mardi 28 mai 2013

La Photo souvenir

 Vendredi 24 avril 1970.
     Non, ce n’est pas vrai ! Qu’est-ce que cette photo fait là, sur mon bureau ?
Alain l’avait cherchée pendant des jours : en aucun cas elle ne devait tomber entre des mains indiscrètes !  De ces mains qui aiment découvrir des objets rares dont la vue provoque des réminiscences qu’on aimerait oublier, enfouir au plus profond de sa conscience.

     Un cliché en noir et blanc, sur papier glacé montrant un groupe de jeunes militaires « des appelés » autour d’un sous-officier de carrière : un ancien d’Indochine : « C’est moi qui faut qui fais tout ». Ce surnom lui était acquis depuis son arrivée à Hussein Dey, dans la banlieue d’Alger alors qu’il racontait ses exploits réels ou supposés. Il laissait entendre que, sans lui, bien des opérations auraient été vouées à l’échec. C’était un meneur d’hommes. Il était chargé de la préparation physique des E.O.R. (élèves officiers de réserve). Bien que tout récents bacheliers, ils respectaient tous le vieux baroudeur quadragénaire dont le visage avait été buriné par les campagnes, les guerres, le maintien de l’ordre tant en A.O.F. (Afrique Occidentale Française) qu’en Indochine ou en Algérie. Il venait de leur montrer, juste avant de prendre la photo, son courage et la qualité de ses réflexes. Au cours d’un exercice de lancer de grenades réelles, le lancer des factices d’entraînement s’étant déroulé sans incident, il avait rattrapé au vol l’engin qu’un maladroit avait lancé à la verticale.
     « A plat ventre » avait-il hurlé en rattrapant au vol la boule noire dégoupillée qui retombait sur le groupe. Il l’avait rejetée au loin. Elle avait explosé en soulevant un énorme nuage de poussière et de graviers, sauvant ainsi la vie du maladroit et de plusieurs de ses copains.
       En regardant de plus près, Alain comprit que ce n’était pas sa photo : la sienne était marquée d’une croix le désignant au milieu de ses camarades. Mais alors… Comment cet exemplaire était-il arrivé sur son bureau ? Sa femme ou l’un de ses enfants l’aurait déposé là, sans rien lui dire, dans quel but ?
Qui savait ? En rentrant de l’armée, il avait perdu de vue tous les gars de sa compagnie. Il n’avait pas cherché à les revoir, eux non plus, d’ailleurs.

Samedi 2 mai 1970

« Mon lieutenant, mon lieutenant ! »
Ce jour-là, en rentrant du bureau, il avait entendu cet appel qui ne pouvait s’adresser qu’à lui.
Il avait perdu l’habitude de s’entendre appeler « Mon lieutenant », et la voix et l’accent de l’interpellateur lui rappelaient des souvenirs…

      -    Bonjour Ahmed, c’est bien Ahmed que tu t’appelles, oh, pardon,  que vous vous appelez, nous sommes redevenus civils, nous devons nous vouvoyer… 
      -     J’aime autant qu’on se tutoie, comme avant .
-          Si tu veux : que fais-tu là ?
-          Je te cherche, je voudrais qu’on parle tous les deux.
-          …..
-          Tu as bien reçu la photo ?
-          Oui, c’est toi qui me l’as fait parvenir ?
-          Oui, je t’ai vu l’autre samedi au marché, tu étais avec une femme et un garçon, tu es passé devant moi sans me reconnaître.
-          C’était à la sortie des classes. Avec ma femme Laura, nous étions allés chercher Adrien à l’école puis nous sommes passés au marché pour acheter une salade et quelques fruits. Tu travailles au marché ? Qu’est-ce que tu vends ?
-          Des jeans et des vêtements pour hommes, j’ai aussi un rayon pour les femmes : c’est Aïcha, ma femme qui s’en occupe.
-          Samedi prochain, nous passerons vous voir : si tu as ma taille, je te prendrai un jean, ça tombe bien, j’ai déchiré le mien qui était usé en taillant les rosiers.
-          Si tu veux, tu ne le regretteras : je fais dans la qualité.
-          A propos, comment tu m’as fait parvenir la photo ?
-          Par ton fils, il est dans la même classe que le tien. Il faut que je rentre chez moi, ma femme m’attend, nous nous reverrons sur le marché.
-          Tu voulais me parler ?
-          Oui, mais nous avons le temps, nous aurons l’occasion de nous revoir.
-           
Rentré chez lui, Alain demanda à son fils pourquoi il ne lui avait pas parlé de la photo. Adrien lui avoua qu’il avait suivi les consignes de Momo.
-          Tu t’entends bien avec ce « Momo ? »
-          Bof, tu sais, Mohamed, c’est un bougnoule, Il m’appelle son petit frère et il joue bien au foot. A la récré, quand on fait les équipes, on aime bien l’avoir dans la nôtre : on est pratiquement sûrs de gagner.
-          Et en classe, il travaille bien ?
-          Pas mal : il est toujours dans les dix premiers, comme moi.
-          Ce qui prouve que tu pourrais faire mieux.

