samedi 7 mai 2016

Prise au piège d’un charme trop fort

On nous avait bien prévenu du retour du Maître des lieux mais personne ne voulait y croire, la raison était simple, il était parti depuis si longtemps du pays qu’à l’époque cela avait créé une vraie polémique et jugé impensable pour les habitants. Il aura fallu ce malheur pour qu’il affirme son retour. En revenant au pays de son enfance, il eut un choc émotionnel, il se revit enfant emprunter le chemin au bord du lac. Il se souvint également de cette bâtisse qui jonchait cette étendue d’eau et il pouvait reconnaître au loin les affaires entreposées de son père. C’était comme un arrêt sur images qui n’avait pas changé, le gardien avait continué en son absence à ranger tout le bois qui allait servir à réchauffer la maison familiale. Le lieu avait été abandonné par le fameux successeur, ce fils unique qui avait préféré partir à l’étranger faire ses études et courir le monde au détriment du temps passé avec ses parents. Après la disparition de sa mère à l’âge de ses dix ans, il avait été mis en pension à plusieurs kilomètres, afin d’apprendre les langues étrangères puis la destinée l’avait poussé vers une grande école de commerce. Très vite, il s’était éloigné de son père. Si, celui-ci le faisait rentrer une fois par mois, les visites s’espacèrent dans le temps pour un jour ne plus revenir physiquement parlant, à part un appel de temps à autre et un message, cet enfant était devenu adulte, seul dans son monde.
Apprenant tardivement le décès de son père, tout le domaine y compris la bâtisse au bord de l’eau avait été confié en régence par intermédiaire à un majordome nommé Alfred Simon. A l’inverse du fils, toute sa famille avait résidé dans cette région, depuis des générations et cela n’était pas prêt de se terminer. Alfred était le seul contact avec l’héritier, il était âgé d’une soixantaine d’années, mais en paraissait dix de mois, il n’était pas bien grand, mais était doté d’une efficacité à toute épreuve, comme il connaissait tout sur la région et sur la propriété, il n’avait aucun mal à obtenir confiance, aide et entraide. Cela était un véritable atout surtout pour ce domaine qui était retiré du village. Il avait même empêcher de faire transformer le tout en une future maison de correction, il était juste un allié mais il ne pouvait pas tout faire, il fallait bien un jour que l’héritier revienne afin de prendre enfin la succession et non le faire à distance. En effet, dicter un ensemble de règles ne pouvait pas rester toujours sous forme de mails ou de coups de téléphone, il fallait être sur le terrain et retrouver ses racines et affronter ses responsabilités. Qui était cet héritier ? Il appartenait à la grande lignée des Dawson, il répondait au prénom d’Alexander. Lui qui avait appris à flairer des affaires de centaines de millions de dollars, il devait mettre au vestiaire toute la stratégie qu’il avait appris pour reprendre le costume du passé sans qu’il se transforme en une véritable armure. Il allait prendre conscience peu à peu que ses études à l’étranger avait fait de lui un fin stratégiste, mais uniquement dans les affaires. S’il avait oublié son village, celui-ci ne l’avait pas du tout oublié et son départ avait laissé des traces indélébiles. Malgré un domaine rongé par une amnésie et une insomnie du temps, Alexander, à travers les arbres de la bâtisse au bord de l’eau, admirait les hautes toitures, il se souvenait alors des murs épais, sans oublier le chemin de ronde, malheureusement le donjon existant avait disparu, fragilisé par les années, il s’était peu à peu détaché et à distance encore une fois, il avait donné ordre aux ouvriers de l’abattre. Le fameux étendard appartenait au passé, son regard à ce moment-là bascula dans un retour en arrière, il se souvint alors des histoires de famille par son père. Pauvre Alexander, il fallait sortir du funeste destin de sa famille.
La raison de son retour avait été un courrier écrit par son majordome, qui l’avait informé de son souhait d’être en retraite. Hésitant à lui accorder sa demande, Alfred avait rempli les papiers de son côté et là, la date se rapprochant à grands pas, il n’y avait eu pas d’autre choix de rentrer pour gérer la crise.
Alors qu’il s’apprêta à prendre le petit chemin derrière la bâtisse, il aperçut Alfred.
-          Bonjour Alfred. Quel plaisir de te revoir.
-          Oh Alexander tu es revenu. Que le temps fut long sans toi.
-          Je vois que tu es en pleine forme, tout est bien rangé, propre. Mais que vais-je faire sans toi ?
-          Alexander, tu n’as pas changé. Le temps avance pour tout le monde, j’ai besoin de me reposer, de souffler.
-          Mais tu connais mon métier, je ne peux pas rester toute ma vie ici.
-          Alexander, je connaissais à l’avance ta réponse mais j’ai pensé à ma succession.
-          Tiens donc !
-          Oui, tu te souviens de ma fille Aurore ?
-          Hum, un peu.
-          Elle a bien changé, elle est devenue une très belle fille, et j’ai pensé à elle pour me succéder.
-          Il est hors de question qu’une fille gère les affaires de famille.
