mardi 9 mai 2017

Le Choix de la folie

-                   -  Devine qui j’ai vu, ce matin, en ville…
Je suis en train de fixer mes boucles d’oreilles, face au miroir. Je lève les yeux pour croiser le reflet du regard de ma sœur, qui se tient juste derrière moi.
-                   -  Aucune idée.
-                   -  Florent !
Je suspens mon geste. Je n’ai qu’une boucle d’oreille, mais je m’en moque. Elise vient de prononcer LE prénom, celui qui est tabou depuis des années entre nous. Et pour cause ! Elle baisse les yeux, mal à l’aise. Pourquoi faut-il qu’il refasse surface justement aujourd’hui, le jour qui devrait être le plus beau de toute ma vie ? 
Florent est mon amour de jeunesse, mon petit ami du lycée. Ce n’était pas un simple flirt, non, c’était le grand Amour, celui avec un A majuscule, celui qui devait durer toute une vie. Je m’imaginais vivre heureuse avec lui pour toujours et avoir beaucoup d’enfants, un peu comme dans les contes de fées. Mais il faut croire que ça ne devait pas se passer ainsi. Après le lycée, il a décidé de poursuivre ses études à l’étranger. Il a été accepté dans un cursus d’échange d’étudiants et, aussitôt le bac en poche, il s’est envolé pour l’Australie. Il m’a demandé de partir avec lui, parce qu’il savait déjà qu’il ne reviendrait pas. Mais c’était son rêve à lui, pas le mien. Et puis, ça me paraissait impossible de quitter ma famille et de partir à l’autre bout du monde, même avec lui. Ça m’a brisé le cœur, mais j’ai préféré rompre. Une relation longue distance n’aurait rien donné. Et puis, je voulais qu’il soit libre de mener sa vie comme bon lui semblait, sans culpabiliser par rapport à moi, une âme en peine qui aurait attendu son retour en vain... Les mois qui ont suivi ont été les pires de ma vie. J’ai plongé dans une espèce de dépression dont j’ai eu du mal à sortir. Une spirale infernale, qui m’entraînait toujours plus vers le fond. Depuis ce jour de la fin du mois d’août, il y a dix ans, je ne l’ai jamais revu, et j’avais d’ailleurs interdit à tout mon entourage de prononcer son nom. Et ma sœur vient de passer outre. Elle a osé ! Et me voici à présent dans une sorte de torpeur. Un déferlement d’émotions m’envahit sans que je parvienne à les expliquer. Mis à part le choc d’avoir entendu son nom pour la première fois en dix ans, d’autres informations parallèles atteignent mon cerveau. Il est donc de retour. En France. Ici. Mais pour quelle raison ? Et pourquoi maintenant ? Quand est-il rentré ? Pourquoi n’est-il pas venu me voir, ne m’a-t-il pas contactée ? Est-ce que j’aurais accepté de le rencontrer ?
-                  - Ça va ? me demande Elise.
- Franchement ? Je n’en sais rien… Je me contente de hausser les épaules.
-                  Tu l’as trouvé comment ? Il a changé ?
J’ai envie qu’elle me donne plus de détails.
-            - Toujours grand et mince. Il n’a pas tellement changé. Je trouve qu’il est encore plus beau qu’à l’époque.
Mon cœur se serre. J’en était sûre ! Heureusement que je ne l’ai pas vu. Je crois que je n’aurais pas pu m’en remettre. Il semblerait que je ne sois pas encore guérie… Pourtant,  je me marie dans un peu plus d’une heure. Et s’il venait à la cérémonie, pour empêcher le mariage, comme dans les films romantiques ? Est-ce que je partirais avec lui ?
C’est pas vrai !! Mais comment je peux penser à de telles choses dans un moment pareil ? Tout ça, c’est de sa faute, d’abord ! Il n’aurait pas pu rester dans son pays ? Ou devenir très moche ? Ç’aurait été plus facile pour moi. Je soupire tout en secouant la tête. J’ai honte des idées qui me traversent l’esprit. Et puis, même s’il avait changé physiquement, je crois que je l’aimerais quand même, parce que c’est lui, tout simplement. On n’aime pas les gens uniquement pour leur physique. Mais pour ce qu’ils sont intérieurement. Et Florent est une belle personne, avec des principes de vie qu’il respecte à la lettre. Je l’aimais d’abord pour ça, même si, comme le dit si bien ma sœur, il est très beau, ce qui ne gâche rien.
-                 En fait, poursuit-elle, il n’était pas tout seul…
Cette fois, mon cœur s’arrête totalement de battre.
-             -  Il était avec une fille, une blonde, enceinte jusqu’aux dents, et il portait un petit garçon dans les bras.
Des larmes me montent aux yeux. Ça va mettre à mal mon maquillage, mais ce n’est pas ma préoccupation première, à cet instant précis. Il a fondé une famille. Avec une autre que moi… Il n’aurait pas pu trouver pire opposé, puisque je suis brune, au teint mat. La vie n’est pas juste. C’est moi qui aurait dû être à la place de cette femme…
-              Je n’aurais peut-être pas dû t’en parler… Je ne suis pas sûre que Damien apprécie que tu pleures pour un autre homme que lui, juste avant votre mariage.
Elise me fixe d’un air inquiet. Je reporte mon attention vers le reflet que me renvoie le miroir. Une larme roule le long de ma joue. Je ne m’en étais même pas rendue compte. Je l’essuie délicatement en tapotant avec un mouchoir en papier. J’essaye de sourire à ma sœur, pour la rassurer.
-            - Ça va aller, ne t’en fais pas. C’est bien que tu me l’aies dit, ça me permet de tourner la page une bonne fois pour toutes.
Je tente de me concentrer sur mon futur mari. Damien est un homme bien. On s’est rencontré il y a trois ans et demi, au cours d’un colloque. Nous étions, l’un et l’autre, en train de nous reconstruire affectivement, puisqu’il sortait lui aussi d’une histoire compliquée. Son ex-copine l’avait trompé avec son meilleur ami. Rien d’original, mais il en avait été anéanti. Nous avions sympathisé car nous logions dans le même hôtel et que, chaque matin, durant trois jours, nous avions pris le même bus pour nous rendre au séminaire. Nous avions longuement parlé de nos histoires malheureuses, de ce que nous attendions dorénavant de la vie, à savoir rencontrer quelqu’un et construire quelque chose de simple, sans difficultés. Une vie confortable, stable, à défaut d’être palpitante. Après la conférence, tout naturellement nous étions restés en contact, correspondant par mails pendant de nombreuses semaines, puis il m’avait invité à venir visiter sa ville, Strasbourg, lors d’un week-end. Nous avions passé un excellent moment et nous avions pris conscience que nous pourrions construire quelque chose ensemble, puisque nous avions les mêmes aspirations. Damien est quelqu’un de très gentil, d’assez sensible et de très terre à terre. Au moins, je suis certaine qu’il ne décidera jamais de quitter le pays sur un coup de tête. Il représente la stabilité. Notre couple est tranquille. Nous avons nos habitudes, toujours les mêmes, immuables, depuis plus de deux ans que nous sommes ensemble. Il y a un an, il m’a demandé si je voulais bien l’épouser. J’ai accepté. D’ici quelques temps, nous mettrons un bébé en route, et peut-être un deuxième dans la foulée. Et notre vie se déroulera sans accros… Après tout, c’est ce dont je rêvais, non ?