Quand Laura rentra chez elle, elle trouva son mari qui examinait la photo avec attention.
-          Qu’est-ce que c’est cette photo ? D’où l’as-tu sortie ? Elle traîne sur ton bureau depuis trois jours ! Je ne l’ai jamais vue !
-          C’est un souvenir d’Algérie, une photo des copains quand nous étions en manœuvres sur le Mazafran, un oued près de Tipaza.
-          Tu ne me l’as jamais montrée ! Je connais quelqu’un la dedans ?
-          Non, à part Gilbert qui était témoin à notre mariage, et qui n’est pas sur la photo pour la bonne raison que c’est lui qui la prenait, je n’ai revu personne de cette période.
A propos de cette photo, tu connais la maman de Momo ?
      -     La personne  qui tient un stand de vêtements avec son mari les jours de marché ? Oui, bien sûr, elle est handicapée la pauvre, c’est la mère de Momo qui est dans la classe d’Adrien. Si tu m’accompagnais plus souvent au marché ou si tu venais aux réunions de parents d’élèves tu l’aurais repérée, elle porte un voile islamique.

Samedi 16 mai

Quelques jours plus tard, au marché.
-          Bonjour Ahmed, tu vois je tiens ma promesse, je viens voir si tu as un jean pour moi.
-          Bonjour, bien sûr, on va trouver quelque chose : viens avec moi, dans le salon d’essayage, à l’arrière de ma camionnette, tu seras plus à l’aise pour essayer. Aïcha, tu peux venir ? Nous avons de la visite.
-          Elle me connaît ?
-          Que trop bien, Aïcha, ma chérie, ôte ton voile, le lieutenant ne te souvient pas de toi. Pourtant il t’a connue intimement.
A cet instant, deux hommes firent irruption dans la camionnette, bâillonnèrent Alain et le ligotèrent.
 Alain sursauta quand il reconnut la jeune femme qui lui avait résisté lors de l’interrogatoire musclé, c’est le moins qu’on puisse dire qu’il lui avait fait subir après son arrestation. Faut dire qu’on avait retrouvé des tracts du FLN, des armes et des explosifs dans la chambre qu’elle partageait avec ses parents et son frère aîné qui lui-même était militant de la wilaya 4.
Comme elle refusait d’avouer, il l’avait déshabillée et l’avait violée sous les yeux de ses parents. Puis il l’avait confiée à ses hommes qui n’en avaient rien tiré.
-          Il faut que tu saches que probablement Adrien et Momo ont des liens de parenté. Quand j’ai recueilli Aïcha, elle était enceinte de toi et de tes sbires dont certains sont sur la photo. Nous avons décidé de nous marier quand j’aurai fait mon devoir.
Quand Alain vit les yeux brillants d’Aïcha, et Ahmed sortir son couteau, il comprit …

Le REPUBLICAIN – hebdomadaire de l’Essonne Dernière minute: Le corps de Monsieur Duflan, le sympathique notaire de la Place Raspail a été retrouvé sauvagement égorgé et émasculé en bordure de la forêt de Dourdan. La police a ouvert une enquête dans les milieux islamiques.


Bernard Lafragette (Breuillet)

