mardi 4 juin 2013

Point de bascule

 Voilà trois mois qu’elle habitait cet appartement. Trois mois qu’elle ouvrait chaque matin ses volets pour découvrir la façade grise de l’immeuble d’en face. Trois mois qu’elle se disait que sa vie allait enfin commencer. Mais le cœur y était de moins en moins, elle devait bien se l’avouer. Les choses ne se passaient pas exactement comme prévu. Et sa détermination s’effilochait doucement. Elle qui était pleine d’espoir et d’ambition en défaisant ses valises se rendait peu à peu à l’évidence. La vie ici n’était guère mieux que la vie là-bas. Elle n’avait finalement fait que déplacer sa solitude. Le cadre avait changé, mais les meubles étaient les mêmes.
Chaque matin à huit heures précises, la sonnerie du réveil la tirait du sommeil. Les premiers jours, quelques secondes lui étaient nécessaires pour reconnaître les lieux, et la sensation d’étrangeté qui en découlait lui donnait de l’allant. Comme si un monde entier s’ouvrait à elle, un monde neuf et inconnu qu’il lui fallait conquérir. Mais les semaines passant, la magie n’opérait plus, et c’est sans surprise qu’elle découvrait le papier peint jaunâtre de sa nouvelle chambre lorsqu’elle ouvrait les paupières. De même, elle s’était habituée à la sous-pente de la salle de bain et ne se cognait plus la tête en sortant de la douche. Sa main trouvait d’instinct l’interrupteur dissimulé dans la penderie, et son oreille ne s’étonnait plus du grésillement des prises électriques. L’environnement lui était désormais familier. Ses faits et gestes étaient devenus machinaux. Et elle répétait chaque matin dans son deux pièces le même rituel que partout ailleurs.
Elle travaillait à quatre stations de métro de là, dans une petite échoppe tenue par un restaurateur asiatique ne parlant pas un mot de français. Mais il n’était pas nécessaire de discourir des heures pour savoir remplir des barquettes de riz cantonais et elle s’exécutait en silence dans le brouhaha des cuisines. Elle n’avait pas imaginé cela en quittant l’université quelques mois plus tôt. Mais très vite l’argent avait manqué et il lui avait fallu travailler. Sans expérience préalable et sans passe-droit notable, elle s’était gentiment faite remercier de part et d’autre. Le restaurateur asiatique, lui, n’avait pas été regardant sur ses compétences. Il l’avait dévisagée quelque instants et lui avait tendu un tablier sans mot dire. Depuis ce jour, l’odeur de friture lui soulevait le cœur. Cette solution temporaire devenait son quotidien, et cette seule pensée lui donnait la nausée.
Le soir, elle rentrait seule, à pied le plus souvent. Elle fumait une dernière cigarette dans le square avant de pénétrer dans le hall de l’immeuble. Elle marquait une courte pause devant le mur de boîtes aux lettres numérotées, constatait que la sienne ne contenait rien d’autre que des publicités racoleuses et montait les trois étages d’un pas las. Elle refermait derrière elle la porte de l’appartement et restait là quelques instants, comme en suspens, dans le noir et le silence, avant de trouver le courage d’y faire face et d’actionner l’interrupteur. Alors elle trompait l’ennui. Elle allumait la télévision, mettait de l’eau à chauffer, interrogeait son répondeur. Les messages étaient rares. Il faut dire qu’elle n’avait pas vraiment encouragé les contacts ces derniers temps. Il lui était difficile de donner de ses nouvelles aux quelques proches qui s’y intéressaient. Elle n’avait pas grand-chose à raconter dont elle puisse être fière et son tempérament orgueilleux se refusait au misérabilisme. Alors elle se murait dans une forme de mutisme en attendant des jours meilleurs. Mais le temps passait insidieusement, sans que rien ne vienne bouleverser son quotidien.
C’est dans cet état d’esprit peu enthousiaste qu’elle ouvrit sa boîte aux lettres un soir de février. Comme à son habitude, elle attrapa la liasse de prospectus en tout genre qui s’y trouvait et s’apprêtait à la jeter directement dans la grande poubelle de l’entrée, lorsqu’elle aperçut, entre deux feuillets publicitaires, une enveloppe beige, totalement vierge, sans timbre ni adresse. Étonnée, elle la retourna, mais aucune mention de l’expéditeur ne se trouvait au dos. De plus en plus intriguée, elle monta d’un pas énergique les trois étages la séparant de son appartement, pressée d’ouvrir le mystérieux courrier. Mais une fois arrivée, elle ne déchira pas l’enveloppe immédiatement. Au contraire, elle prit le temps de se déchausser et de mettre de l’eau à bouillir. Elle tira les rideaux et se versa une tasse fumante. Puis elle s’installa sur un coin de canapé et entreprit enfin de découvrir le contenu de la missive en l’ouvrant délicatement avec la pointe d’un couteau. Une feuille pliée en quatre s’y trouvait, elle la déploya et lut ces quelques mots «  Peut-être qu’un jour… ». Et c’était tout. Elle ne comprenait pas. Elle retourna la feuille dans tous les sens, mais rien d’autre n’y était inscrit. « Peut-être qu’un jour… » ? Qu’un jour… quoi ? Quelle déception ! Qui donc avait pu lui envoyer un message pareil ? Et que cela signifiait-il ? Était-ce une blague ? Une erreur ? Ces questions sans réponse la tourmentèrent un petit moment, avant qu’elle ne se résigne à remettre la feuille pliée dans son enveloppe et à déposer le tout au fond d’un tiroir.
Elle n’y pensa plus. Tout du moins durant quelques jours. Car la semaine suivante, l’étrange événement se reproduisit. La même enveloppe beige immaculée. La même absence d’indication concernant à l’expéditeur. Et la même écriture déliée à l’encre bleue. Cette fois encore, le message était obscur : « Juste une chance ? » Elle fronça les sourcils. Une chance… Une chance de quoi ? Une chance de la rencontrer, qui sait ? Était-ce une déclaration d’amour ? Mais qui pouvait bien lui écrire une chose pareille ? L’écriture ne lui disait rien. Elle passa en revue les diverses personnes qu’elle avait pu rencontrer depuis son arrivée dans cette ville, mais ce ne fut pas très concluant. Elle ne connaissait pour ainsi dire personne et n’avait pas le souvenir d’une rencontre marquante avec un homme, quel qu’il soit. Après avoir tourné et retourné la feuille dans tous les sens, elle la remit dans l’enveloppe comme la précédente et la glissa elle aussi dans le tiroir. Mais cette fois, son esprit demeura préoccupé une bonne partie de la soirée. Si la première lettre pouvait être une erreur, cette fois, le doute n’était plus permis. Elle était bien la destinataire de ces étranges missives… Elle s’endormit très tard cette nuit-là, et rêva d’un chevalier sans tête galopant dans les couloirs du métro.
Les jours suivants, elle se surprit à attendre avec impatience le moment crucial où elle pénétrait dans le hall de l’immeuble pour récupérer son courrier avant de monter jusqu’à son appartement. Elle examinait scrupuleusement le contenu de sa boîte aux lettres et mettait les dépliants publicitaires un à un dans la poubelle, de peur de jeter par inadvertance une de ces enveloppes beiges qui l’intriguaient tant. Mais plusieurs jours passèrent sans nouvelle du mystérieux inconnu. Elle refermait alors sa boîte aux lettres, vaguement déçue, et s’efforçait de ne plus y penser jusqu’au lendemain soir. La troisième lettre arriva une semaine pile après la seconde. Le cœur battant, elle déchira l’enveloppe tout en montant les marches, ne pouvant attendre d’être chez elle pour en découvrir le contenu. Encore un message énigmatique à l’encre bleue : « Le temps me semble long… » Décidément, elle ne comprenait rien à cette histoire. Elle était bien décidée à percer le mystère, mais elle manquait d’éléments pour comprendre le sens de ces missives. Les lettres arrivaient au rythme d’une par semaine. Cela faisait trois mercredi de suite. Elle décida d’attendre la suite des événements. Et c’est avec empressement qu’elle rentra chez elle le mercredi suivant. Son attente ne fut pas déçue. Une nouvelle enveloppe beige se trouvait parmi les journaux et les prospectus. Elle sourit malgré elle en l’apercevant et lut le nouveau message avec avidité : « Fais-moi signe.» Elle apprécia l’ironie de la situation. Faire un signe, elle ne demandait pas mieux, mais comment se manifester auprès d’un individu qui lui était inconnu ? Elle voulait en avoir le cœur net. Dès le lendemain, elle demanda à son employeur de disposer de son mercredi la semaine suivante. Et elle patienta.
Le mercredi arriva. Elle se leva à huit heures comme à son habitude, mais au lieu de filer au travail, elle se posta en robe de chambre devant la fenêtre de sa cuisine, une cafetière à portée de main, et les yeux rivés sur l’allée bitumée qui menait à l’entrée de l’immeuble. Puisque les lettres arrivaient directement dans sa boîte, sans adresse ni affranchissement, c’est bien que quelqu’un devait les y déposer. Et elle était bien décidée à découvrir qui agissait ainsi et qui était si désireux de faire sa connaissance. Elle aperçut diverses personnes aller et venir en empruntant l’allée. Elle reconnut quelques voisins croisés au préalable. Le vieux monsieur du premier promenant son chien gris. La grosse dame du rez-de-chaussée partant avec son cabas en direction du supermarché. La femme rousse du dernier étage courant après ses enfants. Le petit couple d’étudiants se tenant par la main. Le facteur en uniforme pédalant en sifflotant. A midi, elle n’avait aperçu personne susceptible d’être l’auteur des fameux messages. Mais elle ne se découragea pas. Elle grignota du bout des doigts ce qu’elle put attraper dans le frigidaire sans quitter son poste d’observation. Et elle resta là, en robe de chambre, à scruter ses voisins. Elle aperçut deux déménageurs moustachus en plein déchargement, une infirmière à domicile avec sa petite mallette blanche, un groupe d’enfants jouant aux billes. La journée s’écoulait.