-          Alexander, le monde a changé, tu as tort de penser cela. De toute façon, je sais bien que tu feras comme tu en as envie, mais sache une chose, je partirai en retraite dans une semaine.
-          Mais …
-          C’est comme cela et non négociable, en attendant viens avec moi jusqu’à la maison, il est temps de prendre place à nouveau.
Alexander était un homme assez grand et très beau, il mesurait près d’un mètre quatre-vingt-dix, il était brun et toujours tiré à quatre épingles, à cela, il répondait « c’est à cause du monde des affaires, rien de plus, rien de moins. » Même en tenue décontractée, il avait une belle classe.
Il entreprit son avancée vers la maison familiale, accompagné d’Alfred, mais dès qu’il franchit la porte d’entrée, il se stoppa net et fut pris d’une sorte de malaise.
-          Alexander, que se passe-t-il ? Tu ne risques rien.
-          C’est que …
-          Je sais, c’est la première fois que tu reviens et tes parents sont décédés.
-          Si tu savais comme c’est dur, j’ai en moi, une sorte de….
-          Je comprends ton ressenti, mais il faut vivre avec.
-          Mais, ils ont laissé un mot pour moi ? Je n’ai rien trouvé.
Contre toute attente, il fut interrompu dans la confidence, tel un tourbillon, il vit une jeune fille qui traversait devant lui, surpris, il dit à Alfred :
-          Mais qui est-ce ?
-          C’est Aurore, ma fille, c’est elle qui va me succéder.
Piqué au vif, il cria alors son prénom pour la faire revenir :
-          AURORE, REVENEZ ICI IMMEDIATEMENT.
Surprise, elle se retourna et s’approcha de lui.
-          Bonjour Alexander, je suis enchantée mais je vois que vous connaissez déjà mon prénom.
-          Aurore, il va falloir que l’on parle.
-          Parler de quoi ?
-          Des affaires, de votre avenir.
-          Mon avenir : c’est ici.
-          Certainement pas, ce n’est parce que …
-          Parce que quoi ! Mon père est en retraite à la fin de la semaine, de plus, vous n’êtes jamais là et il faut bien quelqu’un pour tenir cette maison et la dépendance, enfin la bâtisse qui est près du lac.
-          Je n’aime pas votre insolence.
-          Moi, je n’aime pas votre côté « j’arrive et je prends le pouvoir sur tout ». J’ai du travail, bien le bonsoir chez vous ! Lui répondit-elle en retournant à ses occupations domestiques.
-          Quel caractère de cochon !
Alfred, se mit à sourire et tenta de rassurer Alexander sur les qualités de sa fille en lui expliquant qu’elle n’avait pas un gramme de méchanceté, qu’elle avait eu le courage de faire à distance une école de majordome et qu’elle s’était absentée pour son stage et son examen. Connaissant le domaine depuis qu’elle était enfant, elle avait été un atout pour son père en le conseillant ici et là de temps à autre, de plus, cela avait mis une présence féminine qui manquait cruellement. Identique à son père, elle connaissait tous les fournisseurs, il fallait à tout prix qu’il accepte mais la partie n’était pas gagnée vu sa pensée sur la femme.
Alexander continua de prendre ses marques mais il réalisa l’ampleur du désastre de son absence. Lui qui comptait se reposer, il n’allait pas être au bout des surprises car Alfred lui annonça que dans trois jours, il y avait une grande fête qui allait se tenir justement au pied de la bâtisse en face du lac. Alexander lui demanda :
-          Une fête au niveau de la bâtisse mais c’est au bord du lac, c’est dangereux, il faut tout annuler.
-          Non, c’est impossible. Les enfants du village vont venir comme les autres années.
-          Mais, je veux être tranquille chez moi.
-          Alexander, tout va être mis en place, les familles vont faire un pique-nique, les petits enfants vont apprendre à pêcher, d’autres vont travailler un peu le bois avec les menuisiers de la région, c’est une coutume que votre père respectait. Je vous suggère de ne pas dire non, ma fille va s’occuper de toute la future installation, vous allez voir, tout va très bien se passer. Il faut redonner vie au domaine, rien de plus, rien de moins.
« Redonner vie » à un lieu de mémoire de sa famille, Alexander avait perdu cette émotion, il voulait tout garder pour lui mais il avait oublié qu’en partant, la vie elle, n’avait pas appuyé sur le bouton stop identique au boléro de Ravel elle avait donné et orchestré un rythme identique de répétitions de temps entremêlé avec les saisons.
Ne voulant pas créer une zizanie, Alexander informa Alfred, qu’il voulait rester seul et le congédia en lui disant l’excuse suivante : «  Profite de cette soirée avec ta fille, on se verra plus tard pour les modalités futures ».
Alfred obéit et passa la soirée comme convenu avec Aurore. Comme le temps fut doux, Aurore avait voulu préparer un barbecue à côté de la bâtisse car elle aimait la vue tranquille sur le lac. Comme tout était plus ou moins organisé pour la grande réjouissance de demain, elle voulait avoir une dernière soirée tranquille. Alfred, ayant donné le goût de la terre à sa fille, aimait se laisser guider par elle, aussi, vers les vingt heures, tout était prêt.
