besoin de l’essentiel : un autre ciel, un nouvel horizon. Cette espérance se berçait au destin souvent utopique, d’une poigne unie  à une autre, jusqu’à former une chaîne qui ne rompt pas au premier coup de vent ou du sort. De ce ressort, il en ressort pour Tout être, que ce voyage avec l’autre et vers l’autre réside dans la simplicité de se laisser être soi-même vraiment, en lâchant les oripeaux de la peur et la sournoise rumeur.
Au sommet de la vibration de l’instrument sensible de l’humain, Il ou elle croisa le dessin de l’amour, ce voyage que la rumeur s’évertue à rendre plus difficile, voir impossible.
Tout être se trouvait alors funambule sur un fil transparent qui l’unissait à un autre, jusqu’alors invisible. En une rencontre, puis un regard, cet autre devint une lueur nourrit par le sentiment : cette aspiration, cette accélération du palpitant. Il ou elle peu à peu, ou plus rapidement ne voyait plus la chair et le sang, mais une rose grandissant dans le cœur tel un doux fruit de la nature joliment poli par le dessin de la vie. Et là, la rumeur encore  vint et proposa sa toute première objection. « La rose est belle certes, mais elle est parsemée d’épines. » On en vient là, directement à la blessure, l’écorchure, la griffure que l’amour transporte dans son joli soleil, plus ou moins bienveillant. Tout être eut sous cette vision des choses, légèrement tendancieuse, un léger recul, mais vraiment très léger. La brise du vent soufflant dans le cœur était tellement douce et gentil que cette ombre fut vite oubliée.
Il ou elle se laissait porter, transporter l’un vers l’autre, à pas plus ou moins grand. Il pouvait aussi y avoir la foudre qui d’un coup s’abat et pose ses cartes sur la table du festin : ce fil allongé, élancé pour une destination indéterminée. Cet éclair de génie de la vie, d’un battement d’aile, d’une accélération du palpitant soudainement emballé s’envolait  en une flèche de Cupidon.
Dans un tout autre registre, au sommet identique, tout être se laissait prendre à un jeu tel une valse, un tango délicat. Ainsi à petit pas, la tendre mélodie d’un noble sentiment vint se nicher sur la route d’il ou elle. Ceci se dessinait à petits coups de pinceau.
En premier lieu, il y eu la rencontre, cet espace temps fragile comme les autres et parfois imprévisible, la suite ne s’inscrivant pas forcément dans la logique des sentiments. Une fois, le seuil de ces premiers regards croisés, mots aussi effleurés, le temps poursuivit l’œuvre de l’amour. Tout être en arc en ciel se laissait emporter en une déclaration l’un pour l’autre, tel un chemin. Un beau rayon de feu ouvra la voie d’un grand boom au cœur. Le rythme du balancement dans la poitrine ne fut plus le même. Il ou elle crut à un incendie ou plus tôt, à une montée de température, pas de celle qui donne la fièvre et fait mal à la tête. Loin de ce feu sous un éventuel couvre chef, cet avis de temps plus ou moins maussade ressemblait plus à la fraîcheur d’une rosée matinale, à cette eau bienveillante qui caresse le creux des yeux et fait taire la douleur.
Tout être la connaissait bien cette sournoise brise où se cache le mal du corps ou de l’âme. Mais j’en reviens à notre affaire, notre belle affaire tel une caresse de printemps où la nature reprend son manteau vert. Il ou elle tenait donc le repos d’un combat de battement de tambour, bien loin du premier cri : cette réalité de se retrouver là, après avoir grandi pas à pas, comme on monte à l’échelle. Et une marche parvenu à l’âge des grands vient nous saisir et nous porte vers des chemins de traverse. L’espoir prend forme ainsi, de se bercer à deux dans le lit d’une rivière, d’y couler la vie arc en ciel et d’en pleurer de joie sans larme, car cachées à l’intérieur. Et  soudainement, à cet instant précis, le visage totalement détendu de vie s’offre un joli sourire résistant et non planant dans la rêverie d’un conte de fée. Les « Il était une fois » et tout ce qui s’en suit, ne sont donc pas de la partie. Il y a plus beau que les mièvreries  de l’oncle Picsou, la réalité d’un instant de diamant vivant lorsque l’on sait le saisir. Cela s’entend pour tout être, comme le plaisir d’unir deux corps dans un élan de douceur.
J’en reviens de la sorte, en la rumeur qui hante encore ce récit. Elle est sournoise, cachée derrière la porte du destin. Elle nourrit l’idée qu’un  rayon de lumière puisse être plus trouble que l’eau de la Clairefontaine.
Il ou elle ne se permettait pas de voir surgir sur le devant de la scène cette moisissure rampante et effrayante d’un abandon de l’innocence, de l’abondance. Malgré tous les espoirs parfois enfouis, la rumeur en sa noirceur de rage tentait de s’incruster sur la page. La route de  tout être n’en serait donc que plus belle à l’instant précieux de toucher, caresser un ciel bleu pur et lumineux.
Cela s’entend dans le plus fluide ruisseau de l’histoire. Il n’empêche que il ou elle se sentait comme poursuivi par une ombre, une tache de noirceur sur le dessin à l’encre de sang. Tout être, de cette peur d’être agripper par l’humanité incertaine, n’osait jeter aucun œil dans le dos pour filer vers une échappatoire de silence de la pénombre. La conscience de cette réalité le poursuivait tout de même telle une source d’images, de violence intime et de guerre assassine. Il ou elle n’en retenait que l’espoir de s’échapper à l’infini pour plus qu’une rêverie : une lumière fluide volée à la réalité.  De ce braquage de la destinée entachée d’une humanité perdue, tout être transperçait l’horizon. La fusion des corps en un instant, de poitrines  gonflées, s’avérait telle l’émergence du premier cri.
Il s’agissait là, de la rencontre de graines d’humanité, pour qu’en un ventre féminin,  germe la fleur de la vie. Tout être plongé dans cet espoir d’un souffle naissant, pas si soudainement jailli des côtes humaines, pensait au firmament d’une plénitude absolue. Ce mouvement du corps penché sur l’âme rugissait d’envie de battre à l’unisson d’un monde externe, d’un monde étrange et mystérieux loin du chauffage interne et rassurant d’une mère en mouvement. Alors l’enfant pouvait s’élancer dans un voyage élastique vers l’air terrestre saupoudré de chaud et de froid.
Les regards illuminés d’il ou elle, n’en furent que plus scotchés sur le devant de la scène. Le fluide de vie allait paraître de la sorte, se lancer dans la transparence du son de sa voix et cela, pour la toute première fois. Cette seconde précise, où naquit ce bruissement dans le creux de l’oreille étendu en l’air incolore, avait la saveur pour il comme pour elle, d’une victoire sur la rumeur. J’en retourne encore à l’ombre noire, celle qui de crainte nous poursuit, comme le sang stagne au dernier souffle. Mais là, l’enfant en était bien à son premier pas dans le règne des vivants.
Tout être s’en trouvait tout surpris : 9 mois à attendre, à voir se tendre la peau du ventre, puis à l’entendre vivre cet être en gestation. Et maintenant, il était là, peau à peau avec sa mère en un océan de douceur. Sans aucun doute, la petite plume de vie en mouvement se trouvait être aussi légère qu’un rayon de soleil et fatiguée tel un coureur de fond à l’arrivée du marathon. Elle aussi, solitaire de elle ou il, ressentait encore cette poussée de son corps tel une vibration de douleurs internes. Ce mouvement s’en était extirpé, détaché dans son émotion intérieur d’avoir vécu, accompagné la scène, laissant filer une émotion en une larme de joie.
Il ou elle allait de la sorte, vivre ensemble l’éclosion d’un être vierge des démons et des arcs en ciel de la vie. Tout être s’élançait donc ainsi, en un pas de même cadence à l’unisson de ce poids plume, dont le ruisseau d’en vie allait, peu à peu, construire son envie au monde, son envie d’être.
La suite de l’aventure ruisselle pour certains du piège, semble-t-il, de l’enfant naissant, parfois envahissant. Le couple masculin-féminin y perd son intimité, sa liberté, disent certains. D’autres se permettent de rajouter le poids de la charge familiale. Dès lors que se présente à vous, ce rôle naissant d’être parent, l’être né à nouveau à une responsabilité supplémentaire, tant d’arguments, de rumeurs en charge de susciter la peur. Et pour couronner le tout, les détracteurs de cet arc en ciel de s’entendre un jour appeler Maman ou Papa en rajoute une couche, un argument, l’embrillon du temps à venir. Au pire, les nuits blanches à veiller l’enfant souffrant d’un mal passager raisonnant en un sommeil amoindri. Et plus encore, ce cheminement réside en la patience nécessaire d’être disponible au fil des printemps et de creuser un sillon avec l’enfant grandissant au rythme de la lumière.
La transcendance s’écrit ainsi à faire que ce fil conducteur devienne le sein. Cette projection nourrit les pires détracteurs de la joie de devenir père ou mère en laissant germer le champs libre à l’unisson. Ils purent  de la sorte, jouer à démolir le rêve éveillé de la gloire lié à la parentalité, tournée selon leur discours, en cauchemar. Il en fallait malgré tout, beaucoup plus, pour faire renoncer les millions d’il ou elle, de part le monde, qui nourrissent ce désir de dessiner une vie nouvelle pour un être bâti de leur chair et leur sang.
La rumeur de vigueur courrait donc un peu partout et tout le temps, sur les couches d’une vie, de la vie simplement. Elle n’en était pas moins visible, que virevoltant sur un fil en funambule, elle jouait d’un discours au ficelles grosses comme des cordes. Tout être se trouvait bel et bien encordé de la sorte, pour franchir les montagnes de la destinée : ces ruisseaux, ces rivières, ces fleuves où résident le cœur, le sang et le mouvement.
La rumeur de rage ruminait parfois sa rancœur, d’être réduite et de tendre vers la déchéance,  ne plus s’habiller d’un manteau audible. Il semble toujours que l’ombre multicolore s’étend plus loin que celle unicolore d’un voile sombre. Malgré ce sens d’un coloriage de l’horizon en arc en ciel, la peur vibrante au battement de la rumeur subsistait tel un trou noir sans fin et sans fond. A tout un chacun de savoir, si cette ombre cachée derrière la lumière de vie doit envahir, faire taire l’envie. La réponse à ce dilemme de l’attraction sommeillant dans l’abime ne s’inscrit pas comme une évidence faisant pencher la balance d’un coté ou d’un autre. Notre réalité d’être souvent tiraillé réside au fond, dans une multiplicité de pistes à suivre, de réponses à donner. Nous retenons de ceci que ce monde ne se colorie pas qu’en noir et blanc, ne se résume pas qu’au bien et au mal. La mythologie starifiée d’une guerre des étoiles s’en trouve ainsi démontée en pièces détachées. Notre réalité s’articule alors,  au pas à pas, tel un jeu de Lego.
Il ou elle, prisonnier des tiraillements d’être ici et maintenant, ne s’inquiétait pas au fond de la nuit, se laissant bercer au fil des jours, de la rumeur. Ainsi la vie n’était pas,  comme on l’entend dans les histoires de prince, de princesse où l’histoire finit bien. Il ou elle les avait bien entendu enfant. On leur avait tenu à cet instant, un récit aux contours enjolivés. Mais au fond, que leur disait-on dans ces métaphores de la vie, tout simplement, qu’elle était belle. Et au final, pourquoi on leur aurait menti ?

