samedi 7 mai 2016

Une maison de rêve

Lara, emmené par son fils se dirigea vers l'ancien lavoir. Elle se rappelait petite toute l'agitation que l'on pouvait y entendre. La maison – à l'abandon depuis – du garde forestier qui jouxtait l'ancien lavoir semblait encore plus déprimée que d'habitude. Si seulement quelqu'un pouvait la racheter et la retaper. C'est sûr qu'il y aurait bien des travaux à faire mais l'endroit est si joli avec ces arbres et cette rivière. Combien de futur amoureux s'étaient retrouvés ici le soir et avaient échangés leur premier serment ? Que de souvenirs…
- On est arrivé maman.
Lara découvrait devant elle, nichée un peu plus profondément dans la forêt, une somptueuse maison noire et blanche avec piscine. Les matériaux béton, verre et aluminium donnaient un style très moderne. De grandes baies vitrées rendaient la demeure imposante. On aurait dit une villa romaine.
- J'ai besoin de ton avis. Viens, on va entrer.
Lara avait travaillé dur toute sa vie et jamais elle n'aurait eu les moyens de se payer une telle baraque. Mais elle ne regrettait rien. Elle et son mari avaient fait beaucoup de sacrifices et ils avaient été récompensés par l'éclatante réussite professionnelle de leur fils.
- Ta femme ne nous rejoint pas ?
- Elle viendra plus tard. Elle a accompagné Tim et Tara à une fête d'anniversaire.
Lara aimait beaucoup sa belle-fille qu'elle considérait comme sa fille. Là aussi, son fils avait beaucoup de chance. Ils entrèrent dans la maison. Après avoir franchi un couloir qui semblait interminable, ils arrivèrent dans une salle de séjour. L'ameublement était minimaliste quasi inexistant. Lara scruta la pièce avec un regard qu'on aurait pu qualifier de laser.
- Mon chéri, la première impression que j'ai, c'est d'être dans un couloir d'hôpital tellement  ce couloir est long. Et ça m'a mis mal à l'aise. Ils veulent perdre leurs invités en route ou quoi ? demanda-t-elle sur un ton mi-figue, mi-raisin. J'avoue que ça m'aurait peut-être plu parfois de pouvoir le faire.
- Maman !
- Je plaisante. Heu, pour la salle à manger-salon, les occupants n'ont pas les moyens de se payer du papier peint ?
- Les murs sont de béton brut. C'est très tendance comme concept.
            - C'est peut-être la mode mais c'est franchement laid pour ne pas dire moche. C'est froid limite glacial. Je n'aime pas du tout. On en revient à l'hôpital. Ici, ça manque de vie ! On dirait une maison témoin.
- Vraiment ?
            - Et là, je suis sévère avec la maison témoin. Il y a au moins des tableaux au mur, des fleurs, des bibelots...
            - La décoration est minimaliste. Et tu gagnes énormément d'espace. C'est pratique pour passer l'aspirateur car tout est rangé, rien ne traine.
            - C'est le vide absolu, tu veux dire. Sans le canapé et la table basse, je n'aurais pas pu deviner que c'était la salle à vivre. Et puis les couleurs sont bien trop sombres. Je trouve que ce brun foncé ne se marie pas du tout avec les murs en béton. Tu sais combien les couleurs peuvent jouer une importance dans nos vies. Un peu de Feng-shui couplé à de la chromothérapie pourraient faire des merveilles ici.
            - La télévision ultra plate dernière génération est incrustée dans le mur derrière ce panneau coulissant.
            - Tiens, où se trouve donc le téléphone ? Il est caché lui aussi ?
            - Je n'y avais pas pensé. Allons visiter la cuisine.
            - Pas mal le plan de travail en inox. Il n'a pas l'air très épais.
            - Crois-moi, il est résistant ! Comme tu peux le remarquer tout est caché, on oublie tous les éléments.
            - Oui. Mais si mes petits-enfants veulent des frites, ça va sentir dans la cuisine.
            - Non car la hotte se trouve ici.
            Ted souleva la hotte qui était intégrée au plan de travail comme s'il prenait une bouteille de vin dans sa caisse.
- Et après, tu la fais redescendre. Économie de place, design et praticité. Ingénieux, n'est-ce pas ?!
            - C'est sûr, ça change de la hotte au-dessus du fourneau !
- Viens, on va monter à l'étage.
            Les escaliers se trouvaient au milieu de la pièce et étaient en béton avec une chute protégée par une plaque de verre.
- Le côté transparent, très minéral entre le béton et le verre, c'est pour conserver toute la lumière.
- C'est dangereux, tu ne trouves pas. Des enfants pourraient tomber et se blesser. Ça me rappelle notre voisine qui est tombée et s'est démis l'épaule. Malgré toute la kinésie, elle n'a jamais vraiment récupéré son bras à cent pour cent.
Ils arrivèrent à l'étage.
- Je suis désolée de le dire mais on se croirait dans un bunker. Pas de revêtement  mural, pas de papier peint, pas de tapisserie. Que du béton brut et du mur coulé. C'est triste.  Pour une chambre d'amis, tu repasseras.
- Ici, c'est la chambre à coucher.
Lara vit un lit et deux tables de nuit. Et c'est tout !
- Ultra minimaliste la chambre.
- Et ici, le dressing.
- Alors là, bravo ! C'est bien la première chose que je trouve vraiment bien dans cette maison.
- Au moins, un truc que tu apprécies
- Tu m'as demandé mon avis, je te le donne. J'imagine que cette porte donne sur la salle de bains.
- Exactement !
- Mais on pourrait jouer au foot là-dedans tellement c'est grand.
Il y avait une baignoire à débordement près d'une fenêtre et plus loin, une douche mais sans cabine.
- Et ce machin dans le mur, c'est quoi ?
Ted lui montra l'ingénieux système pour régler l'intensité des jets, la chaleur, la lumière et la musique.
- Une douche disco, je n'en avais jamais vu, dit-elle en riant.
- Chéri, Lara où êtes-vous ?
- On est en haut mon cœur.
La femme de Ted monta les escaliers et fit la bise à sa belle-maman.
- Et moi alors ? J'ai droit à rien, s'offusqua Ted.
Elle s'empressa de répondre à son attente.
- Vous avez fait le tour de la maison ? demanda-t-elle. Je la trouve vraiment classe. Ted et moi avons cherché longtemps quelque chose d'original et de décalé. Et puis on a eu cette idée. On est trop content.
            Elle prit sa belle-maman par le bras.
- On a eu un vrai coup de cœur. Vous le méritez tellement. Alors, si elle vous plaît, ce sera votre cadeau d'anniversaire, belle-maman !