Quand soudain, peu avant l’heure habituelle de son retour du travail, elle aperçut au bout de l’allée une silhouette solitaire et masculine. D’instinct, elle recula d’un pas et se dissimula aux regards derrière un pan de rideau. Mais, la curiosité l’emportant, elle s’hasarda à tendre le cou et aperçut un homme brun au visage inconnu marchant en direction de l’immeuble. Cet homme n’était pas du quartier. En tout cas, elle ne l’avait jamais croisé. Il était plutôt jeune. Bien habillé. La démarche athlétique. Le visage sympathique. Son cœur se mit à battre plus fort. Elle s’avança davantage pour jeter un dernier regard en contrebas, comme à l’affut du moindre détail qui aurait pu lui échapper avant que l’homme ne disparaisse de son champ de vision. Elle ne le voyait déjà plus, il venait de pénétrer dans l’immeuble. A présent, son cœur battait carrément la chamade. Était-ce lui ? Pour le savoir, il lui suffisait de courir dans le hall, de le croiser, de lui parler peut-être... Elle fit un pas en avant, mais la vision de ses pantoufles défraîchies brisa son élan. Elle ne pouvait se présenter à lui affublée de la sorte ! Elle n’avait pas quitté sa robe de chambre de la journée et ses cheveux décoiffés lui tombaient dans les yeux. Il était de toute façon trop tard. L’homme ressortait déjà de l’immeuble et s’apprêtait à remonter l’allée. Elle ne pouvait l’apercevoir que de dos à présent. Elle remarqua qu’il portait une sacoche en bandoulière, contenant vraisemblablement un ordinateur. Il devait sans doute sortir du travail. Et il avait pris la peine de faire un détour pour lui apporter sa missive… Il n’y avait pas de doute, c’était bien lui ! Et, pour en être tout à fait sûre, elle attendit quelques instants et se précipita dans l’escalier.
Elle ne s’était pas trompée. Comme chaque mercredi depuis maintenant un mois, une enveloppe beige se trouvait bel et bien dans sa boîte aux lettres. Elle la déchira avec empressement. Cette fois, le message qu’elle contenait était on ne peut plus explicite et lui emplit le cœur de joie. Il était écrit, toujours à l’encre bleue, « Si tu veux de moi, je suis là ». Et comment ! Depuis le temps qu’elle attendait qu’une pareille chose se produise ! D’un coup, sa morne vie prenait de l’ampleur, les jours gris qui ne cessaient de se succéder prenaient une autre couleur. L’incroyable romantisme de cette situation la dépassait. Les questions se bousculaient dans son esprit : qui était cet homme ? Et où avait-elle bien pu le croiser ? Pourquoi ne l’avait-il pas directement abordée ? Était-ce un grand timide ? Ou bien voulait-il lui faire la cour à la façon d’un gentleman ? Quant à elle, était-elle prête à le rencontrer ? A vivre un grand amour ? Serait-elle à la hauteur de ses espérances ? Et ainsi de suite… Elle ne s’endormit que très tardivement cette nuit-là et fit une multitude de rêves sans queue ni tête, dans lesquels apparaissait systématiquement le mystérieux inconnu. A son réveil, et malgré le manque de sommeil, elle se sentait légère et enjouée, et elle aborda la journée à venir avec le sourire. Sa décision était prise. Puisqu’elle n’avait aucun moyen de contacter cet homme, elle se tiendrait prête le mercredi suivant et irait à sa rencontre, même si cette seule pensée la faisait frémir. Elle ne doutait pas un seul instant qu’il serait fidèle au rendez-vous.
La semaine s’écoula, les jours s’égrainèrent avec lenteur et fébrilité à la fois. Elle ne cessait de penser à cette rencontre, imaginait des tas de scenarii possibles, se perdait dans de longues discussions imaginaires, alimentant questions et réponses à n’en plus finir. Elle passa en revue les moindres détails de ce moment tant attendu, choisit avec soin sa tenue, ni trop apprêtée ni trop négligée, hésita à aller chez le coiffeur et finalement y renonça, car elle ne voulait pas courir le risque de décevoir son admirateur secret avec une nouvelle coupe de cheveux qui aurait pu lui déplaire. Elle s’organisa pour quitter plus tôt son travail le jour dit, bien que son employeur vît d’un mauvais œil cette nouvelle requête. En temps ordinaire, elle n’aurait osé le contrarier de peur de perdre son emploi, mais dans le cas présent cela n’avait aucune espèce d’importance. Elle s’imaginait déjà mettant un terme à son contrat pour se consacrer toute entière à cette nouvelle vie qui l’attendait, à ce nouvel amour qui lui tendait les bras. Plus elle y repensait, et plus l’homme entr’aperçu quelques jours auparavant derrière ses rideaux l’attirait. Elle ne lui voyait aucun défaut apparent et ne doutait pas une seconde de la bienveillance de ses attentions à son égard. Elle ne cessait de s’émerveiller qu’un tel homme puisse poser son regard sur elle. Elle s’en étonnait et s’en enorgueillissait à la fois. Il ne fallait pas le décevoir, non, et c’est pourquoi elle avait tout prévu pour que cette première rencontre soit parfaite. S’il le souhaitait, ils iraient boire un verre ensemble pour faire connaissance. Ou bien elle l’inviterait à monter dans son appartement. A moins que cela ne soit trop cavalier ? Elle hésita longuement, et se dit que dans le doute il valait mieux ne rien précipiter. Néanmoins, elle fit du rangement, du ménage, et changea les draps. Au cas où. Tout était en ordre, et à la veille du jour J, elle était prête.
La journée de travail s’écoula sans elle. Elle était comme absente, exécutait chaque geste avec lenteur, de manière machinale. Elle était ailleurs. De fait, elle n’entendait ni les commandes des clients, ni les injonctions en chinois de son patron. Elle ne prêta guère plus d’attention aux éclats de verre qui constellèrent l’arrière-cuisine lorsqu’une carafe lui glissa des mains. C’en fut trop et elle se retrouva sur le trottoir avec un billet de vingt euros dans la main et le tablier qu’elle n’avait pas eu le temps d’enlever noué à la taille. Son renvoi ne l’affecta pas le moins du monde. Elle détestait ce boulot de toute façon et il était grand temps qu’elle se consacre à autre chose. Elle allait pouvoir rentrer plus tôt que prévu chez elle et cela lui convenait. Savourer l’attente. Savourer cet instant qu’elle savait important. Car à n’en pas douter, rien ne serait plus pareil après cette rencontre. Cette pensée la délectait. Quelques instants plus tard, elle était chez elle, poudrée, recoiffée, et postée derrière la fenêtre de la cuisine. Elle avait très envie d’une cigarette, mais résista à la tentation. Un non-fumeur n’apprécierait pas l’odeur du tabac froid. Elle se servit un café noir qu’elle but à petites gorgées en scrutant le bout de l’allée en contrebas. Elle regarda passer le temps sans angoisse, car elle ne doutait pas de sa venue. Et enfin, il apparut.
Elle se précipita alors dans l’escalier, descendit les marches quatre à quatre et marqua une courte pause avant de pénétrer dans le hall de l’immeuble. Elle reprit son souffle, ajusta son chemisier, redressa la tête et fit son entrée. Il se tenait de dos, la main tendue vers sa boîte aux lettres, une enveloppe beige à la main. C’était bien lui. La joie l’envahit. Elle toussota. Il se retourna. Durant quelques secondes, ils se dévisagèrent. Enfin, elle prit la parole : « Je suis là » et, désignant la lettre : « Il serait plus simple de me la remettre en main propre, non ? » Elle souriait. Il semblait ne pas comprendre. Elle insista : « J’ai bien reçu les autres, je sais que c’est vous. N’ayez crainte, je suis ravie de faire enfin votre connaissance. » Un silence s’ensuivit. L’homme fronça les sourcils, l’incompréhension se lisant dans son regard, puis il remit lentement la lettre dans sa poche avant de prendre un air gêné. Soudain, elle sentit ses certitudes vaciller. Son sourire s’affaissa. La situation lui échappait sans qu’elle comprenne pourquoi. Et elle ne voulait pas savoir. Prise de panique, elle s’apprêtait à rebrousser chemin, quand l’homme murmura enfin : «  Pardon… Je crois qu’il y a méprise…» Elle releva les yeux sur lui, mais les détourna vite, car ils s’embuaient de larmes malgré elle. Comme si son corps comprenait ce que son cerveau ne pouvait admettre. Il poursuivit : « Je ne vous connais pas… Je croyais… Enfin, je ne savais pas qu’elle avait déménagé… Je voulais la revoir… Je ne savais pas qu’elle me manquerait tant… Je voulais nous redonner une chance… Enfin… Vous comprenez ? » Oui, elle comprenait. Et elle était comme hébétée. Elle se sentait stupide. Elle ne savait que dire, ni que faire. Alors l’homme l’acheva : « Vous l’avez vue ? Vous l’avez croisée ? A-t-elle laissé une adresse ou quelque chose ? Il faut que je la retrouve… Il faut absolument que je la retrouve… Je l’aime, vous savez…» Et, sans attendre de réponse, il tourna les talons, sortit de l’immeuble et remonta l’allée bitumée à pas lents.