Elise m’aide à enfiler ma robe de mariée. Elle est incroyable, toute en dentelle. Une merveille ! J’ai organisé le mariage parfait. Celui dont je rêvais depuis toute petite. Sauf que dans mes rêves, ce n’était pas Damien le marié, mais Florent. On ne peut pas tout avoir, je l’ai appris à mes dépends. J’apprends le contentement. J’ai une belle vie, je ne peux pas le nier. J’ai tout ce dont je rêvais, mais je me rends soudain compte que ce n’est pas ça le plus important. J’ai choisi la raison à défaut de la passion. J’aurais dû faire un autre choix, il y a bien longtemps. Le choix de la folie. Mais c’est trop tard ! A quoi bon me lamenter ?
Il est l’heure de nous rendre à la mairie, retrouver mon futur mari, qui doit commencer à s’impatienter. Elise monte dans la voiture avec moi. Nous avons loué pour la journée une coccinelle de 1957. Avec sa carrosserie brillante et la décoration florale, nous sommes le centre de l’attention dans la petite ville où j’ai grandis et dans laquelle je me marie aujourd’hui. Tous les regards convergent vers le véhicule. Le visage tourné vers la vitre, je scrute le visage des passants, tentant d’en apercevoir un en particulier. En vain.
-                  Tu es sûre de ton choix ? me demande ma sœur.
Comme toujours depuis que nous sommes petites, j’ai l’impression qu’elle arrive à lire dans mes pensées. Dépitée, je tourne la tête. Je pense qu’il est préférable que je ne le voie pas, sinon je ne réponds plus de rien…
-                   Comment ça ?
-                   -  Tu veux vraiment épouser Damien ?
-                   Oui. C’est la voix de la sagesse. Il me rendra heureuse.
-                   -  Et toi ? Tu le rendras heureux ?
Je fronce les sourcils. Mais qu’est-ce qui lui prend, soudain ? Pourquoi insiste-t-elle autant ?
-                    C’est quoi ton problème exactement ?
-                   Je trouve que c’est un peu hypocrite de ta part de te marier avec un homme alors que ton cœur est encore troublé par le souvenir d’un autre.
-                    -  A qui la faute ? Si tu ne m’en avais pas parlé, je n’y aurais pas pensé une seule seconde.
-                    - A d’autres !
Elle me connaît par cœur. Elle n’a pas tort. Je pense à lui depuis…, depuis dix ans à vrai dire. Je n’ai jamais cessé. Je l’ai juste occulté. Pour tenter de continuer à vivre. Mais la vie sans lui, que vaut-elle ? La colère m’envahit de nouveau. Je n’ai plus le droit de penser à ça. C’est fini. Il a une famille, et moi j’en aurai bientôt une également. Il est temps que je tire un trait sur le passé.
Nous arrivons à la mairie. Tous les invités sont déjà là, pour m’accueillir. Une idée me traverse l’esprit : et si je m’enfuyais ? Non, ce serait cruel vis-à-vis de Damien. Il ne mérite pas ça. A travers la vitre de la voiture, je parcours la foule du regard à la recherche de mon fiancé. J’aperçois mes parents, qui ont vraiment fait un effort vestimentaire, pour me faire honneur. Ils sont fiers. Je ne peux pas les décevoir, eux aussi… Enfin, je vois Damien, derrière tout le monde, en train de se gratter la tête. Il est nerveux. C’est un tic qui ne trompe pas. Je repense à ce qu’Elise vient de me dire. Suis-je vraiment honnête envers lui ? Est-ce le genre de vie que je veux mener ? Monotone, fade, ennuyeuse… Je crois plutôt que la question qui se pose maintenant ce n’est pas tant le genre de vie que je veux, mais avec qui je veux la passer. Et si je n’ai plus aucun espoir avec Florent – je l’ai bien compris – je ne veux pas de Damien non plus. C’est triste à dire, mais c’est la vérité. C’est dommage que je ne m’en rende compte qu’aujourd’hui. Ou plutôt, heureusement que je m’en aperçois maintenant, avant que nous ne signions devant le maire, avant que nous ne nous engagions pour la vie.
Je regarde ma sœur avec un air navré, mais résolu.
-                  Tu peux demander à Damien de venir, s’il te plait ?
Ma sœur acquiesce. Elle ne tente pas de me raisonner. Elle sait que ce n’est plus le moment. Je l’aime fort. Elle m’a sans doute sauvée d’une vie qui ne m’aurait pas convenu. La voilà en train de discuter avec Damien, au grand étonnement des convives. Ils doivent se demander pourquoi je ne sors pas, d’autant plus lorsqu’ils le voient me rejoindre dans la voiture.
A la façon dont il me regarde, je sais qu’il a compris. Mais je tiens quand même à lui expliquer. Je ne pars pas pour quelqu’un d’autre, ou plutôt si, pour moi, uniquement. Cette vie n’est pas celle qui me convient. Elle ne me ressemble pas. Mais voilà, je ne sais plus vraiment qui je suis, j’ai besoin de me retrouver. Et puis, pour être tout à fait honnête, je crois effectivement que je ne suis pas celle qui le rendra heureux. Il rencontrera la femme de sa vie, un jour. Une autre que moi. Décidément…
Il aurait pu crier, pleurer, pester, m’insulter même, pourtant, il se contente de me serrer dans ses bras. Il me dit simplement qu’il m’aime. Je l’aime aussi, mais peut-être pas de la même façon. Par amour pour moi, il accepte ma décision. Grand seigneur, il me demande ce que je compte faire. Je n’en ai pas la moindre idée. Alors il me propose de partir en vacances, de profiter de ce fabuleux voyage de noce que nous avions réservé, aux Maldives. Je refuse. Il devrait y aller, lui. Après tout, c’était son rêve, de partir là-bas… Il dit qu’il va y réfléchir… Il me fait de la peine. D’autant qu’il va devoir gérer les invités. Subir les interrogatoires de ses parents et des miens. Je m’en veux énormément. Mais je sais que je fais le bon choix. Il sort de la voiture et retourne affronter la foule. Quel courage !
Hors de question que je reste une seconde de plus ici. Je demande au chauffeur de rouler. Parler de notre voyage de noce m’a donné une idée : et si je partais quelque temps ? Je pense que ça me ferait du bien et que ça me permettrait de réfléchir à tout ça, de repartir à zéro. Ma valise est dans le coffre, car nous devions nous envoler demain matin très tôt. Je demande au chauffeur s’il peut me déposer à l’aéroport le plus proche. Sitôt dit, sitôt fait. Nous y sommes en moins d’une heure. A cette heure-ci, j’aurais dû être mariée. Je refuse d’y penser. Pas de regrets. Il est trop tard !