Sacrifices

Un jour, au début de l'année, alors que je me faisais réprimander par une enseignante parce que je n'avais pas fait mes devoirs, il m'a attendue à la sortie de la classe. Alors qu'on ne s'était jamais parlé avant, il s'est planté devant moi et m'a proposé son aide. Depuis, il me donne discrètement les réponses aux contrôles et me copie les devoirs à faire à la maison. Pour éviter qu'on nous voie ensemble, il les dépose dans mon casier chaque matin. Il ne m'a jamais rien demandé en échange. Un sourire quotidien et un remerciement bimensuel semblent lui suffire. Mais je ne suis pas dupe, on ne rend pas service juste pour la beauté du geste, ça se saurait ! Alors j'ai vite compris que son intérêt était simplement de créer un lien entre nous, une dépendance, un besoin. En bref, je lui plais, et même si l'inverse n'est pas vrai, je n'allais pas refuser cette aide.  Mais ce midi, lorsqu'il m'a demandé de le rejoindre à l'ancien lavoir juste après les cours, j'étais obligée d'accepter, pour ne pas compromettre notre relation. Je lui dois bien ça !

La sonnerie de fin des cours retentit enfin. Rapidement, je range mon cahier et ma trousse dans mon sac, et je me lève. Je suis toujours la première à partir. En traversant la salle vers la sortie, je le vois au premier rang, se retourner et me regarder avec insistance, comme un rappel pour tout à l'heure. Le lavoir, oui je sais, je lui fais un petit signe de tête discret. Je n'aimerais pas qu'on pense qu'il se passe quelque chose entre nous. Parce qu'il ne se passe rien.
Devant le lycée, on se rejoint entre copines pour discuter encore un peu. On aime prolonger la journée au maximum. Aujourd'hui ça m'arrange particulièrement, ça m'évitera de faire le trajet avec lui jusqu'au lavoir. Je le rejoindrai là-bas, avec le retard conventionnel des filles populaires. Le bus klaxonne une dernière fois avant de partir, les filles se dépêchent de monter dedans, je leur crie que j'ai besoin de réfléchir, que je vais rentrer à pieds. Le bus démarre, elles n'ont pas le temps de faire leurs curieuses et c'est tant mieux.

Je marche le long de la route, en direction de la rivière. J'espère qu'il n'imagine pas que nous allons avoir un rencard amoureux. Il n'est vraiment pas mon genre. Je préfère les mauvais garçons, ceux qui n'écoutent pas en cours, qui ne traînent qu'en bande, ceux qui portent des survêtements et des baskets même quand il n'y a pas sport. Lui est toujours attentif, il participe en cours et j'ai souvent pitié de lui quand je le vois poser des questions en remettant ses lunettes bien sur le haut de l'arête de son nez. Il est tellement discret que je ne saurais même pas dire s'il a des amis.