Amour, puissance et truculence

Ressentant un grand inconfort sur son cheval, Élisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d’Orléans dite Liselotte voulait rajuster sa jupe. Elle s’arrêta un moment pour y remédier et c’est à cet instant précis qu’un lièvre détala à toute vitesse créant un mouvement dans toute la compagnie. Alors qu’elle n’était pas remise correctement en selle, le cheval de Liselotte voulut suivre ses compagnons. Lorsqu’un cavalier tenta de s’approcher pour lui apporter son aide, cela ne fit qu’effrayer l’animal. Sa cavalière penchée sur un des côtés de la selle ne tenait plus que par la force de ses bras accrochés au pommeau et par un pied sur l’étrier. Quand son cheval se retrouva un peu à l’écart, la duchesse se laissa choir sur la pelouse. A peine fut elle tombée à terre que la violence de la chute fit perdre ses moyens à Sa Majesté. Devenu tout à coup livide, l’astre céleste avait sérieusement pâli perdant alors de sa splendeur. Son visage maculé par la peur laissait entrevoir un tout autre aspect de sa personne. Le Roi-Soleil se précipita auprès d’elle pour s’assurer qu’elle n’était pas blessée gravement. Il l’accompagna lui-même jusqu’à sa chambre et veilla sur elle jusqu’à ce qu’il soit pleinement rassuré sur son état.