GIRARD Elsa (Rennes)

Dans les vignes du Saigneur

Les vendanges sont terminées.
            Quinze jours durant, ils ont trimé à remonter, rang après rang, les coteaux du domaine sous un soleil ardent, criant fièrement « panier ! » lorsque le leur était plein, impatients des lenteurs des porteurs.
            Dès les premières grappes coupées, chaque minute compte en effet. C'est la course pour les transporter, du panier du coupeur à la caisse du videur ; de la caisse du videur à la carriole, par le porteur ; à l’entrée du cellier par le chauffeur qui brinquebale sur les ornières du chemin. Puis vers la cuverie par les déchargeurs ; dans l'égrappoir par d'autres videurs ; dans la cuve, enfin, qui se remplit des premiers raisins.
            Ils ont chanté et plaisanté pour se donner du courage, bénissant le cri salvateur : « La pause au bout du rang ! » qui les laisse sur place, le dos martyrisé, les doigts poisseux, l’arrière-train reposant sur les seaux retournés en guise de siège.
            Les vendanges généreuses s’achèvent aujourd’hui. On les fête ce soir dans la salle commune. Les femmes du village ont dressé sur des tréteaux de lourds panneaux de bois recouverts de draps blancs. Garçons et filles s’attablent joyeux devant les plats roboratifs, abusant du jus de première presse ; de vin ancien aussi, parce que le travail donne soif. Tout à l’heure, ils danseront autour d'un feu de sarments, jusqu’au petit matin, malgré la fatigue.
            Partout flotte l'odeur entêtante du moût – mélange d’âcre et de douceâtre – qui monte des pressoirs, la nuit, jusqu’aux mansardes aménagées en dortoirs.

°°°
            Elle est allongée, dans le désordre d’un lit défait, au fond de l’alcôve d’une chambre à l’étage, creusant de son corps nu l’édredon gonflé de plumes. Elle fixe de ses yeux grands ouverts le dos puissant de l’homme assis près de l’âtre qui fume et craque – les nuits sont déjà fraîches mi-octobre. Dans les plis de sa robe de faille vert pomme, négligemment jetée sur le bras d’un fauteuil, de courtes flammèches allument en se volatilisant des reflets mordorés.
            Lui, est installé devant une table ronde. C’est le maître de chai. Celui qui règne sans partage sur le vin de la propriété. Qui l’élève, l’estime, lui prodigue des soins jaloux, de l’entrée du raisin en cave jusqu’à la mise en flacons. De haute taille, le teint fleuri, le sourcil touffu, il inspire le respect et la crainte.
            Il ne s’est pas mêlé aux convives du banquet dont la rumeur festive s'élève en rafales jusqu'à lui. Il a, pour l'heure, mieux à faire. Il rédige avec application, d’une écriture aux pleins et déliés désuets, une note de dégustation sur un épais cahier :
            Robe : brillante, or pâle avec de légères nuances vertes. Nez ...
            Il hésite, s’interrompt, se lève en repoussant son siège avec rudesse, se dirige vers elle qui gît au creux de la ruelle, l’examine en silence. Elle se tient immobile. Les yeux écarquillés. Qui le scrutent sans ciller. Un mince filet d'écume raisinée coule en séchant de la commissure de ses lèvres gourmandes. Il retourne à sa table et complète sa fiche :
            Nez : fin et délicat. Bouche : fraîche, souple et raffinée.
            Et conclut : A consommer sans délai.
            Il se rencogne ensuite et baisse les paupières.