Je traverse le pont et coupe par les champs pour suivre le cours de la rivière jusqu'à la bordure de la ville. Je vais en avoir pour moins de cinq minutes, le temps nécessaire pour préparer la manière par laquelle je vais réussir à me sortir de là. Je ne lui veux aucun mal, alors pour ne pas lui donner d'espoir je vais rester froide et distante. Il faut aussi que je m'arrange pour que ça ne dure pas plus d'une heure. Si ça s'éternise, il pourrait mal interpréter mes intentions. S'il tente de m'embrasser, je ferai l’offusquée, je m'enfuirai en courant. Ça risque d'être gênant entre nous après l'avoir repoussé, de faire comme si de rien n'était. Et s'il décidait d'arrêter de m'aider ? J'ai besoin de lui pour ne pas redoubler ! Je ne vais quand même pas devoir l'embrasser pour qu'il continue de bien vouloir m'aider ! Je dois y réfléchir, ce n'est pas le moment de faire un mauvais choix. Mes parents m'ont toujours dit que le plus important dans la vie d'un adolescent c'est de préparer son avenir et qu'il faut parfois savoir faire des sacrifices pour réussir. Un baiser comme sacrifice ? En espérant qu'il ne veuille rien de plus de ma part. En prenant du recul, j'avoue que ça pourrait être bien pire : il n'est pas vraiment moche et puis il sent toujours bon. L'embrasser ne sera pas si désagréable que ça. Allez, pour la bonne cause, je vais me laisser faire.

Maintenant que je suis arrivée à destination, ça paraît logique que c'est un lieu de rendez-vous amoureux. L'eau calme reflète le ciel d'un bleu azur, les grands chênes qui encadrent le lieu, et le lavoir lui-même, vestige d'une période d'un romantisme indéniable. Suite à la dernière tempête, c'est devenu un abri pour le bois qu'on a récupéré dans la forêt. Il est stocké là pour ne pas prendre la pluie, et les gens du village peuvent venir se servir pour leurs feux de cheminée.

Il est assis sur les troncs empilés, et il me fait déjà signe alors que je suis encore trop loin pour qu'on puisse s'entendre. Je me prépare en récapitulant : éviter la gêne, l'embrasser, le prendre dans mes bras, le rassurer et partir. Pas plus. Et pas plus longtemps que ça. D'ailleurs s'il est du genre timide je prendrai les choses en main pour ne pas perdre de temps. J'escalade tant bien que mal les troncs en face de lui pour me mettre à sa hauteur.
- Salut !
- Salut ! Si madame veut bien se donner la peine de s'asseoir. Ça fait une demi-heure que je t'attends, qu'est-ce que tu faisais ?
- Je discutais avec les filles, c'est pas si grave !
- Bon, je t'ai demandé qu'on se voie parce que j'ai quelque chose à te demander. Ce n'est pas facile…
Il a beau ne pas terminer sa phrase, je ne m'attendais pas à ce qu'il soit si à l'aise. Je me prépare à l'embrasser, qu’il me le demande ou qu’il me montre juste qu’il en a envie. Mais même si nos corps se font face, il regarde l'eau du lac derrière lui, à travers l'armature en bois des murs du lavoir. Je vois des vaguelettes faire des ronds concentriques, mais je suis trop loin pour distinguer des poissons.
Il se retourne, me regarde dans les yeux, comme concentré à nouveau. Il reste silencieux, comme s'il cherchait à mettre des mots sur ses sentiments. Je vais lui épargner ça,  c'est le moment de se dévouer ! Je ferme les yeux, avance ma bouche, et attends.
- Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu es folle ?
Comment ça ? Je rouvre les yeux, me recule tout doucement, et réfléchis à ce que je vais bien pouvoir lui répondre. Mais il me sauve en enchaînant :
- Je ne sais pas pourquoi tu as fait ça. Je suis vraiment désolé si tu as cru que c'était un rendez-vous amoureux, ce n'était pas mon intention, pas du tout.
- Mais pourquoi tu voulais me voir alors ?
- J'ai un service à te demander, tu dois me promettre que ça restera entre nous avant que je te dise ce que c'est.
- C'est compliqué. Entre filles on se dit absolument tout, tu sais !
- Allez, s'il te plaît, tu me dois bien ça !
Il a raison, il n'y a pas grand-chose que je pourrais lui refuser. Je vais dire oui par curiosité, mais je me donne la possibilité de changer d'avis.
- D'accord.
- Alors je t'explique : j'ai eu un gage, à un jeu avec mes amis. Mais je ne veux pas le faire.
- On veut rarement faire les gages. Tu veux que je le fasse à ta place, c'est ça ?
- Non, non.
Il regarde les troncs maintenant, il gratte l'écorce avec ses ongles.
- Allez, dis-moi, qu'est-ce que c'est ?! Tu commences à me rendre curieuse ! Et je te préviens, si c'est sale ou bizarre, je ne le fais pas.
- Tu n'as rien à faire à proprement dire.
- Dis-moi alors !
- Mon gage c'est de t'embrasser.
- Ah…