Une fois de plus, je ne passe pas inaperçue, traversant le hall de l’aéroport en robe de mariée tout en traînant ma valise derrière moi. J’irai me changer dans les toilettes une fois que j’aurai pris mon billet. J’observe le tableau d’affichage. Ou pourrais-je bien aller ? Un pays chaud si possible, ma valise étant remplie de vêtements estivaux. En Afrique, ce n’est pas possible, je n’ai pas fait tous les vaccins obligatoires. Mon regard est attiré vers une destination précise. Mon cœur se met à battre un peu plus fort. Sydney. L’Australie. J’ai refusé il y a dix ans, et là, je suis prête à commettre cette folie ? Toute seule ? D’un autre côté, je ne risque pas de le croiser là-bas, puisqu’il est ici, en France. Alors pourquoi pas ? Il me suffit de quelques minutes au guichet pour faire un beau débit sur mon compte. C’est mon banquier qui va être content !
Une fois mon billet en main, l’hôtesse m’annonce que le vol est pour très bientôt et que je dois me diriger d’urgence vers la porte d’embarquement. Je dois d’abord me changer.
-                 -  Pas le temps, m’assure-t-elle en secouant la tête.
Quelques instants plus tard, je regarde avec un certain désespoir ma valise s’éloigner sur le tapis qui mène les bagages en soute. Me voilà contrainte à voyager en robe de mariée. Est-ce une punition du sort pour avoir annulé mon mariage ? Sans doute…
L’embarquement n’a pas encore débuté, alors je me laisse tomber sur un siège en attendant qu’on nous appelle et j’en profite pour fermer les yeux un instant.
-                 -  Agathe ?!?
Je me redresse en une fraction de seconde. Devant moi, m’interpelant, totalement incrédule, celui qui est à l’origine de ma remise en question ! Je dois avoir un air complètement ahuri. Mais qu’est-ce qu’il fait là ? Elise avait raison, il est beau comme un dieu. Mon cœur bat plus vite, ma bouche s’assèche soudainement.
-                  Florent ?
Je regarde tout autour, à la recherche de sa petite famille, qui est totalement introuvable. Je n’y comprends rien. Et d’abord, qu’est-ce qui m’a pris de prendre un billet pour l’Australie ? Je suis vraiment stupide ! Florent me regarde de la tête aux pieds, et je me souviens que je suis en robe de mariée. La honte !
-                 - Tu t’es mariée ?
Je secoue la tête, en esquissant une grimace.
-                  Je n’ai pas pu…
-                   Oh ! Et tu vas où, dans ta robe ?
Je hausse les épaules d’un air détaché. Je ne veux surtout pas qu’il se méprenne et qu’il pense que je partais le retrouver.
-                  Je ne sais pas, j’ai eu envie de changements.
-                   En Australie ?
J’aimerais être une petite souris pour disparaître dans un trou. Si ce n’était déjà fait, ça y est, il doit me prendre pour une folle. Il me regarde droit dans les yeux, comme il le faisait à l’époque, et de la même manière, je me mets à fondre. Des papillons envahissent mon estomac sans prévenir. Comment est-il possible qu’il me fasse encore cet effet-là ?
-                 - Je pourrais croire que tu venais me rejoindre…
Oh ! Mais à quoi joue-t-il ? Une femme et deux enfants, ça ne lui suffit pas ?
-               Pas du tout ! Ma sœur m’a dit qu’elle t’avait vu en ville. Je pensais que, justement, j’aurais moins de chances de te croiser là-bas qu’ici.
-                 -  Justement ? Dans ce cas, ça ressemble plutôt à une fuite, ajoute-t-il d’un air amusé.
Je n’ai pas envie qu’il se moque de moi comme il en avait l’habitude, même gentiment. Ce n’est pas le jour, ni le moment. Et pourtant, bien malgré moi – je ne contrôle plus rien – je me mets à répondre du tac au tac, et, comme avant, je contrattaque.
-                  Comment va ta femme ? je demande d’un ton acerbe en le toisant.
Pour une rencontre fortuite amicale, on repassera.
-                    Ma femme ?
-                 La belle blonde sur le point d’accoucher. A moins que tu ne préfères fuir, toi aussi, pour éviter les engagements, comme à ton habitude.
Florent pâlit et semble vaciller. Il fronce les sourcils. Je vais trop loin, je le sais, je m’en rends compte, mais c’est plus fort que moi. Je lui en veux tellement d’être parti, de m’avoir laissée. J’ai envie qu’il souffre autant que moi. C’est méchant de ma part. Je baisse les yeux, honteuse. Il ne dit plus rien, je crois qu’il accuse le coup.
-                  Je suis désolée. Je n’aurais pas dû dire ça. Pardon.
Surprise qu’il ne réponde rien, je relève la tête et je constate avec stupeur qu’il a les larmes aux yeux.
-                   Mais, Agathe, c’est toi qui a rompu…
-                  - Je sais… Je suis une belle idiote, hein ? Mais au moins, tu as pu construire une vie de famille. Si tu es heureux, c’est le principal. Je dois m’en satisfaire, je suppose.
-                   Non, justement, je n’ai jamais pu…
-                   Jamais pu quoi ?
-                   - Construire une vie de famille, m’engager. Ce n’est pas possible.
-                   Pourquoi ? je demande, méfiante.
-                  Parce que je n’ai jamais cessé de t’aimer, Agathe. J’ai essayé par tous les moyens de t’oublier, j’ai vraiment essayé, mais je n’y suis jamais arrivé. Je suis rentré en France il y a un mois, pour te revoir, te dire tout ça, mais…
-                    Mais quoi ? Pourquoi tu ne l’as pas fait ? je demande, presque hystérique à présent.
-                Ma sœur m’a appris que tu devais te marier aujourd’hui. Je n’avais pas le droit de m’immiscer dans votre couple, de gâcher ta vie, ton bonheur. Je ne voulais pas te faire souffrir encore une nouvelle fois. Alors j’ai décidé de rentrer chez moi, à Sydney.
J’encaisse les nouvelles informations.
-                 Ah, petite précision, poursuit-il avec un sourire en coin, ma sœur, c’est la belle blonde enceinte, et le petit garçon qui la suit à la trace, c’est mon neveu.
Une fois de plus, je me sens totalement ridicule. Elise va me le payer ! Tania, la sœur de Florent, a le même âge qu’elle, et elles ont toujours été dans la même classe jusqu’en terminale. Il est donc impossible qu’elle ne l’ait pas reconnue ce matin. A moins que… Oh mon dieu ! Je commence à comprendre… Et si ma sœur avait choisi ce subterfuge pour me faire prendre conscience que j’aimais toujours Florent, qui, justement, vient de m’avouer qu’il ressent toujours ces mêmes sentiments à mon égard ?
En silence, nos regards s’accrochent. Je crois qu’ils parlent pour nous. Une voix retentit soudain dans le terminal, nous demandant de nous approcher des portes d’embarquement sans tarder.
-         Cette fois, tu veux bien partir avec moi ? demande Florent, avec tout de même une légère appréhension.
Je lui souris. Je ne referai pas deux fois la même erreur. J’ai enfin compris où était ma place. Peu importe l’endroit. Peu importe la façon dont notre vie va se dérouler. Je dois juste être là, à ses côtés. Nulle part ailleurs. Alors, pleine de malice, je lui réponds :
-                 -  Oui, je le veux !
Après tout, j’ai la tenue de circonstance, non ?