Le Portefeuille a le blues

The Sweatshop, un studio de répétition sur Meresole Street à Brooklyn, New York. 16 heures, un vendredi après-midi de juin. Les stores étaient baissés mais laissaient tout de même passer quelques rayons de soleil. Il faisait chaud et les derniers accords de So many time, la dernière composition de Simon, résonnaient encore dans l’espace clos. Ils avaient loué le studio jusqu’à 19 heures, mais Simon, le pianiste et leader du groupe Bluesy People, annonça, un sourire aux lèvres :
« Okay ! Cette fois, nous le tenons ! C’est comme ça qu’il faudra jouer ce soir. En attendant, je propose qu’on se repose un peu.»
Ses compagnons et amis étaient eux aussi heureux. Après de dures semaines de répétition, ils étaient fin prêts pour LE concert. Le « big one », celui qu’il fallait à tout prix assurer, ne pas rater. Tous étaient conscients des enjeux de ce soir. Après trois ans de galère, de tournées en province dans des bars plus ou moins bien fréquentés, ils avaient enfin décroché une date au Birdland à Broadway. Une occasion en or ! Il n’était pas rare que des producteurs s’y rendent en quête de nouveaux groupes. Alors avec un peu de chance, ce serait le cas ce soir, et ils pourraient alors espérer signer un contrat. Ce soir était donc décisif pour leur avenir.
« Et soyez à l’heure ! » ajouta Simon en se levant.
« Je propose qu’on se retrouve un peu avant au LA Bar pour grignoter un petit truc, histoire de ne pas jouer le ventre vide. Qu’en dites-vous ? » demanda alors Mike.
« Ça marche pour moi » répondit Elena en souriant, avant d’ajouter « même si je ne pense pas être capable d’avaler quoi que ce soit. »
« On dit 18h30 ? »
Tom, Quantin et Simon acquiescèrent. Ils rangèrent leurs instruments et se dispersèrent dans la ville débordante d’activité et de vie. Une fois sur le trottoir, Simon hésita. Il n’avait guère envie de passer chez lui – il aurait préféré inviter Elena à boire un café, mais elle avait semblé presser de partir. Peut-être allait-elle rejoindre quelqu’un ? Sûrement Tony, pensa Simon et une vague de tristesse l’envahit. Il aurait tellement aimé être plus qu’un simple ami pour Elena. Il se résigna donc à prendre le chemin de son petit appartement. De toute façon, il devait prendre une douche et se changer. Aucune fausse note n’était permise ce soir, pas même une faute de goût vestimentaire. Ils avaient décidé d’un commun accord d’adopter une tenue sobre : complet gris anthracite, chemise blanche et cravate noire  pour les hommes, une robe longue, noire, pour Elena. Et Simon s’était réservé le droit de porter un chapeau. Il le savait, Robert Stanley serait dans la salle ce soir. Ce célèbre producteur, directeur du label BlueSoul, cherchait de nouveaux sons. Ils avaient leur chance, Simon en était convaincu, s’ils jouaient comme cet après-midi. C’était l’une des raisons pour lesquelles il avait été aussi dur et intransigeant avec ses amis et avec lui-même au cours de ces dernières semaines. Il n’avait cependant pas jugé utile de leur dire que R.S. assisterait à leur concert. Ils étaient déjà suffisamment sous pression.
Une fois chez lui, Simon but un café en fumant une cigarette. Il appréciait le calme qui régnait dans son appartement après l’effervescence du studio. Puis il alla dans la salle de bain, se déshabilla et entra dans la douche. Il fit couler l’eau chaude pendant de longues minutes. Il aimait sentir toute cette eau se déverser joyeusement sur sa tête puis ruisseler sur ses épaules. Au bout d’un moment, la vapeur d’eau l’enveloppa. Son regard était trouble, il avait l’impression de flotter dans un nuage. Toutes les tensions de la journée disparaissaient lentement, son esprit se vidait. Soudain, il se mit à penser à son père. Cet homme de sciences l’avait toujours encouragé à poursuivre son rêve de musicien. Pas une seule fois, il ne lui avait reproché de se consacrer au blues  plutôt qu’à ses études et Simon lui en était reconnaissant. Peu de temps avant sa mort, il l’avait invité à boire un verre dans son bar préféré, le Castle. Ce soir-là restera toujours gravé dans la mémoire de Simon. Après avoir discuté de tout et de rien, il avait pris un air solennel et déclaré : « Simon, il est temps pour moi de te transmettre ceci ». Il avait alors posé devant son fils un portefeuille. Simon avait été surpris et il lui avait demandé ce que tout ceci signifiait, ce que ce portefeuille avait de particulier, mis à part le fait qu’il était en cuir marron, usé par le temps, doux au toucher et de bonne qualité, bien qu’ayant une large éraflure. Son père lui avait alors expliqué que ce portefeuille avait appartenu à son père, au grand-père de Simon donc, et que selon ce dernier il portait chance. En effet, il lui avait été offert par un homme à qui il avait sauvé la vie durant la Seconde Guerre Mondiale. Environ deux semaines plus tard, le grand-père de Simon et son régiment avaient affronté un régiment allemand et le combat avait été âpre et rude. Beaucoup de soldats avaient été tués ou mutilés. Grâce au portefeuille qui avait fait écran entre une balle et sa poitrine, le grand-père de Simon avait pu revenir de cet enfer.