°°°
            Elle était arrivée au lendemain du ban, mêlée au petit groupe des saisonniers venus de l’Est, engagés par le chef de culture. Un cinq octobre, les vendanges sont précoces. L’été avait été si beau !
            Il l’avait remarquée au premier regard. Blonde, racée, des jambes interminables, les yeux dorés pailletés d’émeraude, la bouche ronde, sensuelle. Un nez bien dessiné. Le corps souple et énergique au maintien élégant, enveloppé d'un frais parfum où se devinaient quelques notes fruitées doublées d’une jolie touche vanillée. Son profil est parfait.
            « Ce sera elle. »
            Il a fait son choix, sans hésiter, comme chaque année en début de campagne. Il sait d’expérience et de flair ce qui est bon pour sa vigne.
            Il a ensuite patiemment attendu ce dernier soir qui précède la paie et la dispersion des équipes, pour l'inviter à célébrer en tête à tête la récolte nouvelle, selon le cérémonial qu'il avait établi.
            Elle a dit oui. Comment lui refuser ? Le maître de chai sait se faire obéir. Le vin aidant, la belle n’a pu lui résister longtemps. Il lui a fait l’amour avec soin, comme le vigneron prépare sa terre entre les ceps,  défonçant de son soc la motte brune. Passant et repassant dans le sillon, avec application.
            Puis il l’a serrée. Fort. Très fort. A lui couper le souffle.
            « Le vin de l’an prochain sera à son image » dit-il, satisfait, avant d’aller tirer de l’étagère son précieux cahier de dégustation.

°°°

            Demain, à l'aube terne, quand le domaine sera plongé dans un profond sommeil, il ira la coucher sous la terre de sa vigne, tout à côté des autres. Et si l’on s’interroge sur sa disparition, il dira... (Mais qui remarquera l’absence de l’étrangère ?)

            Lorsque le vin futur sera tiré, on s’écriera, le dégustant :
            « Quel diable d’homme ce Fourchaud ! Comment fait-il pour nous servir chaque année un vin exceptionnel ? Regardez sa robe... elle est brillante, or pâle avec de légères nuances vertes, le nez est fin et délicat, la bouche  fraîche, souple et raffinée, d’une agréable longueur. Un chablis bien typé, élégant et très pur. Une grande année, assurément, à boire tout de suite ! »

BENEZET Paul (Le Cap d'Antibes)

Souvenir d’un été finissant



Non ! Qu’est-ce que cette photo fait là ? Abasourdie, Roseline contemple le cliché noir et blanc retrouvé entre les pages d’un livre de contes pour enfants. Ce livre lui a appartenu, elle se souvient quand elle implorait ses grandes sœurs de lui lire les histoires de fées et de princesses. Était-ce sa main d’enfant qui avait subtilisé la photo pour la cacher ensuite entre les pages ?

La main déformée par l’arthrose de Roseline se met brusquement à trembler tandis que ses yeux s’embuent. Elle suffoque sous la marée haute de ses souvenirs. Et se rappelle, c’était hier.


Sur le cliché aux bords dentelés, les quatre sœurs Bloch prennent la pose, assises sur une pelouse. La plus jeune serre un petit chien dans ses bras. En toile de fond, des hortensias en pleine floraison. C’est l’été, dans le jardin de la villa d’Arcachon.

La journée est chaude et ensoleillée, une belle journée d’été, insouciante et gaie malgré les nuages qui se profilent à l’horizon. La petite Roseline court après une boule de poils blancs qui aboie frénétiquement contre une présence invisible derrière la clôture.
     Viens ici, Neige ! Viens vite ou maman va encore te gronder, elle t’enfermera à la cave et moi, je pleurerai !
Elle finit par attraper la petite chienne au moment où sa sœur Judith accourt vers elles. Deux longues jambes bondissantes, deux tresses brunes balayant l’étoffe semée de fleurs d’une robe d’été dans laquelle s’épanouissent des formes prometteuses et la voix qui gourmande.
      Roseline, tu es insupportable à la fin ! Viens vite, monsieur Mercier nous attend.
Le chien dans les bras, la fillette baisse la tête et met ses pas dans ceux de  sa sœur pour rejoindre Hanna et Eliette, sagement assises dans l’herbe, face au photographe. Eliette, du haut de ses onze ans, prend une pose alanguie, la tête rejetée en arrière, comme un mannequin. Elle se voit déjà en couverture de Mode de Paris, le magazine qu’elle pique à sa grande sœur pour le lire en cachette.  Sa robe de coton bleu gansé de blanc cache mal sa maigreur de gamine poussée trop vite. Roseline s’allonge dans l’herbe, imite Eliette en prenant de grands airs et finit par pouffer de rire. Judith la regarde avec sévérité et la petite se calme. Elle boude en tirant sur sa robe, la rose dragée avec le petit col Claudine, sa plus jolie. Une trace d’herbe sur l’étoffe et ce sera le drame. Ah là là ! Depuis qu’il lui pousse de la poitrine, Judith se prend pour la cheftaine de la famille ! Il est vrai qu’Hanna n’a jamais pris à cœur son rôle d’aînesse, elle est trop rêveuse, trop artiste pour cela. Laissant ses sœurs à leurs chamailleries, elle s’isole pour écrire des poèmes. Ou tout simplement pour penser à Paul, ce garçon svelte et bronzé qui la courtise depuis le début des vacances. Tout cela n’a pas échappé à l’œil fureteur de Roseline. Elle aussi, quand elle sera grande avec des seins qui pointent sous l’étoffe, elle aura un amoureux aussi beau que celui d’Hanna.
Face aux quatre sœurs, le petit homme tout de noir vêtu qui parle à mi-voix en s’agitant derrière un appareil photo juché sur un trépied est monsieur  Mercier, le photographe de la famille Bloch. Il soupire, désespéré par ces demoiselles indisciplinées et qui se moquent bien de sa difficulté à les fixer toutes les quatre sur la pellicule. Il faudra ensuite leur soumettre l’épreuve en priant pour qu’elle trouve grâce à leurs yeux et à ceux de madame Bloch. Celle ci est partie surveiller la cuisson des confitures dont les effluves sucrées qui s’échappent de la fenêtre grande ouverte viennent chatouiller les nez d’humeur folâtre. La tâche risque d’être ardue, le photographe espère toutefois ne pas avoir à revenir pour un nouveau cliché, comme l’été précédent.
 Au milieu de cette volière, seule Hanna reste impassible. Avec sa robe blanche au bustier  ajusté, sa lourde masse de cheveux cuivrés qu’elle a savamment enroulés en un chignon  haut, elle tourne résolument le dos à l’enfance. Monsieur Mercier l’observe à la dérobée, il a aussitôt remarqué cette lumière retenue dans ses yeux mordorés et ne s’y trompe pas, la jeune fille est amoureuse. Hanna la cachottière prend la pose mais laisse son esprit divaguer sur le chemin qui court, là bas, le long du front de mer. Paul doit s’y promener en regardant l’océan. Pourvu qu’il l’attende. Vite, qu’on en finisse avec cette séance de prise de vue. Elle trouve ridicule cette idée de sa mère de vouloir les immortaliser à chaque fin d’été. C’est toujours le même cliché, les deux grandes debout et les deux plus jeunes assises à leurs pieds avec, en fond les massifs d’hortensias hautains et la villa basque qui ferme l’horizon. Seul élément nouveau, la petite chienne dans les bras de la plus jeune. Monsieur Mercier, sous l’effet conjugué de la chaleur de cet été finissant et de la difficulté de la tâche, transpire abondamment. Il essuie son front et son crâne dégarni avec un grand mouchoir immaculé qu’il secoue d’un air désespéré. Hanna sourit en plaignant le petit homme noir qui agite son drapeau blanc sous le nez des gamines dissipées. Elle bouge un peu la tête et un éclat de lumière brille dans sa chevelure. Comme elle est belle ! pense le photographe. Mais comment capturer cette beauté pour l’immortaliser, seule,  sur la pellicule ? C’est  sans compter sur les trois  chipies. Cette année encore, ce sera une bataille homérique, pense-il en soupirant, résigné. Madame Bloch tient particulièrement à cette photo avec ses quatre filles indissociables, comme si elle sentait qu’un jour, le destin les séparerait à jamais. On ne discute pas avec une cliente fidèle qui,  chaque année, commande plusieurs clichés dont elle inonde sa famille. Allons, dépêchons ! Le temps tourne à l’orage et de gros nuages  commencent à souligner l’horizon de leur noirceur. Le mouchoir humide rangé au fond de sa poche, monsieur Mercier met le doigt sur le déclencheur et, après une ultime recommandation, l’enfonce à l’instant où Hanna se retourne.
     Mademoiselle Hanna ! gémit le petit homme.
Hanna ne répond pas, tout occupée à savoir si, oui ou non, c’est la voix  de Paul là, juste derrière la haie. La petite chienne, excitée par une odeur, un bruit, s’échappe des bras de Roseline qui se lance à sa poursuite. Eliette en profite pour tirer la langue à Judith en roulant de gros yeux. Monsieur Mercier soupire, soudain très las, persuadé de devoir revenir pour une nouvelle prise.
Le soleil s’est voilé et quelques gouttes éparses s’écrasent mollement sur le jardin. Le photographe est parti. Les quatre sœurs se retrouvent à la cuisine, autour de la bassine à confitures où figues et pastèques, engluées dans le sirop de sucre, se boursouflent en dégageant une bonne odeur de fruit caramélisé. Un régiment de bocaux attend, aligné sur de grands torchons blancs à liserés rouges étalés sur la table. La cuisine est une étuve chargée de parfums entêtants. Leur mère, drapée de  son grand tablier à carreaux, préside la cérémonie de la mise en bocaux, rite immuable des fins d’été dans la villa d’Arcachon. Elle enfonce sa grande cuillère en bois dans les entrailles des chaudrons, touille,  hume et surveille les bulles qui éclatent à la surface de la mélasse dorée des pastèques et de celle, plus sombre, des figues. Les yeux brillants, Roseline attend avec impatience qu’on lui abandonne les récipients vidés de leur  succulence. Armée d’une petite cuillère, elle traquera les morceaux de fruits collés aux parois qu’elle avalera en se brûlant la langue. Eliette et Judith, inséparables, sont installées en bout de table. Devant elles, un encrier, leur porte-plume garni d’un sergent major et des étiquettes blanches à liserés bleus, les mêmes qui ornent leurs cahiers de classe. D’une écriture ronde, elles tracent à l’encre violette « Confiture de figue, de pastèque. Récolte 1939 »
Les mains sur les hanches, le tablier maculé de tâches, la mère contemple avec fierté les bocaux qui attendent qu’on verse la paraffine sur leur contenu avant de fermer les couvercles. Cette ultime étape, c’est le travail d’Hanna. 
     Où donc est passée Hanna ? s’étonne la mère.
 Aliette et Judith l’ignorent tandis que s’élève la voix fluette de Roseline.  –   Moi, je sais ! Je sais ! 
     Tu sais quoi ? l’interrompt la mère impatiente.
     Elle est partie avec son fiancé ! 
     Son fiancé ? Que racontes-tu, petite chipie !
     Oui, c’est son fiancé, le garçon qu’elle embrasse pour de vrai. Même, qu’à son mariage, je serai demoiselle d’honneur. Je tiendrai son voile, dis maman, c’est moi qui tiendrai son voile parce que je suis la plus petite de la famille, pas vrai ?
Roseline se tait brusquement. Sa mère a le visage fermé et le regard sombre des mauvais jours.