L'Interpellation

-J’ai une bonne nouvelle, Chef, annonça le premier stagiaire tout rayonnant de joie.
-Oui , ça  y est, Chef, cette fois on l’a ! annonça le second stagiaire.
Le Chef  s’arrêta d’écrire et leva les yeux sur les deux primates qu’il était chargé de cornaquer.
.-Vous avez quoi ? Le tiercé gagnant ?
Les deux primates en question redoutaient toujours l’humour du Chef qui était de toute évidence en voie d’alcoolisation comme chaque matin. Aussi se contentèrent-ils dans leur réponse d’être d’une parfaite sobriété.
-Non Chef, on l’a arrêté, précisa le premier auxiliaire.
-Vous avez arrêté quoi ?  La boisson ? demanda le Chef.
-Non Chef, mieux que ça, nous avons interpellé l’arrêté.
-Bravo les petits gars. Mais je vous signale qu’on interpelle d’abord et qu’on arrête ensuite.
-Si vous voulez, Chef,  mais le résultat est le même. On a enfin chopé le tireur.
-Et vous l’avez chopé comment  ce tireur ? A l’improviste ?
-Non aux jambes. Quand il est passé devant nous, avec Jean-Michel on a plongé et  cette fois on l’a eu.
-Pourquoi dites-vous « cette fois ? »
-Parce qu’il nous a déjà tiré dessus la semaine dernière. Mais  on vous l’avait pas dit, vu qu’on  l’avait loupé. Mais par contre lui, il nous avait pas loupés.  On a encore les marques. Vous voulez voir Chef ?
-Non merci, je viens de déjeuner.
- C’est dommage, parce que c’est bizarre, chez Jérôme et chez moi  les cicatrices sont au même endroit,  au niveau du cœur et…
-Bon, ça va ! On n’est pas à la visite médicale ! Vous n’allez pas vous foutre à poil  dans mon bureau !  s’énerva le Chef.

Les deux stagiaires jugèrent prudent de ne pas insister. L’alcoolisation  matinale du Chef semblait en bonne voie mais était encore insuffisante.  Ils se turent et attendirent.
- Enfin je vous dis tout de même «  Bravo » pour cet acte de bravoure, dit le Chef. Ça  nous fera au moins  un tireur  à la tire  en moins qui ne pourra plus tirer.
-Vous n’y êtes pas, Chef ! C était pas un tireur à la tire. Il tirait simplement sur.
-Comment ça il tirait sur ? Il tirait sur quoi ? Sur le brun, sur le jaune ? C’était pas un blanc ? Dites-le tout de suite que c’était un étranger qui n’était pas de chez nous !
-Vous n’y êtes toujours  pas Chef, c’est celui qu’on a eu des tas de plaintes ces derniers temps.
-Celui qui  tire sur tout ce qui bouge, de jour comme de nuit et aussi les jours fériés?
-Voilà ! Vous y êtes enfin, Chef. C’est celui qui tire des projectiles .Et vous ne devinerez jamais comment qu’il est.

Le second auxiliaire tint à faire remarquer au premier auxiliaire que le Chef était tout à fait apte à deviner  tout seul, vu qu’il était Chef !

-N’est-ce pas Chef, que vous  êtes capable de deviner ?
-Non, je ne vois pas, dit le Chef qui aurait dû voir, vu que…_
-En  fait, Chef,   le tireur est tout simplement un  mineur.
-Vous avez arrêté un mineur ? demanda le Chef.
-Ben, on ne lui a pas demandé ses papiers, mais à première vue c’est un mineur qui n’a pas l’air majeur.
-Ou à la limite un majeur qui était encore mineur il y a peu, tint à préciser le premier stagiaire.
-Et pourquoi lors de votre interpellation  ne lui demandâtes-vous pas ses papiers ? voulut savoir le Chef.

          Là, les deux auxiliaires prirent leur temps pour répondre.- et après hésitation sur le verbe- répondirent  conjointement qu’ils ne pouvaient pas demandater les papiers à ce mineur-majeur, vu qu’il n’avait pas de poche sur lui pour mettre d’éventuelles pièces d’identité, vu qu’il était pratiquement tout nu.

-Tout nu !!! Mais  Nom de Dieu, hurla le Chef,  vous vous rendez compte que vous  avez sauté sur un enfant tout nu  et en plus mineur ! Et bien Messieurs, tenez-vous le pour dit, quand on est auxiliaire de police municipale, même stagiaire, on n’a pas à sauter sur un enfant tout  nu, même mineur. Mettez-vous bien ça dans le crâne. Cela peut être mal perçu. Surtout  de la part de parents un tantinet pointilleux  ou mal intentionnés à notre égard, ou les deux  à la fois !
-Pardon Chef  de vous rectifier. Nous tenons  à ce que les choses « soyent »  bien claires : on l’a pas sauté. On est pas des bêtes ! On a simplement sauté sur ! C’est pas tout à fait pareil. Convenez-en Chef !

          Le Chef s’accorda quelques instants de réflexion  pour faire le point. Avec les stagiaires qui entendaient intégrer le corps des policiers municipaux  ce n’était d’ordinaire pas simple, mais avec ces deux-là c’était plus que  complexe. Pour se donner un peu d’air, il lut attentivement le compte-rendu qu’ils avaient fait de cette glorieuse arrestation.

-Vous n’avez pas mentionné de quelle arme se servait le délinquant présentement arrêté.
-C’est normal, Chef,  on ne savait pas dans quelle catégorie il fallait classer son arme. Alors on a laissé en blanc pour éviter les erreurs. Et on s’est dit qu’il fallait mieux demander au Chef, que vous sauriez peut-être mieux que nous.
-Sûrement mieux que nous !  rectifia le second stagiaire.
-Mais ce gamin, il avait quoi, comme arme sur lui ? Un bazooka, un char d’assaut, une bombe nucléaire, un lance pierre à laser ?
-Ça existe ça, un laser à lance pierre ? demanda le second stagiaire.
Le premier stagiaire jugea opportun d’intervenir  promptement, car il voyait le Chef rougir de plus en plus et cette rougeur subite  risquait de se répercuter sur la note de fin de stage.
-Tais-toi,  Jéjé,  tu risques d’énerver le Chef avec tes questions stupides.

          Ce conseil était fort judicieux. Il convenait en effet d’y « aller mollo » avec le Directeur de stage.
 