« Tu plaisantes ?! Tu ne vas pas me dire que tu crois à ce genre de balivernes ! » s’était exclamé Simon stupéfait que son père puisse attacher de l’importance à de telles histoires. Il ne comprenait pas comment son père, un mathématicien, un homme cartésien, acceptait une idée aussi saugrenue.  Son père avait souri avant de lui répondre « C’est exactement ce que j’ai dit à ton grand-père lorsqu’il me l’a donné. Et pourtant… » Puis son regard s’était perdu dans de lointains souvenirs. Simon avait essayé d’en savoir plus mais son père s’était contenté de hocher la tête en souriant et avait ajouté « Tu comprendras un jour…   Et puis si tu n’es pas convaincu, pense à Pascal et à son pari». Ne voulant pas lui faire de peine, Simon avait pris le portefeuille. Depuis, il l’avait toujours sur lui. Et pour se rassurer, pour ne pas admettre qu’une infime parcelle en lui voulait croire à ce talisman, il se disait qu’il ne faisait que suivre le conseil de son père. Aux personnes qui lui demandaient pourquoi il ne s’achetait pas un portefeuille plus « tendance », il répondait que ce portefeuille avait une valeur sentimentale.
« Ce soir, je vais enfin pouvoir vérifier le pouvoir de cet objet », pensa Simon en sortant de la douche. « Alors papa, j’espère que tu disais vrai ». Une fois habillé, Simon alla prendre sa veste qui était suspendue à l’entrée, histoire de s’assurer que le portefeuille était bien là. Il tâta la poche intérieure de sa veste mais il ne sentit pas la bosse familière. Il plongea alors la main à l’intérieur, regarda, mais il n’y avait rien ! Une panique irrationnelle s’empara alors de lui. Il fouilla frénétiquement ses autres poches, mais pas de portefeuille. Pourtant il était sûr de l’avoir ce matin en partant au studio.  Il regarda par terre, peut-être était-il tombé lorsqu’il avait suspendu sa veste ? Rien. Son portefeuille… Où était son portefeuille ? « Réfléchis ! » se dit-il. « Quand l’as-tu vu pour la dernière fois ? » Soudain, l’illumination. « A midi, le café à côté du studio de répétition ! C’est là que j’ai dû l’oublier ! J’ai payé et Elena m’a parlé. J’ai dû laisser mon portefeuille sur le comptoir. Espérons que le barman l’aura mis de côté. » Quelque peu rasséréné, Simon se mit en route pour le café. Au fur et à mesure qu’il approchait de sa destination, il hâtait inconsciemment le pas, si bien qu’en arrivant il courait presque. Essoufflé, il entra et se dirigea vers le comptoir où le barman essuyait des verres.
« Excusez-moi, j’ai mangé ici à midi et j’ai dû oublier mon portefeuille sur le comptoir au moment de payer. Vous ne l’auriez pas trouvé ? » Devant l’air blasé du barman, il ajouta « C’est un vieux portefeuille en cuir marron. »
« Désolé mais j’ai pas trouvé de portefeuille. »
« Vous êtes sûr ? Je l’ai peut-être laissé à ma table alors » dit Simon en indiquant de la main la table qu’il avait occupée quelques heures plus tôt. « Est-ce que je pourrai parler à la serveuse ? »
Voyant l’air inquiet de Simon, le barman se tourna vers une jeune femme : « Annie ! T’aurais pas trouvé un portefeuille marron à la 16 ? »
« Non, pourquoi ? » dit la jeune femme en s’approchant.
« J’ai perdu mon portefeuille. Je pensais l’avoir laissé ici ou alors il est tombé de ma poche. Je peux aller voir s’il ne serait pas par terre ? » Le barman opina et Simon se dirigea vers la table 16. Il regarda dessous, sur les chaises, autour, mais pas de trace du portefeuille.
« Alors, vous l’avez retrouvé ? » lui demanda la serveuse.
« Non. »
« Un client l’aura peut-être embarqué… Vous savez, les gens de nos jours… »
Simon les remercia et quitta le bar. Il était désemparé. « Tout va rater ce soir, c’est certain » pensa-t-il, désespéré. Ses pieds avançaient, mais sa tête était ailleurs. « Allons, ressaisis-toi ! Tu n’as jamais crû au pouvoir de cet objet. Il a juste une valeur sentimentale, rien de plus. Tu ne vas pas te mettre à croire à ces idioties ! Tu n’as pas besoin de ce portefeuille, tu as du talent et vous avez répété suffisamment longtemps et durement pour être au point. Pas besoin de grigri ! Penses à ta musique ! Tu ne dois penser qu’à ça : aux notes, au rythme… au blues. » Il était furieux. Furieux après lui-même, furieux d’être dans un tel état juste pour un bête objet, furieux de se laisser miner par des superstitions sans fondement. Sans s’en rendre compte, ses pas l’avaient guidé jusqu’au studio de répétition. « Mais oui ! Si ça se trouve, ce maudit portefeuille est tombé quand j’ai posé ma veste pour jouer. » C’est donc avec un certain soulagement mêlé d’appréhension que Simon pénétra dans le bâtiment. Il longea un long couloir sentant la cigarette et arriva enfin devant le studio 21B. Il se dirigea aussitôt vers le piano. Le portefeuille n’était ni dessus, ni sous le tabouret, ni par terre autour.  