Après la journée aux confitures, la vie n’a plus été la même. Dès leur retour à Paris, il y eut des conciliabules entre les parents et Hanna suivis de cris et de portes claquées, de pleurs. Roseline ne comprenait pas la nervosité de sa mère et les colères de son père qui hurlait qu’il ne voulait pas de rouge dans sa famille. On allait donc enlever le grand tapis aux motifs écarlates du salon ? Le jeune homme qui venait attendre sa sœur derrière la haie ne donnait plus signe de vie. Hanna se cachait pour pleurer. Alors, il n’y aurait pas de mariage ? Tout à la déception de ses rêves avortés, la fillette retourna  à ses poupées, loin de l’humeur maussade des adultes. Quand elle serait grande, elle se marierait avec une robe de princesse et des voiles légers, aussi légers que la brume du matin.

Roseline se penche sur la photo, cherchant dans le regard espiègle de la fillette d’alors ses espoirs de bonheur. Pour ses noces, elle n’a jamais porté la longue robe blanche et le voile arachnéen de ses rêves d’enfant. Juste un tailleur grège et un bibi à voilette pour sceller son union à la mairie avec un homme divorcé. Les invités étaient peu nombreux, sa famille ayant désapprouvé ce mariage.  
Assise près de la fenêtre dans son fauteuil à oreillettes, Roseline  chausse ses lunettes pour détailler chacune de ses sœurs sur la photo. Elles ignoraient alors que cette journée d’insouciance, tiède  et sucrée comme la confiture qui bouillonnait dans les chaudrons, serait la dernière. Elle retrouve avec émotion le visage flou de sa grande sœur qui avait bougé à l’instant où le photographe actionnait le déclencheur. Elle ne se souvient plus précisément des traits d’Hanna dont l’image brouillée semble prédire la disparition prochaine. Hanna, la sœur aînée qui n’est jamais devenue une vieille dame comme elle. Hanna qui demeure éternellement jeune. De ses mains tourmentées, elle retourne le cliché. Elle reconnaît l’écriture minuscule de sa mère. Tracés à l’encre violette, comme sur les pots de confiture, noms et date s’égrènent : Hanna, Judith, Eliette et Roseline. Arcachon, le 1ier septembre1939.
Le photographe n’est pas revenu pour un nouveau cliché. Le lendemain, les quatre filles bouclaient leurs malles et rentraient  avec leur mère à Paris où les attendait  leur père. Plus tard arriverait par la poste, dans une enveloppe brune, la photographie qui immortalisait ce premier jour de septembre à Arcachon, le même jour  où Hitler envahissait la Pologne.
Le trois septembre, la France et l’Angleterre déclaraient la guerre à l’Allemagne. À cause des restrictions, on ouvrit les pots de confitures  avec parcimonie. Longtemps Roseline se souviendrait de l’odeur des fruits en train de cuire et de la buée coulant sur les  murs de la cuisine comme autant de larmes sur leur malheur proche.

Bientôt, Roseline et ses sœurs Eliette et Judith, munies de faux papiers, partiraient à la campagne, dans des familles d’accueil. Hanna devait demeurer à Paris avec les parents, le temps de régler leur départ. Elle partit à son tour rejoindre une amie en zone libre. Son père l’installa  dans le train pour Toulouse. Elle n’arriva jamais à destination.  

Pas de robe virginale et de voile léger comme  plume d’oiseau, de fleurs d’oranger piquées dans son chignon pour Hanna la rebelle. Mais  un pyjama rayé marqué d’une étoile jaune, des socques de bois, un crâne rasé et un numéro tatoué sur sa peau. 
Ce numéro inscrit dans un registre à Dachau le jour où Hanna Bloch disparaissait  dans un ciel de cendres.             