-J’attends,  fit le Chef au bord de l’apoplexie.
-L’enfant mineur tout nu,  que nous eûmes l’honneur d’interpeller, suite à vos judicieux conseils  préparatoires, avait  en sa possession personnelle un arc et des flèches.
-C’est tout ?
-Oui, Chef et il s’en sert, nous a-t-il expliqué, non pas pour tuer mais simplement pour atteindre. 
-Atteindre quoi ?
-Ça, on a  pas demandé, confessa  Jean-Michel. Nous on est que stagiaires,  on peut pas tout de suite avoir le bon reflexe comme quand on est vieux comme vous et qu’on a de la bouteille… !

 Le terme de « bouteille » risquant d’être pris par le Chef comme une allusion malencontreuse à son péché mignon,  le premier stagiaire interrompit  son collègue :

- Ce que veut dire mon ami ici présent, c’est que nous ne voulions pas aller au-delà de nos préroga ..ti..vati.. sations, en posant des questions qui ne figuraient pas dans le manuel.  

Le Chef commençait à se demander  avec le plus grand sérieux, si ces deux là ne seraient pas mieux dans l’Armée, à la SNCF  ou aux P.T.T plutôt que dans sa brigade. Conscient cependant de la lourde tâche qui lui incombait de remettre, autant que possible,  sur le bon chemin ces deux égarés de la vie, il ne laissa  rien paraître de ses craintes.

- Et il est où votre  Guillaume Tell ?
-On l’a laissé derrière la gendarmerie.
-Sans surveillance ?
-Ça risque rien,  le petit s’amuse avec son arc et ses flèches.
-Parce que en plus  vous ne lui avez pas retiré son arme ? demanda le Chef.
-C’est à dire qu’il n’a pas voulu.  Il est devenu furieux quand on a essayé. Il nous a à nouveau  menacés de son arme. Et il vise bien le gamin, on en sait quelque chose. Vous voulez vraiment pas voir nos cicatrices, Chef ?
-C’est une manie chez vous de  jouer les exhibitionnistes ?  Dites-moi plutôt ce que vous avez fait ? tonna le Chef.
 -On a  préféré laisser  tomber. On aime pas faire de peine aux enfants. Vous savez, Chef, sous des dehors de brutes sanguinaires, nous sommes en vérité deux grands sentimentaux.
-Un peu comme vous, Chef !

              Dans les jours qui suivirent on proclama les résultats du stage.  Contre toute attente, Jean-Michel  et Jérôme ne furent pas admis à intégrer le corps de la Police Municipale.de Saint-Florent sur Dordogne On les invita à prendre une autre direction. Leur rêve de devenir les nouveaux Rambo de la Police Municipale s’envola.

 -Bof !  C’est pas grave, fit Jérôme, le principal n’est pas là. On s’en remettra. Viens on rentre chez nous. On va se faire une petite soirée télé sympa et puis on ira au lit de bonne heure.
-T’as raison, répondit Jean-Michel, ce qui compte, c’est que partagions cet amour tout neuf qui nous est tombé dessus.
-Un amour auquel on ne s’attendait  ni toi  ni moi, il faut bien l’avouer ! précisa Jérôme.
  
Et sur cet aveu, ils  échangèrent un doux regard.

-A propos tu te rappelles comment il s’appelait ce petit connard de gamin qui nous a tiré dessus avec ses flèches  et qui a eu le culot de nous dire ensuite qu’il s’était trompé de cibles  et que ce n’était pas nous qu’il visait !
- Je sais plus trop, mon Jéjé…. mais je  crois que c’était un truc comme…

«  CUPIDON »


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Toute nostalgie n'est pas bonne à boire

– J'ai une bonne nouvelle : mes parents ont renoncé à acheter la villa qu'ils ont visité la semaine dernière à Palavas.
Du doigt, Jessica me montre la file ininterrompue de l'autre côté de l'autoroute. Impressionnant ! Des kilomètres et des kilomètres de ferraille en partance pour les vacances. Juillet meurt à moitié. Et le 14 tombe un samedi. Pas de chance !
– Tu imagines si mes parents déménageaient dans le Midi… quelle galère !
Je me mords les lèvres pour rester aimable. Fêter mon anniversaire à Paris… tu parles d'un bonheur ! D'autant que si nous montons en voiture c'est uniquement parce que Jessica a oublié de prendre les billets de train sur Internet.
J'avais pourtant dit que je m'en occuperais, trois mois avant la date de notre départ, manière d'avoir un bon tarif. Elle avait insisté pour s'en charger. Lourdement. Je m'étais reposé sur elle. Ce en quoi j'avais eu tort.
À l'aveu de son oubli, il ne restait que des places plein tarif. Hors budget. D'où ce déplacement en voiture. Ma hantise. Presque à égalité avec les visites chez mes beaux-parents. Mais cette fois-ci, j'ai été appâté. Une surprise m'attend pour mes trente ans.
Je n'ai aucun doute là-dessus… c'est d'ailleurs ce qui m'agace par avance.
Je pense que vous connaissez cette chaîne de coiffeurs : celle qui vous promet d'être dans le vent sans être décoiffé. Plus de trois cents salons… Et bien tout cela appartient aux parents de Jessica. C'est dire si ces derniers peuvent me faire un beau cadeau pour mon anniversaire. Là aussi que nos convictions respectives entrent en collision. Pour synthétiser, je dirais que nous n'avons pas la même vision de la société… ni les mêmes possibilités financières.
Depuis plus de cinq ans, je refuse toutes les propositions des parents de Jessica. Cela leur ferait tellement plaisir de nous mettre le pied à l'étrier. Être redevable ? Non merci ! Je préfère un petit chez moi qu'un grand chez les autres.
Cette situation provoque parfois des tensions entre Jessica et moi.
Exemple : ce voyage en voiture pour cause de billets de train trop chers.
Tu es trop fier ! me reproche-t-elle parfois. Elle montre moins de scrupules que moi à piocher dans la cagnotte familiale.
À part ça – ça me coûte d'en faire l'aveu – mes beaux-parents sont charmants et assez simples. Riches certes mais sans l'esprit petit-bourgeois.