Il alla même jusqu’à décaler le piano, afin de vérifier que le portefeuille n’était pas tombé derrière. Rien. Il fit alors le tour de la salle, regardant sous les tabourets, soulevant les pupitres et les partitions, scrutant le sol à la recherche de ce petit rectangle marron. Mais aucune trace du portefeuille. Mis à part de la poussière, quelques papiers de bonbons, il ne trouva rien. Effondré, ne sachant plus où chercher, il s’assit au piano, posa les mains sur les touches et entonna After you’ve gone. Tout à sa musique, il ne vit pas Elena entrer. Elle s’approcha sans bruit, écoutant cette voix qu’elle aimait tant. Une voix profonde, grave, un peu éraillée, une voix de fumeur, une voix qui laissait si bien transparaître la mélancolie et la tristesse. Une voix pour chanter le blues, une voix qui vous donnait la chair de poule et vous transportait. Une voix qu’elle ne se lassait pas d’entendre. Elle avait rencontré Simon trois ans plus tôt, lors du festival de jazz de Montreux. Ils s’étaient retrouvés côte à côte pour assister au concert de B.B.King. L’ambiance était extraordinaire. Elle avait tout de suite été intriguée par cet homme grand, brun, aux yeux bleu acier. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était comme hypnotisée. Certes il était sexy et il possédait un charme indéniable, mais il y avait autre chose en lui qui l’attirait. Une âme torturée, tourmentée, un homme brisé, un artiste.  Il avait suffi d’un regard échangé au son de The thrill is gone pour qu’un lien s’établisse entre eux. Après le concert, elle n’avait pas envie de le perdre de vue, il était timide et c’était elle qui avait proposé d’aller prendre un verre, histoire de discuter entre fans du concert. Ils avaient discuté plusieurs heures, de musique, de blues en particulier, évoquant leurs chansons préférées, se découvrant ainsi une passion commune. C’est au cours de cette soirée inoubliable qu’ils avaient décidé de former un groupe de jazz and blues. Et ce soir, ils auraient enfin l’opportunité de voir tous leurs rêves aboutir.
« C’est magnifique, Simon » dit-elle alors qu’il plaquait les derniers accords. Il sursauta.
« Oh, Elena, tu es là. Je … je ne t’avais pas entendu. Tu… tu es là depuis longtemps ? » bafouilla-t-il.
« Depuis environ une minute » répondit-elle en s’approchant, un sourire aux lèvres. « Qu’elle est belle » pensait Simon sans la quitter du regard. Elle avançait tel un félin, sans bruit, d’une démarche souple. Ses boucles brunes ondulaient doucement sur ses épaules, une lueur amusée brillait dans son regard doux et gris. Elle vint s’appuyer au piano, se penchant doucement vers Simon. Et c’est avec une lueur au fond des yeux et un sourire provocateur qu’elle lui demanda sur un ton légèrement moqueur : « Tu comptes jouer dans cette tenue ce soir ? » Simon rougit puis regarda son jean usé, son vieux tee-shirt déchiré au niveau de l’épaule droite.
« Heu, non, bien sûr que non. Il faut que j’aille me changer » dit-il en se levant, se retrouvant ainsi à quelques centimètres d’Elena. Il pouvait sentir son parfum et le souffle de sa respiration. Après quelques secondes qui lui parurent une éternité, il parvint à articuler : « Et toi, que fais-tu là ? Tu ne devrais pas être avec Tony ? Il sera là ce soir ? Il viendra dans la loge ou… ? »
« Simon, tu parles beaucoup trop. » répondit-elle avec un soupçon de tristesse dans la voix.
« Heu, je… et bien c'est-à-dire »
« Tony ne peut pas venir ce soir, il est de garde. » Simon était comme hypnotisé, il avait du mal à respirer, son cœur résonnait telle une grosse caisse dans sa tête. « A chaque fois que nous donnons un concert il a toujours quelque chose d’important à faire ! Je… J’ai l’impression qu’il se moque de moi et de ce que je fais. Et ça m’agace. Il ne me prend pas au sérieux et ne s’intéresse pas à moi, enfin pas vraiment, pas comme j’aimerais… Je ne m’attendais pas à ça. Je pensais que ça se passerait autrement, différemment, mais… apparemment, je me suis trompée.»
« Je suis désolé, je croyais qu’il avait pu se libérer. Mais »
« Mais ? »
« Je… je ne veux pas me mêler de ta vie privée, mais si j’avais une copine comme toi, je… »