BERNOT Régine (Frouzins)

Le mystère de M. KLEIN

Le 18 septembre 2012
Son profil était parfait...
            C'était vrai, plus parfait que son profil, on meurt... Pourtant, il était, à mon goût, trop parfait : toutes ces écoles, tous ces diplômes, était-ce possible d'en avoir fait autant, d'en avoir mérité autant ?  Tout en lisant ce CV, je commençais à grimacer : M. VIDAL  aura vite fait son choix ... C'est vrai, aucune personne ne pouvait être plus parfaite, c'était insensé ... Pourquoi  vouloir faire ce métier si simple?                                                                                                                          Soyons franc avec nous- même : qui veut être administrateur de biens de nos jours ? (sans dénigrer ce métier, vu que je le pratique ! )
 -  M. KLEIN passera son entretien d'embauche avec moi, avait dit M. VIDAL, si étrange que cela pouvait paraître...
      Cela faisait plus de 5 ans que je travaillais dans cette petite agence, gérée par M. VIDAL, nommée "Agence VIDAL" (ce qui était très original !!).                                       Mon métier consistait  à gérer des biens immobiliers, dont des immeubles, des maisons, des hôtels ou des boutiques, pour le compte de propriétaires privés ou de syndics de copropriété. Je partageais mon temps entre mon petit cabinet de gestion de biens dans cette petite agence, et l'extérieur. J'aurais pu être indépendante, mais je suis  salariée.                                                                              
 Mon patron avait voulu  agrandir l'agence avec un autre administrateur de bien. Il avait aussi insisté pour que les administrateurs de bien aient chacun une secrétaire. Mais, faute de moyen le nouveau et moi devrons nous partager cette secrétaire, ce qui ne m'enchantait guère ...

Le 26 septembre 2012              
         Bien évidemment, M. KLEIN fut embauché haut la main et même le bras. Quant à la secrétaire, elle s'appelait Mme COLIN ...                                                                           La première fois que je vis M. KLEIN, je fus surprise, je m'attendais à un homme assez grand, mais, il n'était pas du tout grand ... Même moi, qui suis très petite, je le dépassais, c'est vous dire ... Son nez  busqué faisait "intrus", on ne voyait que ça quant on regardait son visage... Il me faisait penser à un dauphin, pour moi ce ne serait plus M. Klein mais  Flipper... C'était sûr, ce profil là n'était pas parfait... (Je tiens à préciser que "KLEIN" se prononce "Klaïne". )
Quant à  Mme COLIN, elle n'avait pas de signe particulier, à part peut-être l'originalité de ses vêtements ...
Moi, Keiko Yung, je me permettais de les critiquer car, tant qu'ils ne le savaient pas, ça ne pouvait pas leur faire de mal ! Et puis je savais bien qu'en eux-mêmes ils se moquaient de mon nom asiatique qui me venait de ma grand mère, qui m'avait élevée seule ... Mais, je ne vais pas vous étaler ma vie, parlons plutôt de Flipper ...

 Le 19 octobre 2012
    M. KLEIN était, comme je l'avais prédit, trop parfait : M. VIDAL commençait déjà à vouloir l'augmenter, ça ne pouvait pas durer ! J'allais me défendre ! Flipper prenait tous les matins un café,  puis discutait avec Mme COLIN  à peu près 10 minutes et s'enfermait ensuite  dans son bureau pour travailler. Il ne sortait de son bureau seulement pour le déjeuner ou pour des rendez-vous.
Ce lundi s'avérait être un jour normal, mais, j'avais concocté un plan la nuit dernière, ce qui expliquait mes cernes ... Ce matin-là, il faisait froid et le  givre qui était sur mes gants ne partait pas malgré tout mes efforts ... Je me rendis à l'agence un quart d'heure  avant Flipper.  Mme COLIN était déjà là, comme prévu ! J'enlevai mon manteau , et m'approchai d'elle, quant soudain elle prit la parole :
- Je sais de quoi vous allez parler, vous allez me dire que ce n'est pas professionnel de faire ce que j'ai fait, mais bon, je ne comptais pas continuer, je vous prie de m'excuser...
- Q...Quoi ? demandai-je hébétée.
Devant l'énormité de son erreur Mme COLLIN ne répondit pas tout de suite, il fallut alors que je fasse un petit sourire, un peu forcé, et elle se lança enfin :
- Voilà, vous avez remarqué que M. KLEIN passe 10 minutes tous les matins à me parler ... Et ... chaque matin il me dit la même chose : "Mme COLLIN pouvez-vous ne donner  seulement une seule affaire à la petite, merci !" Et moi, comme une débutante,  je lui ai obéis, mais ...
- Vous voulez dire que monsieur KLEIN ose dire que je suis petite alors que lui, il l'est d'avantage ! la coupai-je vexée.
- Quoi, c'est juste ça qui vous dérange ? demanda-t-elle stupéfaite.
- Euh... non pas du tout, je voulais dire : il a eu plus d'affaires que moi ! Et moi qui croyais que notre agence marchait moins! me corrigeai-je. Bon et bien, nous allons faire comme d'habitude, vous direz que vous m'avez donnée une affaire mais vous me donnerez la moitié des affaires et vous lui donnerez  l'autre moitié, d'accord?
Le marché était fait, Mme COLLIN qui s'appelait en fait  Chloé, fit exactement ce que je lui avais dit. D'ailleurs, quand Flipper arriva, il ne comprit pas pourquoi je le regardai d'un air méchant ...
Le 10 décembre 2012
  Tout se passait bien, tant que Chloé faisait sa part de travail correctement ... Mais un jour, notre patron voulut un rapport de toutes les affaires que nous avions traitées depuis septembre jusqu'à aujourd'hui ; bien sûr, M. KLEIN allait faire le plus beau travail, avec la plus belle écriture et nia nia nia ...                                                       J'avoue qu'en moi naissait un brin de jalousie qui grandissait à vue d'œil. Je ne pouvais pas me faire écraser par ce dauphin!!! Il lui fallait ce rapport pour le 18 décembre, ce qui ne nous laissait pas beaucoup de temps...
Le 14 décembre 2012
Alors, je me mis au travail. Dès le premier jour, je fis d'abord la liste de toutes les affaires puis, je mis tout au propre ... Du moins, c'était ce que je voulais faire, mais le travail s'avéra plus long que prévu ... Je pris au moins deux journées pour faire la liste. Je fus interrompue par Flipper, qui prenait un grand plaisir à me faire perdre mon temps ... Ce travail fait, il fallait mettre tout ça au propre ... Et, même si je travaillais tard le soir, je pris du temps... Je m'activais comme une dératée, et, ce soir là, le soir qui changea ma vie, oui...celui-là !!! J'eus enfin terminé. Il était à peu près 20 h00, je n'étais  jamais rentrée si tard. Bref ! Je me dirigeai donc vers le bureau de M. VIDAL, et frappai à la porte ... J'attendis ... Encore ... Je n'avais jamais eu de patience, alors j'ouvris la porte, d'un grand geste : mon patron n'était pas là. Son bureau, à l'ordinaire si ordonné, semblait avoir perdu toute sa vitalité ...
La pénombre me faisait froid dans le dos ... Même à mon âge, j'avais encore peur du noir et surtout, des formes que prenaient les objets... C'est vrai, une simple théière dans le noir ça fait vraiment peur ! Bref, j'avançai donc à tâtons (même si je discernai quelques objets, je voulais être certaine de ne pas tomber) et pensai que je sentirais bientôt son bureau. Mais ma lenteur me fit vite oublier ma peur et m'agaça ; n'y tenant plus,  je fis volte face et courus jusqu'à l'interrupteur, et la lumière fut !
Et... c'est à ce moment là que... que... je vis M. Klein. Oui, celui là! Il vit ma tête et essaya de dire quelque chose, mais pour moi, c'était clair : M. KLEIN venait de voler notre patron. Prise d'une grande colère, je fondis sur lui, tête baissée ; il tomba par terre ! Mais je n'avais pas fini avec lui et quand il se releva, je lui mis un coup de poing dans la mâchoire, et, sous mes yeux ébahis, je vis sa tête tomber, et je pus voir des câbles électriques sortir de sa tête...
Le 25 décembre 2013
La vie était devenue plus sereine depuis que tout c'était élucidé :
On avait reçu un courrier expliquant que des scientifiques avait créé un robot (M. KLEIN), ça m'avait soulagée ;  c'est vrai que sa perfection m'était presque devenue insupportable ... Bref, ce courrier aurait du arriver à M. VIDAL 18 septembre avec le CV de Flipper,  qui expliquait donc son cas (que c'était un robot). Mais maladresse de facteur, il ne l'avait pas reçu ...
Le robot se trouvait, ce soir-là, dans son bureau car il voulait savoir si M. VIDAL l'avait reçu ...  Ce qui n'était pas le cas !
Enfin, je suis contente que Flipper soit en fait un robot, et ce, pour deux raisons :
La première : c'est qui qui a eu une augmentation? C'est bibi!!!
La seconde : son remplaçant est devenu quelqu'un d'important à mes yeux : mon meilleur ami...