– Tu sais, question climat, cela ne me dérangerait pas qu'ils vivent au bord de la méditerranée. On serait juste parti la veille pour éviter ça, je réponds en désignant l'annélide multicolore qui serpente de l'autre côté de la route.
– Oui… c'est vrai… mais dans ce cas, tu aurais encore raté ton petit pèlerinage.
– Pèlerinage ! Comme tu y vas !
– Pas de panique, je te taquine ! N'empêche que tu es quand même bien content de faire le détour, nostalgie boy, non ? ajoute Jessica d'une voix mutine.
– Le contraire serait mentir.
Jessica fait référence à un marché que nous avons passé tous les deux. Puisque nous devons, par sa faute, faire la route en voiture, j'ai jugé l'occasion propice pour faire un petit arrêt juste à côté d'Autun. Je désire lui montrer la maison dans laquelle j'ai grandi jusqu'à mes quatorze ans avant. Cela n'impose qu'un modeste détour. Cette visite, nous l'avons très souvent remise au cours des années précédentes pour une raison ou pour une autre.
J'ai envie que Jessica découvre cette maison dont je lui ai souvent parlé mais que je n'ai jamais revue depuis de nombreuses années. Depuis l'avoir quittée en fait.
À force de m'entendre l'évoquer au travers des souvenirs d'enfance qui y sont liés, je pense qu'elle souscrit volontiers à ce vieux désir que je caresse depuis un certain nombre d'années.
– Où tu m'as dit déjà qu'on devait quitter l'autoroute ?
– À Beaune ?
– Y'a du bon vin par-là non ?
– Je veux ! Pommard, Aloxe-Corton, Vosne-Romanée…
– Dis donc… pour un gars qui ne boit jamais d'alcool tu t'y connais drôlement.
Je ne peux m'empêcher de rire.
– Tu connais plein de chanteurs… ça ne t'empêche pas de chanter comme une casserole !
– Pas faux, admet-elle en souriant. … Tu crois que tu vas reconnaître facilement ?
– Je ne sais pas. Dans mon souvenir tout est clair mais est-ce fidèle à la réalité ? Mystère !
– La vie… tu sais… ce n'est pas ce que l'on a vécu mais ce dont on se souvient et la manière dont on s'en souvient…
Je dois écarquiller des yeux de manière assez convaincante pour que l'on puisse me confondre avec un poisson des grands fonds car Jessica se met à rire.
– Tranquille mon gars… je ne suis pas subitement devenue intellectuelle. Il s'agit d'une citation de Gabriel Garcia Marquez. Je l'ai lue hier sur le quatrième de couverture de son bouquin.  Pas mal vu quand même !
– Plutôt. Du coup, ce n'est peut-être pas la peine de s'arrêter. Imagine que rien ne cadre.
Je ne suis pas sérieux bien sûr.
– Ça m'étonnerait tout de même. Tu n'es pas vieux au point d'avoir tout oublié.

Nous quittons l'autoroute à Beaune, longeons la verdure presque martiale du vignoble avant de nous enfoncer dans une interminable sarabande de pâtures séparées par des haies vives où triomphe la blancheur des prunelliers.
Avec le joli mimosa qui fleurit dans le ciel, le paysage défile. Superbe. Une chance !
La pluie par ici est plus souvent au rendez-vous que souhaitée.

Nous progressons sur une route étroite. Je suis presque fier de ma performance. De village en village, je nous ai conduits jusqu'au cimetière depuis lequel on peut apercevoir la maison.
– Au moins, les voisins ne sont pas bruyants ! souligne Jessica, amusée. 
– Oui… mais plus nombreux. À l'époque, le cimetière était tout récent. C'était curieux de voir un tout petit espace occupé par les tombes et tout le reste en herbe.
– La tendance s'est inversée à ce que je vois.
– En quinze ans, rien de surprenant ! Mais bon, on n'est pas venu là pour visiter le cimetière. Tu vois la maison ?
Du doigt, je lui montre la bâtisse, quelques deux cents mètres plus loin. Une maison bourgeoise bâtie sur deux niveaux. Vus d'ici, tous les volets paraissent fermés. Ils ont conservé la couleur blanche que je leur ai connue. C'est idiot mais cela me fait plaisir.
– Eh ! Vous aviez une vraie baraque de bourges !
– Tu peux parler ! C'est quand la dernière fois que tu as vécu en HLM ?
– J'taquine.
– Je sais. Et puis voyez-vous… jeune écervelée, si nous pouvions habiter là c'est parce que le loyer était raisonnable… à condition d'entretenir tout le parc autour de la maison. Et ça, mademoiselle, ça n'était pas de la tarte ! j'ajoute pour me défendre.
Je suis fier d'avoir grandi dans cette maison mais je me souviens de tous les travaux de jardinage auxquels mes frères et moi avons participé dans la mesure de nos modestes moyens. Une certaine honnêteté m'oblige à reconnaître que ce n'était pas toujours de gaieté de cœur.
– Bon, on va la voir de plus près cette casbah ?
– Avec plaisir.

J'emprunte le petit bout de route qui conduit à la ferme située juste au-dessus de la maison. Ferme où j'ai grillé de bien plaisantes heures en compagnie des animaux… et de la plus jeune des filles des fermiers.
Je range la voiture sur le bas-côté. Jessica me regarde. Je la regarde. Puis nous faisons tous les deux la grimace. Juste avant la grande allée bordée de frênes qui mène à la maison se trouve une barrière. Fermée. Claironnant en son centre sur un panneau rectangulaire :

Propriété Privée Défense d'entrer.

– C'est con, je regrette.
Je ne veux pas le montrer à Jessica mais je suis très déçu.
– Tu crois qu'elle est fermée à clé ?
– Ça changerait quoi ?
– À nous éviter de l'escalader.
– Mais on ne peut pas rentrer Jess.
– Tu n'as pas l'intention de voler quelque chose… tu veux juste jeter un coup d'œil. Personne ne nous dira rien. Surtout que ça m'a l'air bien calme.
– Tu crois ?
Je suis tenté. Aller au moins jusqu'à la grille d'entrée. Revoir la maison de près. Je sais que ce sera aujourd'hui ou jamais. Je ne vais pas me rejouer éternellement le coup du pèlerinage.
– Mais oui ! Au pire, on expliquera que tu as grandi dans cette maison.
– Allez, tu as raison ! Qu'est-ce qu'on risque ?

La barrière est fermée. Le contraire aurait été surprenant. Un mètre. Rien d'insurmontable. Cela fait remonter quelques souvenirs à surface d'enfance. Parfait… je suis venu pour ça !
Je fais la courte échelle à Jessica. Dans l'envolée de sa jupe, l'éclair blanc de sa culotte ajoute du piment à l'aventure. Main dans la main, nous remontons l'allée. Tout est silencieux… et clos.
Je m'approche du garage double situé à égale distance entre la grille et le pavillon. Je colle mon visage à l'un des oculus en plastique. La matière est si vieille que j'ai bien du mal à voir à l'intérieur. Apparemment, deux véhicules s'y trouvent garés. Dont je suis bien en peine de préciser la couleur. Je m'en inquiète auprès de Jessica. Pas de la couleur bien sûr mais de la présence des deux voitures.
– Voitures ou pas, il n'y a personne. Tu vois bien que tous les volets sont fermés ! Allez, ne t'invente pas des excuses… montre-moi le parc !
Je m'approche du muret et commence à lui détailler le saule pleureur cachant un banc en pierre, les deux cerisiers dans lesquels nous grimpions pour nous gaver les bonnes années, les massifs de pivoine, les rhododendrons. Par souci du détail, je dois avouer que la végétation semble avoir été délaissée depuis longtemps. Les haies mériteraient un bon coup de cisailles dans leur chevelure hirsute.