Le repas fut composé de plusieurs viandes et d’une salade verte. Alfred détendu, remercia sa fille pour la préparation. Alors que la nuit arriva doucement, ils entendirent des bruits de pas. Intriguée, Aurore questionna alors son père :
-          Papa, qui vient à cette heure-ci ?
-          A mon avis, c’est Alexander.
-          Mais, il ne devait pas rester chez lui !
-          Ne sois pas dur avec lui, il revient de loin, il a été éloigné durant plusieurs années, et aujourd’hui, il doit faire face à la fois à un passé retrouvé rempli de tourmentes et de solitudes.
-          Il n’avait qu’à pas partir ! Moi, je suis bien restée.
-          Nous n’avons pas la même vie, de toute façon, on n’aurait jamais pu te payer les mêmes études que lui et nous avons la chance aussi que tu aimais la terre, la campagne, le village.
Alors qu’ils n’entendirent plus rien, Alfred parla à haute voix.
-          Alexander, si c’est toi, tu peux venir.
Au bout de quelques minutes, il arriva en tenue décontractée, il était tout simplement resplendissant de virilité sous une force tranquille.
-          Alexander, je parie que tu n’as pas mangé….Allez, il reste encore de la viande et de la salade.
-          Je te remercie mais je …
-          Ne discute pas, c’est de bon cœur, c’est une belle soirée d’été.
Alors qu’il accepta, Aurore enchaîna :
-          C’est gratuit, vous pouvez manger ! Il serait dommage de contredire Papa.
Mais cette fois-ci, Alfred n’apprécia pas les dires de sa fille et ajouta d’un ton sec :
-          Aurore, cela suffit, Alexander est chez lui, il serait bien de l’accepter. N’écoute pas ce qu’elle dit, mange Alexander. Je vais vous laisser, car je suis fatigué, je vous dis à demain. Quant à toi, Aurore, je refuse le mur de la discorde, attention à ce que tu dis. Bonsoir Alexander, à demain.
Alexander le salua et Alfred partit se reposer. Malgré une douceur estivale, il fallait briser la glace, Aurore accepta d’abaisser sa garde et entama la conversation.
-          Alexander, reprenez un peu de nourriture.
-          Un peu, vous êtes sûr ?
-          C’est avec plaisir que je vous le dis. Bref, savez-vous que demain, c’est un grand jour, les enfants avec les familles vont venir passer un moment agréable au bord de l’eau.
-          Cela va faire du bruit…
-          Oui et non, vous savez, rien n’est abîmé, les enfants peuvent se rafraîchir, on met de l’eau dans des petites piscines gonflables, tout le monde passera une bonne journée. Votre père y assistait et aimait beaucoup cela.
-          MON PERE !
Aurore vit dans les yeux d’Alexander un véritable signal d’alarme, elle savait des choses privées sur la vie de son père alors que lui, l’ignorait. Ressentant le tout, Aurore ajouta qu’il était le bienvenu et qu’elle l’aiderait à faire face. Mais c’était trop pour se racheter, Alexander acquiesça d’un signe de tête, se leva et préféra rentrer au domaine.
Après une nuit courte, Alexander se leva aux aurores, après un petit déjeuner rapide, il décida de se rendre en direction de la bâtisse en face du lac. Pensant être au calme, il découvrit avec étonnement Aurore qui elle, s’attelait déjà à la mise en place de matériels. Entre les petites piscines gonflables, les paquets avec des surprises et les stands pour y déposer la nourriture, elle gérait parfaitement l’intégralité comme un petit chef militaire sans oublier le balisage ici et là afin que les enfants puissent être en sécurité, tout était prévu.
-          Mais ma parole, vous avez été scout !
-          Bonjour Alexander, bien dormi ?
-          Euh… oui pardon, bonjour Aurore. Oui sans plus …
-          Alors pour répondre à votre question, oui, j’ai été scout durant 3 ans, donc le côté organisation, entraide et compagnie, je connais.
-          Je vois…
-          Pour une fille, ce n’est pas mal comme vous pouvez le voir, une fille est capable d’organiser des choses !
-          Mais enfin….
-          Je sais très bien que ma venue vous déplaît, disons que vous êtes un peu macho sur les bords, mais vous savez je connais très bien la région et plus encore. J’ai bien réfléchi, si vous ne voulez pas de moi sur votre domaine, alors je partirai et je travaillerai ailleurs et mieux, j’exploiterai les terres de mon père.
-          Mais ne vous fâchez pas ! Moi qui comptais admirer le tout en silence….
-          C’est raté ! Dans la vie il faut prendre les chemins directs, j’ai une question, vous allez nous aider au cours de la journée ? Parce-que votre père, lui nous aidait, et cela vous permettrait de faire connaissance en profondeur avec les habitants et…
-          ET ???!! JE SAIS CE QUE J’AI A FAIRE. GARDEZ VOS LECONS POUR LES AUTRES. JE NE VOUS SALUE PAS.