Claire Rambert (Breuillet) - catégorie Junior

Kindertotenlieder



L
’autre jour, en effectuant quelques rangements dans de vieilles boites contenant des cartes postales et des photographies, je tombai sur celle qui fut prise après les bombardements de 1944 : le bel hôtel de ville de notre commune, dont nous étions si fiers, construit au 18e siècle, coupé en deux !  Mais qu’est-ce que cette photo fait là ? Je la croyais dans l’album de famille qui est conservé précieusement par mon frère. Elle me rappelle soudain de terribles souvenirs.

Je m’appelle Monique. Je suis née le 19 février 1936 dans une  petite sous- préfecture de Lorraine, qui fut un centre important sur la Ligne Maginot, construite avant la seconde guerre mondiale. Cette ligne était censée empêcher une possible invasion ennemie tout le long de la frontière Est de la France. Malheureusement, en juin 1940, sans combat local, la Moselle et l’Alsace, pays de mes ancêtres, furent annexées, les fortifications Maginot ayant été habilement contournées par l’armée allemande qui passa par les Pays Bas, la Belgique et le Luxembourg pour nous envahir.

Je changeais de nationalité et devins  Monika.
 
Huit novembre 1944. Ce matin-là, la ville était paisible et s’éveillait lentement. Le temps était beau et sec.
Les habitants subissaient déjà depuis quatre années l’occupation de l’Allemagne nazie. Résignés, ils se préoccupaient avant tout de remplir le grenier et la cave de provisions pour l’hiver qui s’annonçait, comme toujours, rude dans notre région. Ils n’en pouvaient plus de subir toutes sortes de privations, mais, au moins, ils savaient cultiver et ils avaient un peu de terre. Dans les jardins et les vergers établis le long des « gässeln » on s’était affairé à la récolte des derniers légumes. Les pommes et les noix étaient soigneusement rangées dans les clayettes des greniers. A la barbe de l’ennemi on avait tué le cochon, mis au saloir, fait le boudin et les pâtés. En cachette les jambons attendaient dans la cheminée pour y être fumés. En attendant la récolte des choux on préparait les tonneaux pour la choucroute.
 
Depuis quelques temps des bruits couraient sur les ondes de la radio « interdite ». On savait qu’un débarquement devait avoir lieu quelque part : « Pom… Pom … Pom... Ici Londres… Les Français parlent aux Français ». Les séries de messages codés avaient suivi, comme toujours, monotones et mystérieux. On les écoutait entre les lignes, sans comprendre, mais c’était la voix de l’Espérance !
Je me souviendrai toujours du soulagement qu’ont éprouvé mes parents et mes grands-parents, le jour où ils avaient entendu la voix du Général de Gaulle s’adresser, en particulier à eux, Alsaciens et Lorrains, leur disant qu’il ne leur serait pas tenu rigueur de ce que les Allemands les forceraient à faire sous la contrainte. Quelle bouffée de réconfort leur était parvenue là !

Mais les terribles évènements qui suivirent ce jour-là resteraient à jamais inscrits dans les cœurs et les mémoires de toute notre famille et dans ceux des habitants de la ville !
Aux environs de dix heures du matin, la sirène, installée dans la lanterne ajourée du clocher de l’église se mit à hurler. C’était le signal qui précipitait toute la population dans les abris ou les caves consolidées.

Depuis quelque semaines déjà, par temps clair, la ville était régulièrement survolée par des escadrons de bombardiers argentés qui passaient très haut dans le ciel avec un vrombissement sourd, en direction de l’Allemagne, toute proche, à l’est.
On savait que là-bas, tout était en ruines. Les pompiers de notre ville, dont faisait partie mon père, étaient de plus en plus souvent appelés en renfort pour éteindre les incendies allumés par les bombardements.
On se disait : « Enfin, verra-t-on bientôt la fin de tout cela ? »
Lorsqu’une alerte était donnée et que tout le monde était dans les abris il arrivait à quelques intrépides de rester à guetter, le nez en l’air, pour suivre des yeux les avions brillants. Ils les comptaient et admiraient leur impeccable alignement.

C
e jour-là, quelques hommes étaient restés au magasin des pompes pour réparer leur véhicule, au retour d’un récent raid en Sarre. Il fallait réparer au plus vite. Il y avait mon père, Paul, le chef, Léon et leur ami Alfonse qui s’affairait au fond du garage près d’une roue endommagée. Je ne me souviens pas des autres. Il fallait être prêt pour les prochains appels qui allaient en s’accélérant. De toute façon, les avions ne faisaient que nous survoler, c’est l’Allemagne qui était visée !

A chaque alerte, la cave voûtée de grand-père Joseph accueillait toutes les familles de notre quartier, ceux de la rue des Arquebusiers et ceux de la rue du Pressoir, dite Keltergass en patois francique local. Grand-père était maçon. La cave voûtée de sa maison ancienne était solidement étayée. Il était généreux, je ne le dirai jamais assez.
Les voisins arrivaient en hâte et s’asseyaient le long des murs sur des bancs. Nous, les enfants, étions allongés sur de vieux matelas disposés entre la soute à charbon et la réserve de pommes de terre. De gros sacs de sable fermaient hermétiquement l’orifice des soupiraux. Et comme chaque fois, Marie Théobald entamait le chapelet de sa voix monocorde et pointue. Suivait la litanie des Saint, très longue. Marie scandait les invocations et toute l’assemblée faisait les réponds, les voix graves des hommes se mêlant à celles des femmes. Le murmure monotone des « Bitte fur uns » suivait celui des « Ora pro nobis », ce qui veut dire « Priez pour nous »  berçaient les enfants qui s’endormaient.