« Tu ? » dit-elle en le fixant du regard. Et dans ses yeux il put lire de la tristesse. Elle semblait si fragile en cet instant. Il aurait tant aimé la serrer dans ses bras, lui avouer combien il l’aimait. Mais il se contenta de dire :
« Et bien je ferais tout pour ne jamais lui causer de peine. »
« Tu es gentil, Simon » dit-elle en déposant un baiser sur sa joue. «Je vais aller me préparer pour ce soir » ajouta-t-elle en se dirigeant vers la porte. « Et tu devrais en faire autant ».
« Elena, attends ! » Elle se retourna, le regarda, étonnée, et attendit. Simon s’avança vers elle, le regard brouillé, son cœur menaçant de s’arrêter à chaque pas. Les mots avaient du mal à passer ses lèvres et il murmura tant bien que mal : « Je… Pourquoi… Est-ce que tu…» Mais il ne put finir sa phrase. Elena le dévisagea, ne sachant pas quoi faire. Elle n’avait jamais vu Simon ainsi. Il semblait désemparé, malheureux.
« Simon, quelque chose ne va pas ? » lui demanda-t-elle en lui prenant doucement la main.
Simon voulait lui avouer son amour mais elle avait quelqu’un dans sa vie. Certes quelqu’un qui la délaissait et la rendait malheureuse, cependant cela ne lui donnait pas pour autant le droit d’intervenir dans sa vie privée. Sans même se rendre compte de ce qu’il disait, il s’entendit prononcer : « Je j’ai perdu mon portefeuille, celui que mon père m’avait donné et… et tu vas me trouver stupide mais je n’ai jamais joué sans l’avoir sur moi, c’est un peu comme un talisman, tu comprends ? »
« Est-il marron ? »
« Oui, pourquoi tu l’as vu ? »
« Je l’ai trouvé par terre tout à l’heure en rangeant ma contrebasse. Je pensais qu’il était à Mike. » Et elle sortit le portefeuille de son sac. « C’est celui-là ? » demanda-t-elle en lui tendant l’objet. Simon le prit dans ses mains, le retourna, caressant le cuir souple et acquiesça. Une vague de soulagement l’envahit. Il leva les yeux et rencontra ceux d’Elena. Elle souriait.
« Merci. Maintenant, je suis prêt à jouer. On va faire un malheur ce soir. » Elle soutint son regard quelques secondes, puis partit.
De retour chez lui, Simon était à la fois heureux et déçu. Plus il repensait à sa conversation avec Elena, plus il s’en voulait. Elle était triste et il n’avait pas su la réconforter. Il avait eu l’occasion de lui avouer ses sentiments et au lieu de ça, il avait évoqué son portefeuille. Son portefeuille… N’était-il pas censé porter chance ? Espérons que ça se passera mieux ce soir.
21 heures. Le Birdland affichait complet. La tension se mêlait à l’excitation dans la loge des Bluesy People. Simon donnait les derniers conseils à ses amis, les exhortant à la perfection. Il était l’heure. Simon s’assura une dernière fois qu’il avait bien son portefeuille, puis il entra sur scène, salua le public, s’installa au piano et commença à jouer. Aussitôt, le stress disparut et il ne resta plus que la musique et le plaisir de jouer. Ils enchaînèrent les morceaux  avec aisance et humour et le public leur fit une véritable ovation. Alors qu’ils savouraient leur succès, le gérant du club vint chercher Simon. Robert Stanley voulait le rencontrer. Lorsque Simon revint à la table de ses amis une demi-heure plus tard, tous le regardèrent avec anxiété.
« Cette fois c’est officiel ! BlueSoul va produire le premier album des Bluesy People ! » déclara-t-il avec un grand sourire. Ses amis se levèrent pour l’embrasser, tous étaient heureux. Simon fit signe à un serveur et commanda une nouvelle tournée pour célébrer leur contrat. Ils restèrent encore une heure environ à parler de tous les changements qu’une telle opportunité allait impliquer dans leur vie, comme déménager quelques temps à LA, le temps d’enregistrer l’album, puis il y aurait une tournée dans tout le pays, peut-être même en Europe. Aux alentours de trois heures du matin, fatigués par cette longue journée, ils se séparèrent. Simon avait envie de prolonger un peu cette soirée, et décida  de rentrer à pied. Il se retourna pour jeter un dernier coup d’œil au Birdland, lieu de départ d’une nouvelle vie, et aperçut Elena. Elle s’approcha de lui, radieuse et dit :
« Finalement, ton portefeuille nous a porté chance. »
« Oui, peut-être. Je ne sais pas. Tout se serait peut-être passé de la même façon si tu ne l’avais pas retrouvé. Après tout, nous sommes les Bluesy People et le blues coule dans nos veines. »
« Peut-être… » répondit-elle en regardant Simon droit dans les yeux. « Mais sans lui, tu n’aurais peut-être pas réussi à te libérer de la pression et du stress. Je pense que sa présence te rassure et te donne confiance en toi. Alors je suis heureuse de l’avoir retrouvé avant le concert. »
Sans détacher les yeux de ceux d’Elena, Simon demanda : « Je n’ai pas envie de rentrer tout de suite, ça te dit de prendre un dernier verre ? »
« Avec plaisir ».