Vexé, Alexander s’en retourna chez lui, cette fois-ci le mur de la discorde était bien dressé. Refusant d’être coincé, il s’agissait maintenant de trouver la solution pour en finir, Alfred, partant, il était hors de question de confier la gestion du domaine à une tierce personne qui, en plus, avait mauvais caractère. Alexander devait faire un choix, repartir ou rester. Sans doute était-il pour lui de faire briller de nouveau le blason de sa famille. Le domaine était si grand, qu’il fallait bien en faire quelque chose, mais quoi, certes, il était seul. Il fallait rendre une âme joyeuse, les rires d’enfants manquaient, il voulait garder le contrôle. C’est ainsi qu’il usa de toute son affluence au cours de la matinée pour appeler des partenaires financiers. Puisque le tout plaisait aux familles, pourquoi ne pas diviser le domaine en deux parties, une privée et l’autre en futures chambres d’hôtes avec ou sans famille. Il mit en avant le renouveau du domaine, à savoir les tapisseries, les boiseries, l’étendue des pièces, la vue, le calme. A travers ce geste, il voulait lutter contre les voleurs de pierre, montrer son affection au domaine familial et sans doute résoudre et panser les plaies du passé. La nouvelle remporta un vif succès auprès des financiers, il lui restait maintenant à annoncer le tout et il comptait le faire à la fête près du fameux lac.
Pendant ce temps-là, les familles et enfants arrivèrent à grands pas, l’évènement étant annuel, cela permettait à tous de pouvoir se réunir et profiter ensemble d’un joli moment de convivialité et de bonheur. Aurore fidèle à son poste, orchestra tout d’une main de maître, les enfants courraient, sautaient, dansaient pendant que leurs parents sortaient les affaires pour le pique-nique. A l’arrivée d’Alfred, tous le saluèrent, connaissant son départ, il était en quelque sorte, l’invité de cette journée ensoleillée, chaque famille avait fait en sorte de lui apporter un présent en signe de reconnaissance. Alfred touché par cette marque de gentillesse, prit un par un, les paquets et les remercia tous et toutes. Néanmoins, il demeurait une question sur les lèvres, qui allait le remplacer ? Aurore ? Si la réunion était certes parfaite, chacun espérait connaître la suite et tous espéraient voir Alexander.
Vers les treize heures, Alexander décida de les rejoindre. A la fois inquiet, il masqua le tout derrière son sourire légendaire, il arbora une tenue simple signe qu’il montrait du plaisir à les recevoir et de les revoir. Et c’est comme si de rien n’était qu’il serra les mains une par une, avec un petit mot gentil sous les yeux d’Alfred qui le regardait. Il avait fier allure, il se noyait dans la masse, sans souci, et prit plaisir à partager cet instant unique. Mais après les formules de politesse, Alexander se mit un peu en retrait et fit signe à tous de l’écouter.
Figé sur quelques bouts de bois, il exposa alors les mots suivants :
-          Je vous remercie de votre écoute, promis, je ne serai pas long. Comme vous le savez, je suis revenu que depuis très peu de temps, et vous connaissez la raison, le départ de notre cher Alfred à qui je souhaite très sincèrement une bonne retraite fort méritée mais la porte du domaine lui sera toujours ouverte, Alfred est comme de la famille, il n’a pas besoin d’autorisation. J’ai appris tardivement et à mon regret que l’évènement festif de ce jour existait depuis plusieurs années. Aussi, il était de mon devoir de remercier Aurore qui a pris soin de tout organiser. Maintenant parlons du futur, comme vous le savez, je suis un homme d’affaires et je me dois de poursuivre ma vie, pour ne rien vous cacher, partir du domaine familial va être délicat, vous voyant tous et toutes heureux, j’ai eu l’idée de couper mon domaine en deux parties, une pour moi bien entendu et l’autre pour le public, construire le tout en chambres d’hôtes, ainsi familles ou couples pourraient profiter à la fois de la vue du lac, de jouer dans la remise à bois qui serait aménagée elle-aussi, ainsi le domaine continuerait à vivre pour le bonheur de tous. Mais comme vous le savez, j’aurai besoin d’aide, pour celles et ceux que cela intéressent, venez me voir et parlez-moi de vos savoirs je promets de faire mon possible. Belle journée à tous.
Avec une aisance qui lui était propre, Alexander Dawson, se mêla de nouveau aux familles pour le plus grand plaisir de tous. C’était clair, le grand Alexander allait rester au domaine pour toujours mais en plus, il allait tout transformer, il signa là son retour et son autorité aussi bien matérielle que financière, aucun doute, il avait été très fort.
La journée se poursuivit sans encombre, chacun continuant aussi bien de jouer que de s’amuser avec l’eau sans oublier les sourires grâce à la multitude des jeux et cadeaux à leurs portées.
Puis vers les 20h00, le parc se vida et chacun retrouva ses habitudes coutumières. Aurore, quant à elle, s’appliqua à tout ranger et nettoyer. Alexander la voyant, s’approcha d’elle et commença à lui demander son avis sur le futur projet. Elle hocha à plusieurs reprises la tête et ne se prononça pas. Sentant qu’elle avait été blessée, Alexander lui glissa, qu’il aimerait fortement qu’elle puisse prendre la direction des opérations avec lui, en effet, entre son appui financier et pour elle, sa connaissance de la région, l’opération ne pouvait être que gagnante. Elle comprit avec justesse toutes les explications d’Alexander et compris qu’il n’était pas si méchant que cela, il était temps de tourner la page du passé et d’écrire celle du futur. Ils savaient que le lieu allait resplendir, cela ne pouvait pas en être autrement. Aurore avait-elle été prise au piège d’un charme trop fort ? A cette question : seul l’avenir le savait.