Je ne m’y attendais pas. Ce n'est pas logique vu que je lui ai servi ce bisou sur un plateau il y a quelques secondes et qu'il n'en a rien fait.
- Mais pourquoi tu n'en as pas profité tout à l'heure ? Tu n'aurais même pas eu besoin de me dire que c'était un gage et tu savais que je me laisserai faire !
- Ce n'est pas pour te vexer, mais tu ne me plais pas spécialement.
- Au point de ne pas vouloir m'embrasser alors qu'on t'a défié de le faire ? Tu plaisantes j'espère ? Tu imagines le nombre de garçons qui rêveraient d'être à ta place ?
- Je ne dis pas que tu es repoussante, juste que je n'ai pas envie de t'embrasser.
- Mais pourquoi tu m'aides en cours depuis tout ce temps alors ?
- J'ai eu un peu pitié de toi. Je ne pense pas que tu sois bête et je voulais t'aider à rattraper le niveau. Non, c'est mal dit...enfin, tu m'as compris.
C'est à mon tour de détourner le regard. Je ne pensais pas pouvoir inspirer de la pitié à qui que ce soit dans ma vie, je suis à peu près sûre de provoquer l'envie, autant chez les garçons que chez les filles. Je n'arrive pas à y croire.
- J'ai juste besoin que tu fasses savoir qu'on l'a fait. C'est tout ce que je te demande. C'est possible ?
- Oui.
- Donc on change l'histoire de ce rendez-vous, je t'ai demandé qu'on se voit, tu es venue, on s'est embrassé, mais ça n'ira pas plus loin, d'accord ?
- Oui.
- C'est super, merci, t'es une chouette fille ! Bon je te laisse, il y a entraînement de rugby ce soir.

Il est parti sans vraiment me dire au revoir. Je n'ai rien dit non plus, vexée. Je ne bouge pas, le regard rivé sur l'eau. Un coup d’œil à ma montre. Ça n'a duré que vingt minutes.


Sarah

La photo a été pliée, cornée, usée, mais on distingue toujours assez clairement la maisonnette au bord de l’eau. Les arbres qui l’ombragent délicatement, comme pour la protéger. La symétrie parfaite du reflet sur la surface d’argent du lac.
-C’est là que je vivais, quand j’avais ton âge.
Le regard plein de curiosité de Sarah va et vient entre l’image et moi, avant de s’attarder un instant sur la photographie.
-C’est joli ! finit-elle par dire. Et coloré.
La pièce où nous nous trouvons, toute en nuances de gris, ne peut que renforcer cette impression.
-Et il n’en reste plus rien, maintenant ? demande la petite fille.
Je n’ai pas besoin de répondre. Elle le sait. Notre planète n’est plus, et ne sera plus jamais. Trente ans que nous vivons cachés sous terre comme des insectes survivants. La maison sur la photo, toutes les maisons, de toutes les photos, les arbres, les lacs. Détruits à jamais.
Le soleil se lève encore, là dehors, sur les ruines que notre espèce a fini par causer.
Sarah me pose souvent des questions sur notre passé. Mon passé. C’est de son âge. Du haut de ses huit ans, elle s’interroge sur ce monde qu’elle n’a jamais connu.
-Nous allions souvent sur le lac avec mes parents. Mon père prenait sa canne à pêche pour taquiner les poissons. En été, l’eau était chaude et nous plongions depuis la barque. Papa faisait semblant de râler que j’allais faire fuir les poissons jusqu’à l’année prochaine…
Ma gorge se serre un peu. Je lui souris. Elle a les traits fins de ma mère, mais les yeux verts de mon géniteur. Les mêmes que les miens.
-Mais, Maman ? demande Sarah. Vous mangiez le poisson ?
J’éclate de rire, bientôt imitée par la fillette.
-Non ! Papa les remettait à l’eau aussitôt. Ils étaient trop petits. Et puis nous avions suffisamment à manger en faisant les courses.
-Ah oui, se souvient-elle, dans les supermarchés.
Comment lui expliquer ce qu’était la vie avant les restrictions, le rationnement, la nourriture et les compléments vitaminés,  fabriqués en laboratoire ? Comment la regarder en face et lui répondre quand elle pose des questions sur ce qui s’est passé ? La version officielle du gouvernement ne lui suffit pas, pas plus qu’à moi. Heureusement, mes échanges avec ma fille ne quitteront jamais cette pièce, la chambre que nous partageons, porte 12, couloir TH45.
Sarah est désormais muette, perdue dans ses pensées insondables. Son intelligence ne cesse de me fasciner, comme les similitudes de nos caractères.
Elle ouvre à nouveau la bouche.
-De quand date la photo ?
L’année a été inscrite au verso.
-2016.
Douze ans avant la fin. Je me revois prendre le cliché, un peu anxieuse à l’idée de faire glisser l’appareil numérique tout neuf de Maman dans l’eau tiède du lac.
Une lumière rouge clignote, au-dessus de la porte d’entrée. Il est l’heure pour moi d’aller à la cantine, prendre ma dose quotidienne de cachets alimentaires.
Sarah réclame que je lui laisse la photo. Je bloque l’image en face d’elle, coincée sur le lit contre un coussin, à hauteur de ses yeux.
-C’est bon ?
La petite hoche la tête, absorbée dans la contemplation des hauts arbres de mon enfance. Derrière son écran, elle paraît si réelle…  Mon enfant numérique, ma fille binaire. Générée par un informaticien pour occuper mes longues heures solitaires, à partir de mon physique et de longs questionnaires de personnalité.
Sarah,  un des maillons de notre descendance virtuelle, depuis que le gouvernement souterrain a voté l’interdiction d’enfanter, en 2043.
Sa main, collée contre la plaque de verre dont elle est pour toujours prisonnière, essaye de sortir de l’ordinateur pour venir caresser le papier velouté de la photo.