Depuis que Liselotte était à la Cour, après son mariage avec Monsieur, duc d’Orléans, frère de Louis XIV, elle manquait rarement une partie de chasse avec le Roi, ce dernier ayant d’ailleurs redoublé d’assiduité en la matière depuis qu’elle était là. Ces moments privilégiés entre beau-frère et belle-sœur ne manquaient pas d’alimenter des rumeurs grandissantes sur une éventuelle liaison. La froideur de ses rapports avec son époux n’encourageait pas la Palatine à faire des compromis pour tenter de plaire à Monsieur. Elle préférait à n’en pas douter la compagnie du Roi.

Bien peu de femmes avaient pu résister au charme de Louis XIV, pas même la robuste et solide Liselotte qui lui vouait une admiration sans failles. Jamais la duchesse d’Orléans ne s’était permis d’engager une quelconque entreprise de séduction auprès de Louis le Grand. Elle avait trop de considération pour la reine Marie-Thérèse et trop de respect pour les valeurs morales telles que l’honnêteté et la droiture.

Si les sentiments de la Palatine pour son illustre beau-frère faisaient peu de doute, il n’en était pas de même pour ceux du Roi. Cet accident de chasse en apparence anodin, bien qu’ayant provoqué une grande frayeur chez beaucoup de courtisans, semble pouvoir dissiper les dernières incertitudes qui subsistaient sur l’existence ou non d’une affection de Louis-Dieudonné pour Élisabeth-Charlotte de Bavière allant au-delà des conventions. Son indulgence dont il faisait preuve envers sa belle-sœur était également suffisamment éloquente. Après tout, l’abondante correspondance de cette dernière ne passait-elle pas entre les mains du Roi ? Quand on connait la liberté d’expression dont elle faisait preuve, il était bien étonnant que Louis le Grand ne lui en tienne pas rigueur.

Cette rumeur ne l’inquiétait pas outre mesure, la Palatine n’en avait que faire de l’hypocrisie ambiante et du pullulement de tous les racontars possibles et inimaginables à la Cour. Ce sport mondain était de loin celui que Liselotte exécrait le plus et rien de tel ne pouvait l’affecter, il n’en était pas de même pour le Roi. Aussi gardait-il les distances convenables au plus grand malheur de sa belle-sœur, même s’il appréciait son franc-parler et son humour. Certes elle se contentait largement de ces retrouvailles tant à la messe qu’à la chasse, mais la présence de Madame de Maintenon, la « vieille » comme aimait à la surnommer Liselotte, lui était insupportable. Elle avait un profond respect pour la reine et la liaison entretenue par Louis XIV avec cette parvenue lui donnait de l’eczéma. De son côté Madame de Maintenon ne pouvait souffrir Liselotte à cause de sa complicité privilégiée qu’elle entretenait avec le Roi. Elle fit tout son possible pour détruire cette relation à maintes reprises et par bien des manières mais sans jamais vraiment y parvenir. Son arme favorite : la délation.

Quel ne fut pas le désarroi de la princesse Palatine quand peu de temps après le décès de la reine Marie-Thérèse, la « vieille » parvint à se faire épouser du Roi-Soleil, secret de polichinelle que le Roi essayait vainement de garder. Le doute planait toujours aux yeux de la duchesse d’Orléans. Il n’a été question que d’administrer des saignées à la reine alors que percer l’abcès dont elle souffrait fut plus salutaire et ce contre l’avis du chirurgien. Ce dernier n’exécuta ces saignées qu’à contre cœur sachant pertinemment que cela ne ferait que précipiter la mort de la reine. Liselotte elle-même fut victime d’un tel abcès et refusa les bons conseils insistants du même médecin ayant ordonné les saignées de la reine, Fagon. Une fois l’abcès ouvert, elle s’était parfaitement remise de cette affection. Elle ne manqua pas d’ailleurs de faire part de sa façon de penser à Fagon en présence du Roi, ce dernier ayant eu peur une nouvelle fois pour la santé de sa belle-sœur.


Élisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d’Orléans, belle-sœur de Louis XIV et mère du régent compta parmi les rares femmes qui réussit à toucher véritablement le cœur du Roi-Soleil plus qu’il n’aurait voulu l’avouer. Affection profonde et sincère, relation d’autant plus sincère que platonique, un lien indéfectible qui les a uni de nombreuses années. Les derniers mots de Louis XIV pour sa belle-sœur en témoignent : « On a fait tout ce qu’on a pu pour que je vous haïsse, Madame ; mais ils n’ont pas réussi [ajoutant qu’il] l’avait bien trop connue, pour ajouter foi à ces calomnies. »