Une maison de rêve

Lara, emmené par son fils se dirigea vers l'ancien lavoir. Elle se rappelait petite toute l'agitation que l'on pouvait y entendre. La maison – à l'abandon depuis – du garde forestier qui jouxtait l'ancien lavoir semblait encore plus déprimée que d'habitude. Si seulement quelqu'un pouvait la racheter et la retaper. C'est sûr qu'il y aurait bien des travaux à faire mais l'endroit est si joli avec ces arbres et cette rivière. Combien de futur amoureux s'étaient retrouvés ici le soir et avaient échangés leur premier serment ? Que de souvenirs…
- On est arrivé maman.
Lara découvrait devant elle, nichée un peu plus profondément dans la forêt, une somptueuse maison noire et blanche avec piscine. Les matériaux béton, verre et aluminium donnaient un style très moderne. De grandes baies vitrées rendaient la demeure imposante. On aurait dit une villa romaine.
- J'ai besoin de ton avis. Viens, on va entrer.
Lara avait travaillé dur toute sa vie et jamais elle n'aurait eu les moyens de se payer une telle baraque. Mais elle ne regrettait rien. Elle et son mari avaient fait beaucoup de sacrifices et ils avaient été récompensés par l'éclatante réussite professionnelle de leur fils.
- Ta femme ne nous rejoint pas ?
- Elle viendra plus tard. Elle a accompagné Tim et Tara à une fête d'anniversaire.
Lara aimait beaucoup sa belle-fille qu'elle considérait comme sa fille. Là aussi, son fils avait beaucoup de chance. Ils entrèrent dans la maison. Après avoir franchi un couloir qui semblait interminable, ils arrivèrent dans une salle de séjour. L'ameublement était minimaliste quasi inexistant. Lara scruta la pièce avec un regard qu'on aurait pu qualifier de laser.
- Mon chéri, la première impression que j'ai, c'est d'être dans un couloir d'hôpital tellement  ce couloir est long. Et ça m'a mis mal à l'aise. Ils veulent perdre leurs invités en route ou quoi ? demanda-t-elle sur un ton mi-figue, mi-raisin. J'avoue que ça m'aurait peut-être plu parfois de pouvoir le faire.
- Maman !
- Je plaisante. Heu, pour la salle à manger-salon, les occupants n'ont pas les moyens de se payer du papier peint ?
- Les murs sont de béton brut. C'est très tendance comme concept.
            - C'est peut-être la mode mais c'est franchement laid pour ne pas dire moche. C'est froid limite glacial. Je n'aime pas du tout. On en revient à l'hôpital. Ici, ça manque de vie ! On dirait une maison témoin.
- Vraiment ?
            - Et là, je suis sévère avec la maison témoin. Il y a au moins des tableaux au mur, des fleurs, des bibelots...
            - La décoration est minimaliste. Et tu gagnes énormément d'espace. C'est pratique pour passer l'aspirateur car tout est rangé, rien ne traine.
            - C'est le vide absolu, tu veux dire. Sans le canapé et la table basse, je n'aurais pas pu deviner que c'était la salle à vivre. Et puis les couleurs sont bien trop sombres. Je trouve que ce brun foncé ne se marie pas du tout avec les murs en béton. Tu sais combien les couleurs peuvent jouer une importance dans nos vies. Un peu de Feng-shui couplé à de la chromothérapie pourraient faire des merveilles ici.
            - La télévision ultra plate dernière génération est incrustée dans le mur derrière ce panneau coulissant.
            - Tiens, où se trouve donc le téléphone ? Il est caché lui aussi ?
            - Je n'y avais pas pensé. Allons visiter la cuisine.
            - Pas mal le plan de travail en inox. Il n'a pas l'air très épais.
            - Crois-moi, il est résistant ! Comme tu peux le remarquer tout est caché, on oublie tous les éléments.
            - Oui. Mais si mes petits-enfants veulent des frites, ça va sentir dans la cuisine.
            - Non car la hotte se trouve ici.
            Ted souleva la hotte qui était intégrée au plan de travail comme s'il prenait une bouteille de vin dans sa caisse.
- Et après, tu la fais redescendre. Économie de place, design et praticité. Ingénieux, n'est-ce pas ?!
            - C'est sûr, ça change de la hotte au-dessus du fourneau !
- Viens, on va monter à l'étage.
            Les escaliers se trouvaient au milieu de la pièce et étaient en béton avec une chute protégée par une plaque de verre.
- Le côté transparent, très minéral entre le béton et le verre, c'est pour conserver toute la lumière.
- C'est dangereux, tu ne trouves pas. Des enfants pourraient tomber et se blesser. Ça me rappelle notre voisine qui est tombée et s'est démis l'épaule. Malgré toute la kinésie, elle n'a jamais vraiment récupéré son bras à cent pour cent.
Ils arrivèrent à l'étage.
- Je suis désolée de le dire mais on se croirait dans un bunker. Pas de revêtement  mural, pas de papier peint, pas de tapisserie. Que du béton brut et du mur coulé. C'est triste.  Pour une chambre d'amis, tu repasseras.
- Ici, c'est la chambre à coucher.
Lara vit un lit et deux tables de nuit. Et c'est tout !
- Ultra minimaliste la chambre.
- Et ici, le dressing.
- Alors là, bravo ! C'est bien la première chose que je trouve vraiment bien dans cette maison.
- Au moins, un truc que tu apprécies
- Tu m'as demandé mon avis, je te le donne. J'imagine que cette porte donne sur la salle de bains.
- Exactement !
- Mais on pourrait jouer au foot là-dedans tellement c'est grand.
Il y avait une baignoire à débordement près d'une fenêtre et plus loin, une douche mais sans cabine.
- Et ce machin dans le mur, c'est quoi ?
Ted lui montra l'ingénieux système pour régler l'intensité des jets, la chaleur, la lumière et la musique.
- Une douche disco, je n'en avais jamais vu, dit-elle en riant.
- Chéri, Lara où êtes-vous ?
- On est en haut mon cœur.
La femme de Ted monta les escaliers et fit la bise à sa belle-maman.
- Et moi alors ? J'ai droit à rien, s'offusqua Ted.
Elle s'empressa de répondre à son attente.
- Vous avez fait le tour de la maison ? demanda-t-elle. Je la trouve vraiment classe. Ted et moi avons cherché longtemps quelque chose d'original et de décalé. Et puis on a eu cette idée. On est trop content.
            Elle prit sa belle-maman par le bras.
- On a eu un vrai coup de cœur. Vous le méritez tellement. Alors, si elle vous plaît, ce sera votre cadeau d'anniversaire, belle-maman !