Sans m'avertir de ce qu'elle s'apprête à faire, Jessica s'approche de la grille, saisit la poignée et la tourne. Elle pousse ensuite le battant. Celui-ci s'ouvre.
En grinçant… comme dans les mauvais films !
– Eh ! Tu es folle ou quoi ?
– S'ils n'ont pas pris la peine de fermer c'est qu'ils ne craignent rien. Allez, fais-moi faire le tour de ton jardin d'enfant.
J'hésite. C'est engageant. Et cela semble peu risqué.
Un petit frisson d'interdit me fait franchir le pas.

Le parc est moins grand que dans mon souvenir. Comme quoi… Un demi hectare planté de pins, de sycomores, de noisetiers, de bouleaux… Et dans ma tête, quelques musaraignes blessées par le chat que nous tentions de soigner, les taupes que mon père s'ingéniait à enfumer, les écureuils spiralant leurs courses au long des troncs… et de nombreux enterrements d'oiseaux.
– Dis donc, elle aurait besoin d'être rafraîchie ta maison !
Jessica a raison. Le crépi se décolle et la peinture des volets – si candide vue de loin – laisse apparaître le bois sombre des panneaux.
La toiture en revanche semble avoir été récemment restaurée.
– Tu sais, elle n'est pas toute jeune. Si je me souviens bien, elle date de 1875. Elle a quand même encore de la gueule la vieille dame !
Jessica prend soudain un air mutin.
– Tu crois que la porte est fermée à clé ?
– Bien sûr.
– On essaye.
– Vas-y si ça t'amuse.
Je ne prends pas de grands risques. Pour quelle raison aurait-on fermé la barrière extérieure et laissé ouverte la porte d'entrée ?
Elle pose la main sur la poignée.
– Attends, je frappe avant, on ne sait jamais.
Elle soulève le heurtoir de bronze en tête de lion et le laisse retomber deux fois sur sa base. Cela fait un potin d'enfer… et il ne se passe rien.
– Il n'y a personne on dirait.
– Ou alors ils sont sourds ! je rigole.

Prenant appui sur la poignée, Jessica tourne la clenche. Pousse… et la porte s'ouvre en gémissant cette fois comme dans les films d'horreur. Ledit geignement – bassement métallique et impersonnel – couvre le mien, gêné et presque douloureux. Il dure peu. Rapidement remplacé par un rire amusé devant la mine abasourdie de Jessica.
– T'attendais pas… hein ?
– Comme tu dis !
Jessica arbore aux commissures des lèvres ce petit sourire que je connais bien. Celui qui n'ose pas triompher mais prépare le terrain. Un sourire de vainqueur.
– Bon, maintenant referme et on y va.
– T'es fou ! C'est l'occasion rêvée de visiter la maison en toute tranquillité.
– Tu plaisantes… j'espère.
Je n'y crois pas trop. Jessica possède un petit côté casse-cou qui m'effraie parfois.
– Sûrement pas. Allez ! Une petite visite vite fait et on se sauve.
– Ce n'est pas raisonnable.
La chose est tout de même très tentante. Le risque n'était pas si grand au vrai.
– Allez, ne fais pas ton timoré. C'est toute ton enfance qui t'attend là-dedans !
L'argument choc. Auquel je devrais résister… Mais bon, les filles sont très fortes pour transformer nos résistances inexpugnables en spaghettis trop cuits !

Une boule d'émotion heurte ma poitrine. Cinq marches. L'entrée. Les quatre portes sur lesquelles elle ouvre. Tout cela me rappelle tant de souvenirs que je ne sais lesquels privilégier. J'ouvre la porte de droite, celle qui donne sur la salle. Une bouffée de chaleur nous assaille. La pièce est sombre. Il nous faut du temps pour nous habituer à la pénombre.
Une chance encore que les volets à claire-voie dispensent un peu de lumière.
De rares meubles occupent l'espace. Tous sont recouverts de housses claires. Dans l'âtre, quelques bûches calcinées gisent sur les chenets à tête de cerf. Sur le chapiteau en marbre de la cheminée, une chouette empaillée – et pleine de poussière – nous jette un regard étonné.
Quelques flambées à la mauvaise saison éclairent soudain ma mémoire.

Nous continuons la visite. À pas lents. En silence. La cuisine est vide. Elle a conservé son évier en pierre et son carrelage blanc à liseré bleu. Je livre la couleur parce que je la connais. La trop faible lumière me priverait sans cela de cette précision.
Nous glissons rapidement sur la pièce qui servait de bureau à mon père. Elle est vide… et je n'ai jamais aimé sa cheminée en plâtre. Nous débouchons face à l'escalier. Marches quatre à quatre, glissades sur la rampe, chocs sur la grosse boule en laiton chapeautant le pied de rampe. Des bêtises en pagaille. Des jeux d'enfants.
Chaque marche craque sa plainte. De lourdes toiles d'araignée dansent dans le fin rayon de soleil qui s'insinue par une persienne cassée. Le palier est plus étroit que dans mon souvenir. Toutes les chambres sont vides. Celle de mon frère aîné, à gauche. Celle de mes parents qu'il fallait traverser pour parvenir à celle que nous occupions avec mon frère cadet juste après la salle de bains. Tout est plus étriqué. Le parquet me semble déformé et les fenêtres plus petites.
Le grenier encore… et la visite sera complète.

L'échelle de meunier qui permet de l'atteindre est très étroite… j'ai grandi !
– Si tu savais Jess les parties de foot qu'on a fait là !
– Plutôt limité le terrain.
– Je ne me souvenais pas qu'il l'était autant. Je me rappelais surtout du trou dans lequel il ne fallait pas tomber, je précise en désignant l'espace réservée à l'échelle de meunier.
– Et des poutres à éviter avec la tête.
– Aussi, je concède. Bon, ben voilà… tu as tout vu. Alors ?
– C'est quand même une belle maison. Et puis c'est la tienne, alors ça lui donne un petit caractère particulier.
– On redescend ?
– C'est parti.