A tomber

Cette rumeur ne l’inquiétait pas. Il était venu exprès et il n’allait pas rebrousser chemin. Les morts, il en fréquentait tous les jours.
Rick observa la grille. Elle paraissait plus impressionnante dans le noir. Il vérifia à tout hasard la poignée. Fermée, bien sûr, à cause de toutes ces histoires. Rick entama l’escalade. Arrivé au sommet, il fit une pause et contempla le spectacle qui s’offrait à lui.
Le cimetière s’étendait à perte de vue, sous la lune. Rick n’avait pas souvenir qu’il était si vaste. Lors de l’enterrement, il avait suivi le cortège sans vraiment faire attention. Il avait préféré écouter les conversations, pour glaner des informations. Il n’avait pas été déçu. La plupart des notables de la ville étaient présents, ainsi que leurs administrés. Il avait entendu autant d’horreurs que de louanges, au sujet de feu Madame Hipswitch. Entre ceux qui venaient la consulter et les autres, qui la vouaient aux gémonies, les chuchotements allaient bon train. Jamais cérémonie funéraire n’avait ressemblé d’aussi près à un salon mondain.
Rick cessa sa contemplation. Il venait de repérer la tombe. Quoi qu’elle eût été, la vieille Hipswitch ne voulait pas rater sa sortie : un véritable monument dominait les sépultures alentour ; il semblait conçu pour abriter une légion complète. Rick se souvenait d’ailleurs de ce qu’il avait entendu dans la procession : un unique cercueil gisait dans ces murs, mais les fossoyeurs avaient remarqué que huit autres emplacements avaient été prévus. La défunte n’avait aucune famille et cette révélation n’avait pas manqué de faire bruisser de nouvelles rumeurs. A croire que les habitants de cette ville s’en repaissaient et tiraient distraction de n’importe quel ragot. Rick n’y attachait pas d’importance. Seuls les faits lui importaient et surtout, ce qu’il pouvait en tirer.

Cela faisait une dizaine d’années qu’il avait mis au point son petit business. Le déclic était venu une nuit d’octobre, alors qu’il était à l’université. A l’époque, il sortait avec Johanna. Il pensait encore à elle d’ailleurs, y compris en cette soirée, du haut de son portail. Comment aurait-il pu oublier ses cheveux flamboyants et ses yeux bleus, qui le faisaient chavirer ? En l’occurrence, il pouvait ranger ces souvenirs parmi les pierres tombales. Johanna avait eu un accident de voiture. Cela avait été le premier enterrement que Rick avait suivi. Il ne savait plus si c’était le chagrin ou l’absence de la jeune fille, qui l’avaient marqué ; toujours est-il qu’il avait pris l’habitude d’aller dans le cimetière où elle reposait. A force de pèlerinages, il avait fraternisé avec le gardien, pour qui il constituait une distraction salutaire. A la fin, il ne venait plus que pour cette rencontre. Il faut dire que le bonhomme étaitintarissable. On pouvait le comprendre : les morts ne devaient pas être d’une conversation formidable. Rick avait pourtant changé d’avis à ce sujet, au fur et à mesure de la fréquentation de ce vieil habitué. A l’en croire, les allées du cimetière tenaient du hall de gare, certaines nuits de pleine lune. Il avait ainsi découvert l’existence des zombies, les ravages des goules et
les fantômes cauchemardesques. Rick ne savait jamais trop si le gardien plaisantait, avec ses histoires, car il terminait toujours sur un grand éclat de rire. Il est vrai que l’alcool y était pour beaucoup. Le papy avait un stock considérable d’eau de vie et de bouteilles non identifiées, dont certaines n’étaient pas des cadeaux ; il s’était servi lui-même, dans les cercueils. D’aucuns auraient parlé de pillage de tombes mais le gardien n’avait pas du tout présenté les choses de cette manière. Ce dernier avait réalisé que les morts avaient une fâcheuse tendance à vouloir emporter certaines reliques : des bijoux précieux, un objet fétiche, voire même leur chien empaillé, ou des bouteilles, donc. Un jour, un membre d’une famille avait lui-même offert au fossoyeur la Bible posée sur la dépouille. Ça lui avait donné une idée ; il avait commencé à regarder avec plus d’attention les cercueils, lors de l’exposition du corps. Il jetait aussi un oeil sur les tenues arborées dans le cortège, avant la cérémonie. Et au final, il se renseignait carrément sur la succession, le patrimoine et la personnalité des défunts. L’oraison terminée, il s’attachait alors à ouvrir le cercueil, pour délester l’inhumé des accessoires dont il n’aurait plus l’utilité. Il faisait parfois chou blanc mais d’une façon générale, il récupérait au minimum un bijou ou des chaussures. Il n’y avait rien de morbide à ses yeux ; cela ressemblait plus à une chasse aux trésors.
Passé l’étonnement, Rick avait pris part à ces explorations ; quelques mois de pratique l’avaient convaincu que l’affaire en valait la peine : pas de concurrent, pas d’importun et un rendement assuré. Il avait remercié avec chaleur son initiateur et était parti développer sa petite entreprise ailleurs. Et il avait l’embarras du choix.
Rick résidait quelques temps dans une ville, sillonnait les cimetières, fraternisait avec le gardien… et s’attaquait à ses pensionnaires permanents. Il attendait d’amasser un certain butin, puis il prenait la poudre d’escampette. Il cultivait la discrétion car il ne faisait pas bon être repéré, dans ce genre d’activité ; cela pouvait être mal interprété. Plus d’une fois, il avait dû cavaler vers la sortie, débusqué par une mamie trop matinale ou des gamins qui jouaient à se faire peur.
Parlant de peur, Rick n’était pas un froussard. Il régnait certes une ambiance étrange dans ces lieux de mort, mais il n’y avait pas plus paisible que ces endroits. Rick leur trouvait même un charme suranné. Certaines tombes constituaient parfois de véritables chefs-d’oeuvre, d’autres abritaient des personnages célèbres, et d’autres enfin, toute simples, dégageaient un profond sentiment de paix. Rick ne savait pas s’il devait s’en féliciter, mais il n’avait croisé ni vampire ni mort vivant. Il se confirmait que son mentor avait un peu extrapolé, aidé par une alcoolémie prononcée. Il y avait des rats, des chauves-souris, des chouettes, mais ce bestiaire n’avait rien d’effrayant. Encore une rumeur dont il n’avait plus à se soucier.