Je quitte la chambre, plus déprimée que jamais. 

Maudit bâtard

Yannick venait de jeter l’ancre après avoir amarré le cabin-cruiser à sa bouée habituelle. Le soleil couchant éclairait les quelques embarcations qui dansaient, dans un doux clapotis, devant le port. Il avait mis à l’eau son petit dinghy, et commençait à se diriger vers le quai en sifflotant.
Il avait cru voir une ombre dans l’eau se diriger vers son rafiot, mais il avait mis ça sur le compte de la fatigue après une grosse journée. L’explosion est venue de dessous. Comme une torpille surgie du fond de l’eau l’animal a fait voler le dinghy, et son passager s’est retrouvé dans l’eau, a moitié assommé par la violence du choc. Au moment où il reprenait ses esprits, la bête a de nouveau jailli et l’a écrasé de tout son poids. Il avait à peine sorti la tête de l’eau pour reprendre son souffle, qu’une force irrésistible l’a happé et entraîné vers le fond.
Depuis mon bureau situé au septième étage du building abritant le ‘Rotterdams Dagblad’ journal d’investigation dont je suis la rédactrice en chef,  je regardais sans réellement les voir les « Ducs d’Albe » émergeant des eaux scintillantes du port. Je me demandais bien pourquoi on donnait également à ces dispositifs d’amarrage le nom de « Dolphin ».
Alors brusquement l’évocation  du mot Dauphin me fit faire un saut de quarante ans en arrière.
Jeune reporter, je venais de décrocher un job dans un quotidien du Québec. Un père néerlandais et une mère française m’avaient facilité les choses au niveau des langues pour obtenir ce poste, et j’attendais sans illusion le ‘scoop’ qui me lancerait dans les hautes sphères du journalisme.
Un jour de septembre, le rédacteur en chef m’appelle dans son bureau et me lance :
-          Tiens, Brigitte (en fait, moi, c’est plutôt Birgit) regarde ça !
Une feuille de chou de l’embouchure du Saint Laurent, datée du 25 septembre 1964, titrait :
« Un dauphin attaque sauvagement un marin dans le petit port de Kegaska (province du Québec).
« Un dauphin a attaqué et tué un marin dans le port de pêche de Kegaska hier matin sans aucune raison. Les autorités ont décidé, pour la sécurité des habitants de cette paisible bourgade de bord de mer, de mettre tout en œuvre pour capturer cette bête sauvage. »
J’avais un solide bagage en biologie et en zoologie, et cette nouvelle me paraissait complètement invraisemblable. Jamais au cours de mes études et de mes expériences avec ces mammifères je n’avais constaté ou même imaginé un tel comportement. Je ne pouvais pas concevoir un scénario pouvant déboucher sur un tel drame. Il y avait forcément une explication, ou alors tout ce que j’avais appris sur les Dauphins, sur leur besoin de côtoyer les hommes, sur leur sociabilité, leur jovialité, tout cela s’écroulait d’un coup.  
Je pris immédiatement la décision de me rendre sur place pour tenter de comprendre l’inexplicable : comment un Dauphin peut-il décider d’attaquer un être humain et vouloir sa perte sans motif,  ni signe précurseur ?
La route était longue et sinueuse mais j’étais tellement préoccupée que je n’ai pas vu le temps passer. Lorsque j’arrivais, en fin d’après-midi, sur le port avec ma petite Sunbeam Alpine, le soleil couchant éclairait les quelques maisons et le restaurant/hôtel/café/épicerie devant lequel je me suis garée. J’ai remarqué qu’il y avait là, assis sur un muret qui faisait face  au port, trois petits vieux qui suivaient le mouvement du véhicule pendant que je faisais la manœuvre. Il faut croire que la mode de la mini-jupe n’était pas encore arrivée dans ces contrées, car quand je suis descendue de voiture, j’ai bien senti les regards qui s’affolaient sous les visières des casquettes de base-ball. Il faut dire qu’avec ma silhouette à la Jane Birkin je ne passais pas inaperçue.
J’ai pris une chambre (enfin, la chambre) dans l’établissement, et après avoir demandé où était située la capitainerie, je me suis rendue à la mairie qui en tenait lieu. C’était  à quelques centaines de mètre. Il y avait là une petite foule attirée par l’affaire du Dauphin, et j’appris très vite que celui-ci venait d’être capturé. Malheureusement la manœuvre n’avait pas permis de le prendre vivant. Quand j’ai indiqué que je venais pour un journal de Québec, on m’a permis de le voir.
Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai constaté qu’il s’agissait d’un grand Dauphin à flanc blanc du Pacifique ! La seconde surprise fut de découvrir que ce dauphin présentait deux marques circulaires autour du corps. En regardant de plus près, ces marques ressemblaient  à celles qu’aurait faites un double collier. Les cicatrices étaient très profondes, mais aussi très ancienne. Alors, à cet instant je compris. Depuis quelques années, l’U.S. Navy développait un programme appelé Navy Marine Mammal Program (NMMP). J’avais eu accès à des documents qui prouvaient, de manière certaine, l’implication de la Navy dans des expériences visant à dresser des Dauphins à flancs blancs du Pacifique. Il s’agissait de tester leur aptitude à porter des charges, reconnaître des engins explosifs, guider des nageurs de combat etc.... La Navy se défendait de vouloir utiliser ces animaux à des fins belliqueuses. Cependant, tout cela baignant dans un contexte de guerre froide, aucun spécialiste n’était dupe sur la finalité du projet. J’avais donc devant les yeux un spécimen de ces mammifères ayant servi à ces expériences.
Pourtant, cela n’expliquait pas comment cet animal était arrivé jusqu’ici, et surtout pourquoi il avait attaqué ce pêcheur avec autant de sauvagerie.
Le lendemain, en arrivant sur le port pour prendre ma voiture et retourner sur Québec, je revis mes trois compères, assis à la place qu’ils occupaient la veille. Le visage buriné, ils étaient tous les trois habillés presque de la même façon : une vareuse délavée par les intempéries, la casquette bien ancrée sur le crâne, des bottes en caoutchouc à la couleur indéfinissable, faites pour défier les plus fortes houles. Ils étaient tellement en accord avec le paysage que cet emplacement ressemblait fort à leur quartier-général. Il y avait toutes les chances pour que ces trois marins aient assisté au drame. Après les salutations d’usage, je m’adressai à celui qui tirait sur sa pipe en faisant mine de ne pas m’avoir vu.
-          Bonjour, je suis Birgit Esselaar du « Journal de Québec ». Je suis venue pour cette histoire de « Dauphin tueur ». Vous étiez là ce jour-là ?
-          Bien sûr ma petite dame. Si vous croyez qu’on a beaucoup de distractions par ici. Quand on n’est pas au bistrot, c’est là qu’on passe nos journées. Avant on était tout le temps en mer mais maintenant tout ça c’est fini. Alors on regarde les bateaux dans le port, et on se met à rêver au temps où on était les rois de la côte. C’est ça notre vie. On en a passé des jours et des jours sur l’eau ! et par tous les temps. Bien sûr qu’on était là, et je peux vous dire qu’on n’a jamais vu un truc pareil.
-          Vous pouvez me raconter ce qui s’est passé ce jour-là ?
-          Ah ça, je m’en souviendrai toute ma vie. On était bien tranquille. On se racontait nos histoires de pêche, toujours les mêmes. Et voilà que le Yannick qui rentrait tranquillement avec son Dinghy se met à voler en l’air, et quand il retombe, voilà que ce monstre lui retombe dessus. On aurait dit qu’il voulait le bouffer. Le Yannick  était là, la bouche ouverte à vouloir prendre de l’air et voilà que l’autre le tire par les pieds vers le fond. On l’a pas revu, dis donc. Sauf qu’après, le Dauphin est resté à tourner en rond comme si il voulait être sûr que le Yannick y remonterait pas. On n’a rien  compris de ce qui s’était passé.
-          Vous avez l’air de bien le connaître ce Yannick.
-          Pour sûr, c’était un fameux marin.
-          C’est son bateau qu’on voit là-bas ?
-          A ça, oui.
-          Dites, c’est un beau bateau.
-          Pour sûr. Il l’a acheté quand il est rentré d’une campagne il y a trois ans. Il a disparu pendant un an avec son copain jack, et quand il est revenu, il s’est acheté ça.
-          Vous dites qu’il avait un copain. Il est dans le coin ? vous savez où ?
-          Pour sûr. Vous le trouverez dans la grande maison à droite sur la grand-route à la sortie du village.
En effet, on ne pouvait pas rater cette bâtisse imposante à la sortie du village. Flambant neuve, ça sentait le nouveau riche.