Catherine Nouan (Breuillet)

Ne perds pas la boule

Dans l’atelier d'Yvon Boschery, Monsieur Paul contemple le travail presque achevé. Sa mine réjouie témoigne de sa satisfaction : son buste en marbre de Carrare est vraiment très réussi. Son profil est parfait...
Son regard s’assombrit ; un instant il s'arrête sur le nez qui lui paraît un peu proéminent ; l’artiste aurait pu le raboter afin de présenter un profil plus flatteur, mais qu’importe, le grain fin de la pierre et la blancheur de la surface sont du plus bel effet. Il note avec plaisir que le sculpteur a eu la délicatesse d’occulter les nombreuses rides qui courent sur son front, et de réduire les boursouflures disgracieuses de son visage apparues suite aux nombreux repas trop copieux. L'œuvre campe un personnage à l'allure altière, dont le regard direct impose le respect et dénote l’homme d’action sûr de lui. Tout d'abord il avait envisagé de faire réaliser une statue en pied, mais le sculpteur l'en avait peu à peu dissuadé. Il avait bien fallu se rendre à ses arguments : Monsieur Paul tient à transmettre à la postérité l'image d'un homme dynamique et entreprenant, or sa petite taille et son embonpoint auraient nui à cette représentation.
Cet homme sûr de lui, imbu de sa personne, c'est mon mari. Il a laissé enfler son orgueil jusqu'au ridicule. Sa réussite sociale lui est montée à la tête. Son métier d'avocat lui avait apporté des succès flatteurs grâce à quelques procès retentissants ; fort de cette notoriété naissante il s'est engagé en politique et aujourd'hui il cumule les mandats de Maire et de Député depuis de nombreuses années. Ces fonctions lui permettent d'affirmer sa supériorité, de satisfaire sa soif de reconnaissance et d'honneurs. Il s'entoure d'une foule de courtisans niais et serviles, prêts à tout pour obtenir ses faveurs et éventuellement un passe-droit pour une affaire douteuse.
Il a insisté pour me traîner chez Yvon Boschery afin de me faire admirer son buste. Sa dernière lubie en date. Depuis quelques semaines il ne pense plus qu’à cela, c’est devenu une obsession : il souhaite garder son portrait sculpté dans la pierre pour l’éternité. Lorsqu’il m’en parle avec fièvre, je hausse les épaules en lui rétorquant que je trouve cette idée grotesque. Isabelle, sa secrétaire particulière, que je soupçonne d’être aussi sa maîtresse, est parvenue à le convaincre que cette œuvre d’art n’aurait pas sa place dans la salle du Conseil Municipal où il envisageait d'abord de l’exposer. Elle avait prétexté que le buste de Marianne lui ferait de l’ombre. Il a donc décidé qu'il l’installera dans son bureau à la maison.
Sans détacher le regard de son double en marbre, il me déclare triomphalement :
       Vraiment du bel ouvrage, qu'en penses-tu chérie ?
        Oui, Monsieur Boschery est un très grand artiste, mais je pense qu'il a eu l'occasion de travailler avec des modèles plus esthétiques.
Le sculpteur, qui se tient modestement à l'écart, surpris par ma répartie cinglante, ne peut s'empêcher d'esquisser un sourire gêné et cherche une réponse appropriée pour ne pas heurter son client dont il connaît la susceptibilité. Il n'en a pas le temps, car mon mari agacé consulte sa montre et déclare sur un ton irrité qu'il a un rendez-vous important et doit partir sur-le-champ. Vexé, il ne me propose même pas de me raccompagner à la maison. Il quitte l'atelier en claquant la porte de colère. Suit alors un silence embarrassé, troublé seulement  un instant par le vacarme du démarrage en trombe de la Ferrari de Monsieur Paul.