Rick descendit du portail et se laissa choir au sol. Il était temps d’aller saluer Madame Hipswitch.
Il avait fait sa connaissance dans « The Evening Post », à la rubrique nécrologique. Son faire-part de décès était majestueux et emplissait la moitié d’une page. Devant tant d’ostentation, Rick s’était empressé de se renseigner et il avait vite fait le tour de la question : Madame Hipswitch serait sa prochaine visite nocturne. Avec un chauffeur en livrée et des consultations hors de prix, elle constituait une cible de choix. Rick avait aperçu les toits de son manoir, par-delà les murs du cimetière. Il n’avait pas très bien saisi quelles étaient ses occupations, de son vivant. Beaucoup de ragots circulaient à ce propos et il avait eu le plus grand mal à trier le vrai du farfelu. Il avait cru deviner qu’elle offrait ses services, dans des cas précis : revers de fortune, avenir à déterminer, messes très particulières... Encore une illuminée, avait-il songé, mais fortunée pour une fois. Il avait quand même entendu une remarque qui l’avait intrigué, lors du cortège funèbre. Une dame respectable, à l’air un peu perturbé, avait glissé à sa voisine : « Elle disait toujours qu’elle avait neuf vies, à chaque fois que je la voyais. Et me voilà à son enterrement ! Et vous ne savez pas le plus bizarre : son
majordome vient de m’appeler ce matin, pour me fixer un rendez-vous, comme si de rien n’était ! » Il avait dû se retenir de pouffer, à cette information incongrue. Il avait pourtant vu répéter cette même affirmation à plusieurs reprises, de personnages différents. Madame Hipswitch était pour le moins excentrique, mais il n’allait pas se laisser distraire par ces racontars.

Il avança dans l’allée principale et stoppa devant un grand if. Il en extirpa l’attirail qui était caché dans ses branches : pied de biche, lampe, gants. Il était opérationnel. La suite ne serait qu’une formalité. Et quelle suite ! Il revoyait cette photo dans « The Evening Post » : Madame Hipswitch posait, sur son canapé, les mains croisées, avec à chacun de ses doigts, des bagues somptueuses. Rick en trépignait d’avance. Il hâta le pas en direction du mausolée, dont la silhouette se détachait au clair de lune.
Sur le seuil, Rick marqua un temps d’arrêt. Deux gargouilles le fixaient de leurs orbites vides, telles des cerbères. Il ne put s’empêcher de frissonner. Il reporta son regard sur la porte d’entrée. Elle était demeurée entrouverte. Un air humide et froid filtrait par le maigre interstice. Il poussa le battant avec détermination et pénétra dans le tombeau.
L’obscurité s’abattit sur lui. Il alluma sa lampe, pour faciliter sa progression. Il avait déjà repéré les lieux dans la journée mais il devait aller vite. Il chercha l’escalier qui menait à la crypte et l’emprunta sans hésitation. A l’issue de sa descente, il marqua une pause, stupéfait. Plusieurs cierges se consumaient devant lui, projetant une lumière irréelle. Il éteignit sa lampe et examina les lieux. La pièce semblait plus vaste que la salle supérieure. A son extrémité, une sorte d’autel, avec de curieuses divinités, faisait face au visiteur. A sa
gauche, une grille barrait l’entrée d’un souterrain. D’étranges inscriptions parsemaient le mur de droite, en un mélange de pentagrammes et de formules obscures. Madame Hipswitch avait des goûts spéciaux en matière de décoration, pensa Rick. Il avança vers la tombe qu’il venait d’apercevoir. La dalle portait l’inscription « Hipswitch » ; sans date. D’autres sépultures, au nombre de huit, l’encadraient. Quatre arboraient des signes cabalistiques. Une était même ouverte et laissait apparaître sa sombre cavité. Pour une originale, ricana Rick, elle ne faisait pas dans le demie mesure. Et il leva son pied de biche pour attaquer son travail.

« Rick ? »
La voix retentit derrière son dos. Rick en lâcha son outil, de surprise. Il se retourna.
Johanna.
Johanna se tenait devant lui. Elle était éblouissante, comme avant.
« Mais, comment… ? Que fais-tu… ? Et pourquoi… ? » Rick bégayait d’émotion.
Johanna sourit. Elle s’approcha de Rick, qui restait pétrifié. Elle posa sa main sur le cou du jeune homme et elle l’enlaça, avec délicatesse.
Rick sursauta, sous l’onde glacée qui le parcourut. Avant qu’il ait pu réagir, Johanna l’avait projeté dans la tombe béante.
Rick hurla, quand la dalle se referma sur lui.

La silhouette de Johanna s’estompa alors, comme une brume, pour laisser apparaître un corps décharné. La créature traça des formules sur le tombeau clos. Elle entama une mélopée lugubre, qui fit s’allonger les flammes des cierges en une incandescence violente. Elle s’étendit enfin sur l’autel, pour que s’accomplisse sa renaissance. Ses mains tressaillaient, alors qu’elle se gorgeait de vie. Des mains avec des bagues somptueuses, à chaque doigt.