Sacrifices

Un jour, au début de l'année, alors que je me faisais réprimander par une enseignante parce que je n'avais pas fait mes devoirs, il m'a attendue à la sortie de la classe. Alors qu'on ne s'était jamais parlé avant, il s'est planté devant moi et m'a proposé son aide. Depuis, il me donne discrètement les réponses aux contrôles et me copie les devoirs à faire à la maison. Pour éviter qu'on nous voie ensemble, il les dépose dans mon casier chaque matin. Il ne m'a jamais rien demandé en échange. Un sourire quotidien et un remerciement bimensuel semblent lui suffire. Mais je ne suis pas dupe, on ne rend pas service juste pour la beauté du geste, ça se saurait ! Alors j'ai vite compris que son intérêt était simplement de créer un lien entre nous, une dépendance, un besoin. En bref, je lui plais, et même si l'inverse n'est pas vrai, je n'allais pas refuser cette aide.  Mais ce midi, lorsqu'il m'a demandé de le rejoindre à l'ancien lavoir juste après les cours, j'étais obligée d'accepter, pour ne pas compromettre notre relation. Je lui dois bien ça !

La sonnerie de fin des cours retentit enfin. Rapidement, je range mon cahier et ma trousse dans mon sac, et je me lève. Je suis toujours la première à partir. En traversant la salle vers la sortie, je le vois au premier rang, se retourner et me regarder avec insistance, comme un rappel pour tout à l'heure. Le lavoir, oui je sais, je lui fais un petit signe de tête discret. Je n'aimerais pas qu'on pense qu'il se passe quelque chose entre nous. Parce qu'il ne se passe rien.
Devant le lycée, on se rejoint entre copines pour discuter encore un peu. On aime prolonger la journée au maximum. Aujourd'hui ça m'arrange particulièrement, ça m'évitera de faire le trajet avec lui jusqu'au lavoir. Je le rejoindrai là-bas, avec le retard conventionnel des filles populaires. Le bus klaxonne une dernière fois avant de partir, les filles se dépêchent de monter dedans, je leur crie que j'ai besoin de réfléchir, que je vais rentrer à pieds. Le bus démarre, elles n'ont pas le temps de faire leurs curieuses et c'est tant mieux.

Je marche le long de la route, en direction de la rivière. J'espère qu'il n'imagine pas que nous allons avoir un rencard amoureux. Il n'est vraiment pas mon genre. Je préfère les mauvais garçons, ceux qui n'écoutent pas en cours, qui ne traînent qu'en bande, ceux qui portent des survêtements et des baskets même quand il n'y a pas sport. Lui est toujours attentif, il participe en cours et j'ai souvent pitié de lui quand je le vois poser des questions en remettant ses lunettes bien sur le haut de l'arête de son nez. Il est tellement discret que je ne saurais même pas dire s'il a des amis.