Mais soudain, d’affreux sifflements suivis de violents bruits d’explosion firent trembler le sol. Pas de doute, c’était sur nous que les avions piquaient. C’est nous que l’on bombardait !
La lampe à carbure suspendue au plafond vacillait et éclairait des visages effrayés….
- « Mon Dieu, c’est tout près de chez nous » !
Et soudain le silence. Un silence lourd. L’angoisse qui serre les gorges… puis de cris.
Mon père apparut peu après au haut de l’escalier. Il portait un pansement énorme à la tête. Il raconta les terribles choses qui venaient d’arriver :
- « Une bombe est tombée sur l’hôtel de ville et a coupé le bâtiment en deux. Il n’en reste plus que la moitié dressée au milieu des décombres. Le magasin des pompes, tout proche a été touché. Le souffle de la déflagration m’a projeté hors du local. Un énorme bloc de pierre m’a cloué au sol. Plusieurs soldats Allemands, affolés sont passés en courant sans écouter mes appels à l’aide. L’un d’eux me posa son pistolet sur ma tempe, prêt à tirer. Heureusement un cinquième accourut et m’aida à me dégager. J’ai l’arcade sourcilière coupée, j’ai beaucoup saigné… mais je suis en vie ! »
Alfonse, son compagnon n’avait pas eu cette chance. Le lourd véhicule des soldats du feu, projeté contre le mur du fond par le souffle de la bombe le tua net.
En tâtonnant, papa avait soulevé avec effroi une touffe de ses cheveux sous les éboulis. Il avait été complètement écrasé. Il n’y avait plus rien à faire pour lui. L’hôpital, tout proche, dont la toiture était marquée d’une énorme, croix rouge avait été épargné et papa a pu s’y faire soigner.

N
ous avons tous pensé que ces terribles évènements étaient survenus par erreur. Les Américains avaient sans doute confondu le nom de notre ville avec celui d’une ville allemande. Ces Américains tant attendus, ces soldats providentiels ont-ils pu nous attaquer de cette façon ? Nous les attendions, mais pas de cette façon !
Les Allemands avaient installé un poste d’observation et un émetteur-récepteur dans la lanterne du clocher de l’église. De très loin, on pouvait nettement distinguer la silhouette du guetteur. C’est lui qui fut visé ce matin-là, avons-nous conclu.

Mais avec le recul du temps, il devint évident et nous l’avons compris, qu’il s’agissait d’une stratégie volontaire pour permettre aux troupes d’avancer, et pour harceler l’ennemi encore en place.
A treize heures trente, 1’aviation revint en force. Et ce fut terrible ! Les bombes sont tombées sur de nombreuses habitations qui prirent feu. Vingt deux civils furent tués et parmi eux, trois membres de notre famille. L’horreur !
Après le vacarme des tirs et des explosions une personne affolée se présenta à l’entrée de notre cave :
-          « Vite, la maison de votre fille a été bombardée, on entend des appels au secours ! »
Les hommes ont couru au chantier. Grand-père Joseph, oncle Paulo, son frère José et Renatus, leur ouvrier ainsi que papa, malgré sa blessure. Ils se sont armés de pelles, de pioches, et de pics. Des voisins les ont rejoints sur les lieux du drame.
La bombe était tombée dans la rue. La maison s’est effondrée comme un château de cartes, emprisonnant mon oncle René, Tante Louise, mes trois petites cousines Josyane, Renée et Suzy, ainsi que la famille voisine, les Paké avec leurs trois petits garçons qui étaient venus se réfugier chez eux. Mes cousines avaient neuf, sept et cinq ans. Les petits voisins étaient du même âge environ. C’étaient mes compagnons de jeux !
Pour atteindre la cave il a fallu déblayer les décombres, se frayer un passage par le sous-sol de la maison voisine, moins endommagée, attaquer le mur de séparation avec les pics, pelleter, répondre aux appels pour les rassurer sur l’avancée du travail. Ils se parlaient à travers l’épaisseur du mur. Ils étaient envie. On allait les délivrer !

A la maison de grand’mère on faisait chauffer l’eau pour faire du café « ersatz, » et des tisanes qui les réconforterait tous. On avait hâte de les serrer dans nos bras.
On sortit de cette funeste cave tante Louise, Renée et la petite Suzy, inertes et encore toutes chaudes. Sans doute évanouies ? L’oncle était conscient. Son casque de pompier qu’il n’avait pas eu le temps de retirer au moment de l’alerte l’avait protégé. Il s’était incrusté dans le plafond affaissé de la cave. Grâce à lui il avait pu aider sa petite Josyane, serrée contre lui en dégageant les gravats qui obstruaient sa bouche et son visage. Elle était sauve.
De la famille Paké, ensevelie sous un monceau de gravats, dans le fond, près des soupiraux personne ne bougeait plus. On retira des décombres cinq corps sans vie. Le père la mère et les trois petits garçons.
 Le médecin, les infirmières de la Croix Rouge et de l’hôpital tentèrent très longuement de ranimer mes deux petites cousines et leur maman. En vain. Elles étaient mortes asphyxiées ! A deux doigts d’être sauvées !

Le lendemain, dans la grande salle de la maison des grands-parents trois cercueils étaient alignés. On avait voilé les miroirs, dressé des candélabres et un crucifix : le calvaire qui se trouvait dans la chambre du haut représentant les saintes femmes au pied de la croix. On avait posé une coupelle avec du buis et de l’eau bénite sur un guéridon.
Toute la famille se relayait auprès des trois chères aimées. Grand-père était prostré. Il ne se remettra jamais de ce malheur.
Le jour suivant, la sirène hurla encore une fois. Ce n’est plus dans la cave ni dans les abris que la population courut se réfugier mais dans les « gässeln ». On pouvait voir de longues files se hâter dans les sentiers étroits pour aller se terrer dans les abris des jardins.

            Je me souviens de la petite poupée en celluloïd que je serrais dans mes mains tout en courant. Elle avait une large robe virevoltante que grand-mère Anne avait crochetée : petit coin de rêve d’une fillette de huit ans. Cette poupée était de la même taille qu’une « Barbie » d’aujourd’hui. Elle avait des cheveux bien coiffés et autant d’allure qu’elle.

Heureusement, les alertes ne se renouvelèrent pas. Il n’y eut plus d’attaques. Les jours suivants furent calmes et tristes. On attendait l’arrivée des libérateurs. On put lire, inscrite avec de la peinture noire sur les murs de certaines maisons, la date : « 1918 ».
Ils approchaient. Dans le lointain on entendait des tirs et des rafales de mitraillette. On se battait dans les environs, du côté de la Nied. L’armée du Général Patton avançait, reculait, traquait les derniers occupants.
Le 25 novembre, enfin, nous pouvions voir les premiers G. I., en tenue de camouflage, entrer dans la ville en rasant les murs.



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De nos jours encore, des bombes éclatent à Sarajevo, en Syrie, en Palestine, au Mali, ailleurs… dans tous les coins du vaste monde, tuant de pauvres enfants innocents. C’est pour eux que j’écris ce texte. Je le leur dédie, en pensant à mes jolies petites cousines et à leurs petits camarades morts à quelques jours de la fin des hostilités.
Monique Charbonnier (Breuillet)


[1] Ce sont des ruelles étroites, bordées de murets construits avec les pierres de l’ancienne cité médiévale qui fut détruite pendant la guerre de Trente ans. Ils longent l’exact emplacement du mur d’enceinte. Ils sont percés, ça et là, de petites portes qui s’ouvrent sur d’adorables jardins où on cultive des légumes, des fleurs et des arbres fruitiers. Ils faisaient le tous de la ville. Malheureusement, l’extension moderne de l’urbanisation tend à les faire disparaître.

[2] Le patois francique mosellan, dit « platt » lorrain, est une langue qui se parle dans l’espace Sarre, Lorraine, Luxembourg, Rhénanie, Palatinat. C’est une langue transfrontalière qui a des variantes régionales, mais la même racine. Elle est plus ancienne que l’allemand et le français. Ce n’est pas de l’Alsacien.
Délaissée depuis les années 1960, on constate un renouveau depuis peu et les jeunes s’y intéressent et l’apprenant à l’université : C’est une langue qui permet de vivre dans une grande culture Européenne. C’était celle de Charlemagne.

[3] La Nied est une rivière qui coule en Moselle, affluent de la Sarre et sous-affluent du Rhin.