À peine avons-nous posé le pied sur le palier qu'un choc ébranle la maison, suivi d'un couinement plaintif. Puis de nombreux coups se succèdent. Le heurtoir ! Le peu de lumière qui provenait du rez-de-chaussée a tout à coup disparu. Sauf erreur de ma part, quelqu'un vient de refermer la porte et s'efforce – à sa manière pour le moins originale – de nous faire savoir que notre présence à l'intérieur ne lui est pas inconnue.
Jessica fait une telle tête que je n'ai pas à cœur d'en rajouter.
– Et merde ! constitue la seule parole sensée que je trouve sur l'instant.
– Qu'est-ce qu'on va faire ? me demande-t-elle d'une voix piteuse.
– À part descendre et s'expliquer…
– Qu'est-ce qu'on risque ?
Je tente de la rassurer.
– Pas grand-chose à part d'être pris pour des voleurs.
Pas à pas, nous redescendons l'escalier puis traversons la salle sur la pointe des pieds. Je m'approche lentement de la porte. Je ne me sens pas fier. Je cherche des mots pour me justifier. La poignée s'abaisse… je force. Pour rien. La porte est fermée à clé. Misère !
– Ouvrez-nous, dis-je d'une voix timide.
Silence.
– Ouvrez-nous s'il vous plaît, je risque en montant d'une octave.
Nouveau silence.
– On fait quoi ? chevrote Jessica. J'ai la trouille !
– Ne bouge pas.
Je retourne dans la salle à manger et me dirige vers la fenêtre à l'opposé de la porte. Je  l'ouvre. Cochonnerie ! Les volets sont barrés par deux planches clouées en croix. Deux minutes pour en avoir le cœur net. Ça tient bon… et toutes les fenêtres sont ainsi barricadées. Chez quel cinglé avons-nous mis les pieds ?
Condamner les volets et laisser la porte ouverte… un truc m'échappe !
Je devine Jessica au bord des larmes. D'une voix douce, je lui confie :
– Pas moyen, tout est condamné.
– Tu ne peux pas déclouer les planches.
– Avec quoi ! je m'exclame un soupçon de colère dans la voix. Tu crois que j'ai un pied-de-biche dans ma poche de bermuda !
Ce n'est peut-être pas très gentil… mais si on est dans cette galère… ce n'est pas vraiment de ma faute !
– Il y a peut-être un truc dans les meubles, propose-t-elle.
– J'en doute. Les outils c'est plutôt au garage qu'on les range.
– Ça ne coûte rien de regarder. Allez, insiste-t-elle d'une voix suppliante.

Je la sens à rien de craquer. Après tout, si cela peut la rassurer… pourquoi pas ?

Je soulève une des housses. Un canapé. De son côté, Jessica en ôte une autre. Une table basse. À moins de s'en servir comme bélier… Je découvre un buffet bas. Ouvre portes et tiroirs. Vides. Jess révèle une maie. Décale le plateau. Et pousse soudain un cri… un hurlement terrible pour coller à la vérité !
– Qu'y a-t-il ?
L'angoisse commence à me gagner moi aussi.
– Un cadavre ! hurle-t-elle d'une voix hystérique.
Je sens un frisson de terreur me glacer le dos. Il fait pourtant une chaleur suffocante.
– Tu déconnes…
– Viens voir si tu ne me crois pas, ânonne-t-elle d'une voix saccadée.
Je me rapproche, jette un œil au fond de la maie. Il fait sombre dans la pièce… le meuble est profond… mais aucun doute n'est permis ! Il y a bel et bien une forme humaine allongée au fond de la maie. D'un geste plein de rage, je remets le couvercle. Les choses prennent une tournure que je n'aime pas. Mais alors pas du tout !
– Elle est morte ?
C'est plus fort que moi, je m'emporte.
– Non, elle se repose. Tous les vampires font ça dans la journée !
– Ne crie pas, tu me fais peur.
– Tu nous a mis dans une belle galère ! Qu'est-ce qu'on avait besoin de venir fouiner !
Je viens à peine de finir ces mots que les premières détonations éclatent. Des claquements secs fusent sur les volets. En toute hâte, j'attire Jessica vers la cuisine.
– Qu'est-ce que c'est ? s'inquiète-t-elle.
– Tu ne vois pas qu'on nous tire dessus.
L'hystérie commence à me gagner. Comme je regrette cet arrêt empreint de nostalgie.
Enfin, détonations et claquements cessent. Je sens Jessica tremblante contre moi. Je la serre dans mes bras. Comment pourrais-je lui en vouloir ?

– Ils sont partis ?
– Ça m'étonnerait.
Comme pour confirmer mes dires, une voix grave s'élève dans le silence revenu.
– Nous allons rouvrir la porte. Sortez les mains en l'air. Nous ne vous ferons aucun mal.
Quelques secondes plus tard, nous entendons claquer le pêne dans la serrure.
– Qu'est-ce qu'on fait ? chuchote Jessica, la voix cassée.
– On fait ce qu'il dit mais avant on remet la housse sur la maie. Avec un peu de chance, il ne saura pas que nous sommes au courant pour le cadavre.

Je pose la main sur la poignée de la porte. Jessica, derrière moi, le visage ravagé, lève haut ses bras. Je juge utile de l'imiter et lève mon bras demeuré libre. Je me rapproche de la porte, pose la main sur la poignée. Me retourne pour adresser un sourire rassurant à Jessica avant de tirer la porte à moi.
Le jour nous aveugle, nous agresse… puis je les reconnais !
Gildas, Mathieu, Sophie, Lucile, Irène et les parents de Jessica. Dans leurs mains : des pétards et des poignées de gravier. À leurs pieds, un mannequin appartenant au magasin de fringues de Gildas.
 Joyeux anniversaire… se mettent-ils tous à chanter.
Je me retourne vers Jessica. Elle est radieuse.
– Je n'avais pas oublié pour les billets mais… comme la maison était à vendre !
Trente ans… le bel âge… je ne suis pas vraiment sûr d'apprécier mon cadeau.

vendredi 5 mai 2017

Prix des lecteurs du concours de nouvelles 2017

Du le mardi 9 et le samedi 20 mai 2017, les nouvelles participantes au concours seront en ligne sur le blog et vous pourrez voter pour votre texte favori.


Thèmes du concours


La nouvelle doit commencer par l'une de ces deux phrases :

- J'ai une bonne nouvelle...
- Devine qui j'ai vu

mercredi 5 avril 2017

Les p'tits derniers !!!

Date de sortie 15 juin 2016 (1h 45min)
Genre Aventure
Nationalité Français

Pour assouvir un besoin de liberté, Teddy décide de partir loin du bruit du monde, et s’installe seul dans une cabane, sur les rives gelées du lac Baïkal.
Une nuit, perdu dans le blizzard, il est secouru par Aleksei, un Russe en cavale qui vit caché dans la forêt sibérienne depuis des années. 
Entre ces deux hommes que tout oppose, l’amitié va naître aussi soudaine qu’essentielle.
Allociné



Date de sortie 7 septembre 2016 (1h 57min)
Genre Drame
Nationalités FrançaisAllemand

Au lendemain de la guerre 14-18, dans une petite ville allemande, Anna se rend tous les jours sur la tombe de son fiancé, Frantz, mort sur le front en France. Mais ce jour-là, un jeune Français, Adrien, est venu se recueillir sur la tombe de son ami allemand. Cette présence à la suite de la défaite allemande va provoquer des réactions passionnelles dans la ville.
                                                                                       Allociné



Date de sortie 6 juillet 2016 (1h 43min)
Genre Thriller

Nationalité Français

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs
Sans emploi depuis un an, Constance revient dans sa ville natale quand elle apprend qu’un poste se libère dans l’agence immobilière où elle a démarré sa carrière, mais son ancien patron lui préfère une autre candidate plus jeune. Constance est alors prête à tout pour récupérer la place qu’elle estime être la sienne.
Allociné

Une ambiance pesante, un personnage sous tension....une histoire qui bascule. Marina Foïs est impressionnante dans ce rôle chabrolien. 
Virginie