Je traverse le pont et coupe par les champs pour suivre le cours de la rivière jusqu'à la bordure de la ville. Je vais en avoir pour moins de cinq minutes, le temps nécessaire pour préparer la manière par laquelle je vais réussir à me sortir de là. Je ne lui veux aucun mal, alors pour ne pas lui donner d'espoir je vais rester froide et distante. Il faut aussi que je m'arrange pour que ça ne dure pas plus d'une heure. Si ça s'éternise, il pourrait mal interpréter mes intentions. S'il tente de m'embrasser, je ferai l’offusquée, je m'enfuirai en courant. Ça risque d'être gênant entre nous après l'avoir repoussé, de faire comme si de rien n'était. Et s'il décidait d'arrêter de m'aider ? J'ai besoin de lui pour ne pas redoubler ! Je ne vais quand même pas devoir l'embrasser pour qu'il continue de bien vouloir m'aider ! Je dois y réfléchir, ce n'est pas le moment de faire un mauvais choix. Mes parents m'ont toujours dit que le plus important dans la vie d'un adolescent c'est de préparer son avenir et qu'il faut parfois savoir faire des sacrifices pour réussir. Un baiser comme sacrifice ? En espérant qu'il ne veuille rien de plus de ma part. En prenant du recul, j'avoue que ça pourrait être bien pire : il n'est pas vraiment moche et puis il sent toujours bon. L'embrasser ne sera pas si désagréable que ça. Allez, pour la bonne cause, je vais me laisser faire.

Maintenant que je suis arrivée à destination, ça paraît logique que c'est un lieu de rendez-vous amoureux. L'eau calme reflète le ciel d'un bleu azur, les grands chênes qui encadrent le lieu, et le lavoir lui-même, vestige d'une période d'un romantisme indéniable. Suite à la dernière tempête, c'est devenu un abri pour le bois qu'on a récupéré dans la forêt. Il est stocké là pour ne pas prendre la pluie, et les gens du village peuvent venir se servir pour leurs feux de cheminée.

Il est assis sur les troncs empilés, et il me fait déjà signe alors que je suis encore trop loin pour qu'on puisse s'entendre. Je me prépare en récapitulant : éviter la gêne, l'embrasser, le prendre dans mes bras, le rassurer et partir. Pas plus. Et pas plus longtemps que ça. D'ailleurs s'il est du genre timide je prendrai les choses en main pour ne pas perdre de temps. J'escalade tant bien que mal les troncs en face de lui pour me mettre à sa hauteur.
- Salut !
- Salut ! Si madame veut bien se donner la peine de s'asseoir. Ça fait une demi-heure que je t'attends, qu'est-ce que tu faisais ?
- Je discutais avec les filles, c'est pas si grave !
- Bon, je t'ai demandé qu'on se voie parce que j'ai quelque chose à te demander. Ce n'est pas facile…
Il a beau ne pas terminer sa phrase, je ne m'attendais pas à ce qu'il soit si à l'aise. Je me prépare à l'embrasser, qu’il me le demande ou qu’il me montre juste qu’il en a envie. Mais même si nos corps se font face, il regarde l'eau du lac derrière lui, à travers l'armature en bois des murs du lavoir. Je vois des vaguelettes faire des ronds concentriques, mais je suis trop loin pour distinguer des poissons.
Il se retourne, me regarde dans les yeux, comme concentré à nouveau. Il reste silencieux, comme s'il cherchait à mettre des mots sur ses sentiments. Je vais lui épargner ça,  c'est le moment de se dévouer ! Je ferme les yeux, avance ma bouche, et attends.
- Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu es folle ?
Comment ça ? Je rouvre les yeux, me recule tout doucement, et réfléchis à ce que je vais bien pouvoir lui répondre. Mais il me sauve en enchaînant :
- Je ne sais pas pourquoi tu as fait ça. Je suis vraiment désolé si tu as cru que c'était un rendez-vous amoureux, ce n'était pas mon intention, pas du tout.
- Mais pourquoi tu voulais me voir alors ?
- J'ai un service à te demander, tu dois me promettre que ça restera entre nous avant que je te dise ce que c'est.
- C'est compliqué. Entre filles on se dit absolument tout, tu sais !
- Allez, s'il te plaît, tu me dois bien ça !
Il a raison, il n'y a pas grand-chose que je pourrais lui refuser. Je vais dire oui par curiosité, mais je me donne la possibilité de changer d'avis.
- D'accord.
- Alors je t'explique : j'ai eu un gage, à un jeu avec mes amis. Mais je ne veux pas le faire.
- On veut rarement faire les gages. Tu veux que je le fasse à ta place, c'est ça ?
- Non, non.
Il regarde les troncs maintenant, il gratte l'écorce avec ses ongles.
- Allez, dis-moi, qu'est-ce que c'est ?! Tu commences à me rendre curieuse ! Et je te préviens, si c'est sale ou bizarre, je ne le fais pas.
- Tu n'as rien à faire à proprement dire.
- Dis-moi alors !
- Mon gage c'est de t'embrasser.
- Ah…