Une Land-Rover était garée devant la porte. Au premier coup de sonnette un solide gaillard un peu hirsute me reçut. On aurait dit qu’il attendait ma visite. Je ne sais pourquoi, je le sentais fébrile et inquiet. Il me fit entrer. Les nouvelles vont vite dans un petit village ! Les préambules étaient donc inutiles.
-          Vous avez été voir le Dauphin qu’ils ont capturé ? celui qui a tué votre ami Yannick.
-          Pauvre Yannick ! Non, je n’y suis pas allé. Pourquoi, j’aurais dû ?
-          Moi, je l’ai vu. Vous saviez que c’est un grand Dauphin à flanc blanc du Pacifique.
-          Non ! C’est impossible !
-          Cela semble en effet impossible, et pourtant je peux vous l’assurer. Le plus troublant, c’est qu’il avait des traces anciennes de blessures, comme celles provoquées par un harnais.
-          Oh, mon dieu ! Non, ce n’est pas possible.
-          Vous vous répétez ! Pourquoi dites-vous que c’est impossible ?
-          Parce-que nous sommes dans l’atlantique Nord, et je ne vois pas le rapport entre nos activités passées et cette attaque.
-          Qu’est-ce que vous voulez dire ? De quelles activités passées voulez-vous parler ? Racontez-moi.
-          Voilà : il y a trois ans, nous avons été contactés, Yannick  et moi,  très discrètement par une femme qui se disait émissaire de la Navy. Elle était  en charge du recrutement de spécialistes pour la capture de gros mammifères marins. Il s’agissait d’un programme secret. La mission était de capturer et de dresser des Dauphins, en particulier les Grands à flanc blanc du Pacifique. Elle était très évasive sur le but de cette opération. Elle avait entendu parler de nous. Il faut dire que nous étions réputés, sur toute la côte, pour notre habileté à capturer les grosses pièces. On faisait ça en particulier pour les parcs d’attraction. Ca payait bien mais les primes annoncées par cette émissaire de la Navy étaient très alléchantes. Alors, on a été là-bas, en Californie et on a passé toute une année à capturer des Dauphins. En particulier des grands  Dauphins à flanc blancs.
-          Vous en avez capturé beaucoup ?
-          Oh oui. Surtout Yannick. Je le revois encore : chaque fois qu’il en capturait un, il ne pouvait pas s’empêcher de hurler « Maudit Bâtard »
-          Ah bon ! et pourquoi ?
-          Je ne sais pas trop. C’est un juron du coin. Je crois que c’était une manière de se défouler.
-          Et après ?
-          Après, on les livrait à la Navy. Le reste c’était pas nos affaires.
-          Vous voulez dire que ce serait donc un Dauphin, capturé par vous ou Yannick au large de la Californie, qui se serait retrouvé ici, à l’embouchure du Saint Laurent ! Par quel miracle ?
-          Attendez, je pense à une chose ! j’ai entendu dire que la Navy avait un système pour mettre ces animaux dressés à la demande des unités spécialisées. Ils pouvaient les acheminer, partout dans le monde, en moins de 48 h. Ils en ont peut-être fait venir dans l’Atlantique Nord pour une raison quelconque.
-          Et celui-ci se serait échappé et serait retourné près des côtes ?
-          Je ne vois pas d’autre explication.
-          Mais pourquoi s’attaquer à Yannick, et avec cette sauvagerie.
-          Je ne sais pas.
-          Une minute ! Ce que vous m’avez dit me donne une idée. Après votre mission pour la Navy, vous avez continué à capturer des Dauphins pour le compte des parcs d’attractions ?
-          Oui, bien sûr, et encore maintenant.
-          Vous m’avez dit que Yannick ne pouvait pas s’empêcher de hurler à chaque capture. Hurler quoi déjà ?
-          « Maudit Bâtard »
-          Je crois que je tiens l’explication : ce Dauphin capturé il y a trois ans, « éduqué » par la Navy, employé à des missions pendant combien de temps ? on l’ignore, et qui s’échappe au bout du compte,  n’a pas oublié ce diable qui se tenait à la proue de son embarcation et hurlait « Maudit Bâtard » en gesticulant. Les Dauphins ont une mémoire extraordinaire et quand il a été de nouveau en présence de cette scène, certainement au cours d’une sortie récente, il a suivi le bateau de Yannick et l’a attaqué au moment où il était le plus vulnérable.