6AB

Pauline se redressa en sueur : ce n’était pas un rêve, le résultat était tombé la veille sans possibilité de lutter. Pauline avait la gorge nouée et se souvint qu’elle était dans son lit d’hôpital.
La veille, elle avait intégré le service du 6 AB de l’hôpital de Long, ville d’un département d’Ile de France, elle ne le connaissait que trop bien.
A 34 ans, Pauline était en lutte avec son propre corps. Des cellules cancéreuses avaient choisi de migrer dans son cerveau. Mais comment en était –elle arrivée là ? Depuis quand se battait-elle contre cette foutue maladie ? Elle se força à se souvenir.
Une lumière l’aveugla et le bruit d’un chariot la fit sursauter : c’était Marie, la jeune infirmière du service qui venait prendre ses constantes.
Elle en avait vu des infirmières depuis qu’elle avait déclaré son cancer quatre ans auparavant. Il y avait Nadège, l’infirmière d’annonce qui lui avait expliquée comment allaient se dérouler ses traitements. Une petite quarantaine douce et sereine, elle avait tout de suite plu à Pauline. Il y avait eu le défilé des infirmières stagiaires qui se confondaient en excuses à chaque fois qu’elles piquaient à côté de son PAC.
Pauline gardait en mémoire chacune de celle à qui elle avait eu à faire ; dans ce service le turn over était important mais Pauline le comprenait, qui pouvait côtoyer sur une longue période la maladie et la souffrance.
Pauline leva son bras droit et se prêta à l’exercice comme elle en avait l’habitude. Marie parut inquiète mais tenta de le cacher à Pauline avec une caresse réconfortante sur son visage. Elle quitta sa chambre en trainant son chariot. Pauline se retrouva seule, elle prit son verre d’eau et calma les tiraillements de sa gorge déshydratée.
Pauline savait, elle avait compris la veille que ses chances de quitter ce lit d’hôpital seraient minimes mais elle s’y était préparée. Depuis quatre ans, elle avait connu le chaos de l’annonce d’un cancer du sein à trente ans, l’espoir d’une guérison après douze cures de chimiothérapie et une chirurgie la laissant blessée dans sa féminité. Il y a deux ans, elle s’était sentie perdue quand son cancérologue lui avait annoncé sa rechute un an après la fin de ses traitements. La vie d’une personne atteinte d’un cancer était ponctuée d’espérance, d’attente et de souffrance quand la maladie réussit à prendre le dessus malgré tous les efforts que l’on pouvait déployer.
Depuis peu son état de santé s’était dégradé, avec des douleurs de plus en plus intenses et des vertiges de plus en plus fréquents. Elle savait que bientôt elle ne serait plus capable de s’alimenter et de lutter.
Mais avant, elle avait décidé de profiter de ses moments qui rendent la vie magique malgré la maladie.
Elle avait su profiter de son mari Jérémy et son fils Mathias. Elle avait savouré chaque instant de sa vie de maman en préparant de bons petits plats comme les galettes de blé noir de sa grand-mère et son fameux gâteau à l’ananas. Elle avait appris à Mathias à lire et à écrire juste au cas où elle ne serait plus là pour voir son grand garçon rentrer au CP. Elle était sereine maintenant, comme d’habitude, elle avait écrit tous ses petits conseils dans un petit carnet pour que Jérémy sache gérer le quotidien sans elle. Quant elle y pensait, Pauline avait toujours les larmes aux yeux mais elle savait au fond d’elle-même qu’elle ne sera plus présente assez longtemps pour savourer tous ces petits moments.
Perdue dans ces pensées, elle n’avait pas vraiment pris conscience que les infirmières du service étaient en grève : elles étaient si dévouées et malgré leur volonté de revendiquer, elles étaient toujours présentes à ses côtés pour l’aider à combattre ses douleurs ou faire en sorte qu’elle se sente bien quand Jérémy et Mathias venaient la voir. Elle savait que le service risquait de fermer mais cette rumeur ne l’inquiétait pas. Cette rumeur ne l’inquiétait plus... Le Docteur Fys, son cancérologue lui avait donné moins de trois mois à vivre jugeant son état suffisamment désespéré pour lui annoncer la mauvaise nouvelle. Elle avait apprécié la franchise de ce cancérologue qui la suivait depuis le début.
La première fois qu’elle l’avait rencontré c’était peu après le deuxième anniversaire de son fils au mois d’octobre 2010, il lui avait annoncé tout de go les résultats de la ponction réalisée une semaine auparavant : cancer du sein de classe III très agressif. Il lui avait expliquée le protocole de chimiothérapie qu’il avait envisagé avec ses confrères lors du comité. Après neuf mois de traitement, une mastectomie et cinquante séances de radiothérapie, il lui avait proposé un traitement expérimental pour éviter la récidive. Elle avait tout accepté, elle était devenue une patiente modèle, acceptant tous les traitements et leurs conséquences. Elle était également devenue une experte dans la prise de rendez-vous médicaux : scanner, IRM, Pet Scan et autres échographies n’avaient plus de secret pour elle.
Comme tous les résultats étaient bons, au mois de Mars 2012, Pauline avait repris son métier d’enseignante qu’elle affectionnait et une vie presque normale avec Jérémy son mari et Mathias son fils de 3 ans. Elle était revenue dans le service pour dire bonjour aux infirmières et aux patientes qu’elle avait côtoyées et avait déjà entendu des rumeurs concernant la fermeture du service d’oncologie. Elle avait même signée une pétition contre la fermeture. A l’époque, elle avait été en colère d’apprendre que les malades devraient faire 40 km pour aller en chimiothérapie. Cette rumeur l’a mettait hors d’elle. Comment pouvait-on infliger une telle épreuve à des personnes qui se battaient déjà pour survivre ?
Pauline savait que le bonheur pouvait être éphémère et avait donc choisi de visiter l’Irlande avec sa famille pour profiter de ce doux mois d’Avril.
L’année scolaire se terminant, elle avait un peu plus de temps pour planifier ses rendez-vous de contrôle. Bien que sur la voie d’une probable rémission, elle n’oubliait pas que le combat était loin d’être gagné : en effet la récidive était possible à tout moment, les cinq ans suivant le traitement initial étaient critiques.
Pauline revit son cancérologue au mois de Septembre. Elle fut surprise de voir les banderoles devant l’hôpital : les infirmières étaient toujours en grève et demandaient plus de moyens au Ministère de la Santé pour conserver le pôle d’oncologie. Elle reconnu Rachelle et Pascale, infirmières du 6 AB, qui demandaient aux passants de signer la pétition. Pauline alla les saluer.
Les résultats de santé de Pauline étaient corrects donc elle repartit en prenant note d’une manifestation de soutien le dimanche suivant.