Je ne m’y attendais pas. Ce n'est pas logique vu que je lui ai servi ce bisou sur un plateau il y a quelques secondes et qu'il n'en a rien fait.
- Mais pourquoi tu n'en as pas profité tout à l'heure ? Tu n'aurais même pas eu besoin de me dire que c'était un gage et tu savais que je me laisserai faire !
- Ce n'est pas pour te vexer, mais tu ne me plais pas spécialement.
- Au point de ne pas vouloir m'embrasser alors qu'on t'a défié de le faire ? Tu plaisantes j'espère ? Tu imagines le nombre de garçons qui rêveraient d'être à ta place ?
- Je ne dis pas que tu es repoussante, juste que je n'ai pas envie de t'embrasser.
- Mais pourquoi tu m'aides en cours depuis tout ce temps alors ?
- J'ai eu un peu pitié de toi. Je ne pense pas que tu sois bête et je voulais t'aider à rattraper le niveau. Non, c'est mal dit...enfin, tu m'as compris.
C'est à mon tour de détourner le regard. Je ne pensais pas pouvoir inspirer de la pitié à qui que ce soit dans ma vie, je suis à peu près sûre de provoquer l'envie, autant chez les garçons que chez les filles. Je n'arrive pas à y croire.
- J'ai juste besoin que tu fasses savoir qu'on l'a fait. C'est tout ce que je te demande. C'est possible ?
- Oui.
- Donc on change l'histoire de ce rendez-vous, je t'ai demandé qu'on se voit, tu es venue, on s'est embrassé, mais ça n'ira pas plus loin, d'accord ?
- Oui.
- C'est super, merci, t'es une chouette fille ! Bon je te laisse, il y a entraînement de rugby ce soir.

Il est parti sans vraiment me dire au revoir. Je n'ai rien dit non plus, vexée. Je ne bouge pas, le regard rivé sur l'eau. Un coup d’œil à ma montre. Ça n'a duré que vingt minutes.


Sarah

La photo a été pliée, cornée, usée, mais on distingue toujours assez clairement la maisonnette au bord de l’eau. Les arbres qui l’ombragent délicatement, comme pour la protéger. La symétrie parfaite du reflet sur la surface d’argent du lac.
-C’est là que je vivais, quand j’avais ton âge.
Le regard plein de curiosité de Sarah va et vient entre l’image et moi, avant de s’attarder un instant sur la photographie.
-C’est joli ! finit-elle par dire. Et coloré.
La pièce où nous nous trouvons, toute en nuances de gris, ne peut que renforcer cette impression.
-Et il n’en reste plus rien, maintenant ? demande la petite fille.
Je n’ai pas besoin de répondre. Elle le sait. Notre planète n’est plus, et ne sera plus jamais. Trente ans que nous vivons cachés sous terre comme des insectes survivants. La maison sur la photo, toutes les maisons, de toutes les photos, les arbres, les lacs. Détruits à jamais.
Le soleil se lève encore, là dehors, sur les ruines que notre espèce a fini par causer.
Sarah me pose souvent des questions sur notre passé. Mon passé. C’est de son âge. Du haut de ses huit ans, elle s’interroge sur ce monde qu’elle n’a jamais connu.
-Nous allions souvent sur le lac avec mes parents. Mon père prenait sa canne à pêche pour taquiner les poissons. En été, l’eau était chaude et nous plongions depuis la barque. Papa faisait semblant de râler que j’allais faire fuir les poissons jusqu’à l’année prochaine…
Ma gorge se serre un peu. Je lui souris. Elle a les traits fins de ma mère, mais les yeux verts de mon géniteur. Les mêmes que les miens.
-Mais, Maman ? demande Sarah. Vous mangiez le poisson ?
J’éclate de rire, bientôt imitée par la fillette.
-Non ! Papa les remettait à l’eau aussitôt. Ils étaient trop petits. Et puis nous avions suffisamment à manger en faisant les courses.
-Ah oui, se souvient-elle, dans les supermarchés.
Comment lui expliquer ce qu’était la vie avant les restrictions, le rationnement, la nourriture et les compléments vitaminés,  fabriqués en laboratoire ? Comment la regarder en face et lui répondre quand elle pose des questions sur ce qui s’est passé ? La version officielle du gouvernement ne lui suffit pas, pas plus qu’à moi. Heureusement, mes échanges avec ma fille ne quitteront jamais cette pièce, la chambre que nous partageons, porte 12, couloir TH45.
Sarah est désormais muette, perdue dans ses pensées insondables. Son intelligence ne cesse de me fasciner, comme les similitudes de nos caractères.
Elle ouvre à nouveau la bouche.
-De quand date la photo ?
L’année a été inscrite au verso.
-2016.
Douze ans avant la fin. Je me revois prendre le cliché, un peu anxieuse à l’idée de faire glisser l’appareil numérique tout neuf de Maman dans l’eau tiède du lac.
Une lumière rouge clignote, au-dessus de la porte d’entrée. Il est l’heure pour moi d’aller à la cantine, prendre ma dose quotidienne de cachets alimentaires.
Sarah réclame que je lui laisse la photo. Je bloque l’image en face d’elle, coincée sur le lit contre un coussin, à hauteur de ses yeux.
-C’est bon ?
La petite hoche la tête, absorbée dans la contemplation des hauts arbres de mon enfance. Derrière son écran, elle paraît si réelle…  Mon enfant numérique, ma fille binaire. Générée par un informaticien pour occuper mes longues heures solitaires, à partir de mon physique et de longs questionnaires de personnalité.
Sarah,  un des maillons de notre descendance virtuelle, depuis que le gouvernement souterrain a voté l’interdiction d’enfanter, en 2043.
Sa main, collée contre la plaque de verre dont elle est pour toujours prisonnière, essaye de sortir de l’ordinateur pour venir caresser le papier velouté de la photo.

Je quitte la chambre, plus déprimée que jamais.