L’article que j’ai fait paraître dans le Journal de Québec m’a valu les compliments de mon rédacteur en chef, et une bonne prime. Il est aussi très certainement responsable de mon retour précipité aux Pays-Bas, suite à des pressions, assez obscures, exercées auprès du journal, pour éloigner une jeune journaliste un peu trop indiscrète.

Le Passage

Lentement et par intervalles, je prends conscience d’exister. J’entends les battements réguliers de mon cœur, je les entends résonner dans tout mon corps. Je suis rassuré : je suis vivant. Je m’endors un instant, et à mon réveil, je décide d’explorer mon environnement ; doucement, je remue mon index puis les autres doigts, je ferme le poing. Je ne ressens ni douleur ni résistance. Je m’enhardis et je bouge mon bras droit, j’allonge mes jambes. J’éprouve  à m’étirer un bonheur intense. La sensation de flottement est délicieuse, tout ce qui m’entoure est doux et tiède. Je prends confiance et j’ouvre les yeux : rien, je ne vois absolument rien. Plus exactement, je ne vois que du noir, et pourtant je ne ressens aucune angoisse, je suis merveilleusement bien.
Je pense que je me suis endormi, ce bruit de clapotis a dû me réveiller. Des fluides circulent tout au long de mon corps, puis le courant s’intensifie : il me submerge, pourquoi ? J’étais si bien, je veux retrouver cette paix mais je n’ai pas le choix, une pression s’exerce sur mes tempes, la pression est si forte qu’elle me pousse en avant. Inexorablement j’avance, je n’ose plus ouvrir les yeux. Le haut de ma tête heurte une paroi, je me sens aspiré, j’entends les battements de mon cœur qui s’amplifient. Je pénètre cette matière contre laquelle je butais, j’ai peur. Le contact est étrange,  ma tête s’engage un peu plus dans cette substance qui pourtant semble résister. Une poussée plus forte me propulse dans un tunnel, mon cœur s’affole, je sens un air plus frais sur le sommet de mon crâne ; agrippé, secoué, j’ai peur, j’étouffe, je hurle…
Plus tard elle me parlera de cet été, de cette journée du mois d’août où elle avait eu si chaud. En quête de fraîcheur, elle avait marché longtemps sur un chemin ombragé. C’est sans l’avoir vraiment cherché qu’elle avait découvert cette clairière dans les bois : deux constructions enjambaient un étang. Un vol de libellules au-dessus de l’eau, la fraîcheur bienfaisante du sous-bois, le silence entrecoupé par le chant d’un oiseau, l’ont incité à s’asseoir sur l’herbe rase de la berge. Elle a dénoué ses longs cheveux qui ont chatouillé ses épaules et le bas de son dos. Et ce fut l’évidence, ce bébé, cet enfant qu’elle avait tant souhaité, c’est ici qu’il viendrait au monde. Elle a retiré la robe d’été légère qu’elle portait et lentement elle est entrée dans l’eau, les bras écartés, touchant la surface du bout de ses doigts. Progressivement elle a avancé jusqu’aux épaules, ses pieds ont quitté le sol sableux, elle nageait. Mais elle avait plutôt la sensation de voler    tant son corps lui semblait soudain léger. Alors pour éprouver encore plus de bien-être, elle s’est couchée sur l’eau, les jambes et les bras écartés, ses cheveux,  flottant autour de sa tête, se confondaient avec les algues caressantes de l’étang.
C’est là qu’elle a compris que le moment était arrivé. Elle est sortie de l’eau entourant de ses bras son ventre qui se contractait, elle avait peur mais elle savait, depuis la nuit des temps, elle savait. Sur la berge, éclairée par un soleil doux filtré par les feuillages, elle s’est allongée sur une banquette de mousse. Sur la branche d’un chêne,  un merle égrenait à l’infini une variation de notes douces et flûtées.
Oui, c’est à ce moment précis que je suis né.
Aujourd’hui, j’ai vingt ans, c’est le mois d’août. Je lui ai dit : tu m’as tout raconté, j’ai pu tout imaginer mais j’ai cru longtemps que tu avais inventé ce conte, comme les histoires que tu chuchotais à mon oreille, le soir, pour m’endormir. Aujourd’hui je veux découvrir la réalité. Alors, elle m’a pris par  la main, et ensemble nous avons suivi le chemin qui conduit à la clairière de l’étang.

Je respire cet air frais comme au  premier jour de mon existence, rien n’a changé. A travers les arbres, on aperçoit une grande bâtisse, une libellule survole la surface de l’étang, j’entends au loin le chant d’un oiseau. Toute cette quiétude m’inonde de bonheur. Je prends ma mère dans mes bras, elle me semble soudain si fragile. Je réalise à cet instant que c’est ici que je reviendrai à chaque épreuve de ma vie pour retrouver la sérénité, la force d’exister.