Ce deuxième dimanche de septembre, elle avait participé à la manifestation de soutien avec son mari et Mathias qui tenait une banderole indiquant « NON A LA FERMETURE OUI AU BIEN ETRE DES PATIENTS » Pauline était fière que les deux hommes de sa vie fussent présents pour soutenir le mouvement. Elle avait toujours pu compter sur le soutien de son mari. Ils s’étaient rencontrés à 20 ans. Jérémy avait tout quitté pour la suivre à Paris, loin de sa famille, loin de la Bretagne. Ils s’étaient aimés dès qu’ils s’étaient vus à cette fête entre amis, un coup de foudre comme un vieux cliché. Ils s’étaient plu tout de suite et surtout avaient la même attente de la vie.
Voyant la trentaine arrivée, ils avaient décidé de construire leur petite famille. Mathias, un bébé de 3 kg 200 et 50 cm, était arrivé au mois d’octobre 2008. Malgré la santé un peu fragile de ce petit garçon, il avait rempli la vie de Pauline et Jérémy qui découvrait avec ce petit homme, les joies de la parentalité. Pauline et Jérémy avaient toujours désiré deux enfants car Jérémy étant enfant unique ; il avait toujours voulu que Mathias ne soit pas seul à porter leurs attentes.
Malheureusement la vie en avait décidé autrement, Mathias allait aussi être fils unique : à cause des traitements, Pauline avait connu une ménopause précoce.
Une larme brilla sur le visage de Pauline. Jérémy se demanda pourquoi les yeux de sa femme luisaient tant, par pudeur il ne lui posa pas la question.
A la fin de la manifestation, Pauline promit aux infirmières du service de revenir prendre des nouvelles.
Pauline oublia l’hôpital pendant trois mois. Elle resta vigilante concernant son état de santé et fit régulièrement des examens sanguins. La vie reprenait. L’hôpital, lui, connaissait des mouvements de grève ponctuels. Elle suivait les avancées dans le journal local.
Le mois de Décembre arriva avec son lot de routes salées et de bonhommes de neige construits par des enfants emmitouflés sous d’épais manteaux. C’était également le temps pour Pauline de réaliser de nouveaux ses examens. Au programme, Pauline avait rendez-vous pour une tomodensitométrie osseuse afin de vérifier que les traitements ne réduisaient pas trop sa masse osseuse. Elle devait également refaire un scanner. Cet examen la terrorisait car il permettait de vérifier l’absence de nouvelles cellules cancéreuses.
Elle s’y rendit le 23 Décembre, pendant les vacances scolaires. A cette pensée Pauline sourit, elle avait vu un reportage sur les fonctionnaires deux jours auparavant qui mettaient en évidence des privilèges. Comme d’habitude, le reportage s’en prenait aux professeurs. Pauline était en désaccord avec cette enquête car la majorité des enseignants faisaient leur travail par passion et se refusaient de pénaliser leurs élèves par leur absence.
La mère de Jérémy était venue de Bretagne pour garder le petit Mathias. Pauline tentait de limiter la présence de son fils lors de ses rendez-vous médicaux car elle savait que, du haut de ses 4 ans, il se posait des questions et pouvait s’angoisser facilement lorsque Pauline se rendait à l’hôpital.
Elle se gara dès qu’elle trouva une place disponible assez proche de l’hôpital car bien qu’elle ne fût plus en traitement, elle avait commencé à souffrir de migraines quelques semaines auparavant.
Elle se rendit à l’accueil de l’hôpital pour récupérer la fiche de circulation obligatoire lorsqu’elle venait faire des examens ou aller en consultation. A la caisse, un monde fou s’amoncelait. Des dizaines de patients en attente du précieux sésame. Pauline resta debout car le nombre de chaises à l’accueil était limité. Au bout de 30 minutes, elle réussît à obtenir le document et se rendît en premier à l’examen de tomodensitométrie.
Elle se présenta à l’accueil de la radiologie et réalisa l’examen rapidement à son grand étonnement. Elle s’était préparée à attendre de précieuses heures mais en cette quasi veille de Noël, les patients devenaient plus rares en radiologie. Elle fut rapidement appelée afin de réaliser le scanner.
Un manipulateur lui demanda de mettre une blouse et d’enlever ses vêtements. Elle s’exécuta en silence étant quelque peu paralysée par la peur des résultats. Pauline se mit à réfléchir sur la possibilité que ces migraines soient plus sérieuses. Elle effaça cette idée de sa tête et patienta dans l’antichambre de la salle d’examen. Elle regarda ses vêtements et plus particulièrement cette prothèse qu’elle mettait dans son soutien gorge pour faire comme si elle ressemblait à une femme « normale ». Elle s’était inquiétée au lendemain de la mastectomie : quelle serait la réaction de Jérémy ?
Pauline savait qu’elle n’avait pas le choix, elle l’acceptait comme un passage obligatoire pour vaincre ce cancer. Jérémy, lui, la verrait-il encore comme une femme sensuelle et désirable…Son mari l’avait tout de suite rassurée et lui avait expliqué qu’elle resterait malgré ses transformations physiques, la femme qu’il aimait.
Après l’injection du produit de contraste qui la faisait toujours souffrir un peu, Pauline resta dans ce grand tube une bonne trentaine de minutes. Le temps sembla interminable et à la fin de l’examen Pauline sentit un malaise au sein de l’équipe médicale.
Le médecin responsable de l’examen arriva dans la salle. Il expliqua à Pauline qu’il avait besoin d’un complément d’examen. Il l’invita à le suivre dans la salle d’IRM. Elle le suivit angoissée. Elle savait que les compléments d’examens étaient demandés seulement lorsqu’un doute survenait sur l’interprétation d’un résultat d’imagerie.
Elle reconnut aussitôt l’infirmier qui vint lui administrer le produit de contraste pour l’IRM. Il était à ses côtés lors de la manifestation contre la fermeture du service d’oncologie. Pauline se souvint de lui, il se prénommait Fatim. Elle lui demanda des nouvelles du mouvement.
Fatim était très engagé dans cette lutte car sa femme Raphaëlle était une des infirmières du service d’oncologie. Il lui indiqua que les pourparlers avec la direction étaient en cours. Même si à cet instant précis, le devenir du service était secondaire ; il lui donnait encore l’impression d’une vie normale.
Une heure plus tard, la vie de Pauline bascula de nouveau.
Le radiologue lui confia que ses examens n’étaient pas satisfaisants et qu’il lui avait pris rendez-vous avec le docteur Fys, son cancérologue dès le lendemain matin. Le monde de Pauline s’écroula, elle réussît à garder son sang-froid en sortant de l’hôpital mais fondît en larme lorsqu’elle entra dans sa voiture.
Voilà, un an après son combat, le cancer avait refait son apparition.
Elle rentra chez elle et dès qu’elle franchît la porte, sa belle-maman avait compris que tout recommençait. Elle sourît à son fils et alla dans sa chambre pour téléphoner à son mari. Après cet appel, elle s’étendît dans son lit et se jura de se battre une nouvelle fois. NON cette maladie ne l’aura pas !
Le Dr Fys confirma à Pauline sa récidive dès le lendemain : une des cellules cancéreuses avait résisté au traitement et avait migré dans son cerveau. La situation était catastrophique mais pas désespérée. Il présenta à Pauline le nouveau protocole de chimiothérapie et les possibilités de traitement des tumeurs par les rayons Gamma Knife.
Elle commença sa nouvelle chimiothérapie qui consistait en une combinaison de deux éléments ; un anti HER2 pour lutter contre les tumeurs agressives et une chimiothérapie injectée via une perfusion dans son port-à-cath. Celui-ci était situé sur le côté gauche juste au dessus de son sein. Il permettait de diffuser la chimiothérapie directement vers le cœur pour que celui-ci le propulse vers tous les organes de son corps. C’était une révolution pour les malades du cancer car ce PAC comme elle l’appelait, lui évitait d’être piquée à chaque chimiothérapie dans une veine du bras. Elle devait revenir toutes les semaines pour son injection.
Sa première cure se déroula à la mi-janvier. Elle se remémora les effets foudroyants de celle-ci : la sensation de malaise juste après, l’envie de vomir et les étourdissements sans compter la fatigue qui la submergea dès son retour à la maison. Elle devait faire 12 cures toutes les semaines mais elle comprit bien vite que son corps ne tiendrait pas jusqu’au bout. Ce corps qui avait supporté tous les traitements lors de son premier cancer commençait à ne plus accepter ses séances de torture.
Les effets secondaires étaient beaucoup plus présents qu’avant et la fatigue de la maladie couplée à celle de la chimiothérapie transformait Pauline en un zombie. Elle luttait malgré tout pour donner la chance à son fils d’avoir une maman presque comme les autres. Elle savait que malgré toute la volonté qu’elle avait à se battre (et Pauline en avait !), son corps l’entrainait inexorablement vers une issue qu’elle ne pouvait se résoudre à accepter.
Fin janvier, après seulement 3 cures, Pauline se sentit particulièrement faible à la fin de la séance. C’était un jeudi, Jérémy l’avait accompagné, comme s’il pressentait déjà un problème. Il avait vu sa femme affaiblie après sa première cure. Au bout de 12 jours, elle avait encore une fois perdu les cheveux qu’elle avait mis tant de temps à faire repousser. Dans la voiture sur le chemin du retour, il regarda sa femme s’enfoncer dans le fauteuil de la voiture : elle souffrait mais se taisait. Après 10 minutes, il l’a vit se tordre de douleurs et suffoquer. Il comprit que quelque chose n’allait pas. Il se gara sur le bas côté et appela le SAMU.
Les secours arrivèrent très rapidement et Pauline fut prise en charge et transportée à l’hôpital qu’elle avait quitté vingt minutes plus tôt.
Il suivit l’ambulance et rejoignit le service où Pauline avait été transférée. Elle avait fait une grave réaction allergique aux anti-néoplasiques et était dans un état grave.
Assis dans le couloir, Jérémy repensa au combat de sa femme, aux instants volés par la maladie et lui qui n’avait jamais pleuré, fondit en larme. Pourquoi eux ? sa femme avait-elle fait quelque chose d’horrible dans une vie antérieure ? Il le savait : se poser ces questions ne servait à rien. La maladie frappait tout le monde et en accompagnant sa femme dans le service d’oncologie, il s’en était rendu compte : des femmes, des hommes ; jeunes et moins jeunes et le pire : les enfants qui étaient soignés au 7ième étage de l’hôpital.
Dans un regain de force, il appela sa mère qui gardait Mathias. Il lui expliqua la situation et lui demanda de tenter de garder les apparences pour son fils. Elle ne s’écroula pas et il savait qu’elle avait assez de force pour tenir.
Pendant près de trois heures, il attendît des nouvelles. Il savait que l’équipe faisait de son mieux et qu’il pouvait avoir confiance mais il ne supportait plus cette attente dans le couloir. Il faisait les cent pas en s’arrêtant de temps en temps pour lire les affiches des syndicats appelant à la reconduction de la grève du personnel après l’échec des négociations avec la direction de l’hôpital.
Il était 22 h 30 quand Raphaëlle, l’infirmière du service d’oncologie, vint lui donner des nouvelles. Elle s’était prise d’affection pour Pauline. Elles avaient toutes les deux le même âge et elle aussi avait un fils de cinq ans prénommé Baptiste. Elle lui indiqua que sa femme était dans le service de réanimation et que son état était jugé préoccupant. Pauline devait rester en soins intensifs pendant au moins 48 heures afin de vérifier l’état de son cerveau.
De ces deux jours, Pauline n’en garda aucun souvenir : elle se rappela seulement qu’elle s’était réveillée dans le service de réanimation qu’elle ne connaissait pas. Le docteur Fys vint la voir pour lui apprendre que son état de santé était alarmant : la chimiothérapie ne fonctionnait pas ; les métastases avaient touché en peu de temps, de nombreux organes vitaux. Comme à son habitude, le docteur Fys fût franc et direct : elle devait envisager le pire et devait préparer sa fin de vie.
Pauline pleura comme elle n’avait jamais pleuré. Ce cancer allait gagner la partie malgré sa volonté d’être la plus forte. Passés la colère et le déni, elle accepta.
Elle se retrouva transférée au service d’oncologie mais cette fois de l’autre côté du couloir : ce n’était plus l’hôpital de jour qu’elle connaissait mais le service de soins palliatifs.
Elle venait de faire la connaissance de Marie, jeune infirmière. C’était son premier poste.
Une semaine après son hospitalisation, Pauline décida en accord avec son mari qu’elle ne voulait pas rester dans le service de soins palliatifs. Pauline souhaitait profiter des derniers moments avec son homme et son fils à son domicile. Marie fût missionnée pour venir lui administrer les médicaments : la morphine soulageait ses douleurs qui la transformaient parfois en une bête apeurée et gémissante. Lors de ses venues, Marie la tînt également informée de l’évolution du combat des soignants pour conserver le 6 AB.
Le 3 Avril, Marie vint chez Pauline. Elle trouva porte close. Elle prit sa garde à l’hôpital et apprît que Pauline était décédée dans la nuit. Elle entendît également une rumeur se propager dans le couloir : LE 6 AB avait gagné. Le service d’oncologie de l’hôpital était sauvé même si les soignants avaient dû faire des concessions salariales. Mais cette rumeur ne l’inquiétait pas.