Mal à l'aise, je prie Yvon Boschery d’excuser l’emportement de mon mari dont je suis la cause. C'est vrai que je ne supporte plus cet air supérieur qu'il affiche en toutes circonstances ; son orgueil nauséabond fait monter en moi une fureur incoercible.
D'un geste compatissant de la tête, il m'indique qu'il comprend ce que je ressens et ajoute avec tristesse :
       Les hommes politiques sont vraiment des êtres à part.
Après un court instant de silence il reprend :
       Accepteriez-vous un thé, un café ?
       Non, je vous remercie. Je vais appeler un taxi pour rentrer... En l'attendant, voudriez-vous me faire visiter votre atelier ?
       Avec plaisir madame Paul, me répond-il avec empressement.
Il m'invite à le suivre et me montre d'abord des travaux de commande comme le buste de mon mari. Il y a là des personnages; tellement bien réalisés que je m'attends à les voir bouger : en les fixant j'ai même l'impression qu'ils respirent. Puis mon regard s'arrête sur des sculptures abstraites aux courbes si parfaites que l'on a envie de les caresser ; elles voisinent avec des formes plus torturées. Découvrant mon intérêt, il m'explique qu'il s'agit d'un projet sur lequel il travaille depuis plusieurs mois : une représentation des sept péchés capitaux.
Il me désigne une sphère de granit bleuté. Elle surplombe des formes oblongues qui ressemblent à des corps, comme si elle voulait les écraser ; juste à côté une tête de mort semble sourire.
       Vous voyez, celle-ci c'est l'orgueil.
        Vraiment très intéressant ! je ne suis pas une spécialiste, mais je suis sensible à certaines œuvres lorsqu'elles me touchent comme celle-ci par exemple.
Il poursuit en me désignant les autres représentations des péchés capitaux : la paresse, la gourmandise, la luxure, l'avarice, la colère, l'envie. Pour chaque sculpture il me fournit des explications ; ainsi pour l'avarice, une autre grosse boule de marbre rose trônant sur un tapis de pièces semble dédaigner une main décharnée qui se tend.
Un coup de klaxon discret annonce que mon taxi est arrivé. Déjà... Subjuguée par le travail du sculpteur et ses commentaires passionnants, je n'ai pas vu passer le temps.
Sur le chemin du retour, je laisse mon esprit vagabonder... Je devrais aller régulièrement visiter des expositions : c'est tellement enrichissant ! Depuis des années, les seules occasions où je côtoie des œuvres d'art sont les vernissages ennuyeux où mon mari m'emmène pour faire de la représentation ; là où il a besoin d’une potiche en fait. Lors de ces manifestations mondaines, personne ne s’intéresse vraiment à l'art. Les participants, des personnalités triées sur le volet, viennent là pour échanger des banalités, pour être vus et se gaver de petits fours arrosés de champagne. L'objectif  ultime est de voir son nom dans la presse le lendemain. Monsieur Paul adore ces manifestations où il rencontre toutes les personnes qui comptent dans la ville. Il se pavane et s’arrange toujours pour prononcer avec emphase un discours savamment documenté par son attaché parlementaire.
Aujourd'hui, cette immersion dans la création artistique donne des couleurs chatoyantes à une journée qui s'annonçait terne. Je pense à Yvon Boschery, qui possède un talent immense et qui pourtant reste humble, accessible, à l’écoute des autres. Je le revois avec ses yeux pétillants d'intelligence m’expliquer que dans chacun de ses « péchés capitaux » il a représenté un globe, comme symbole du péché. La sphère est un volume difficilement maîtrisable, toujours en équilibre précaire, et qui menace  à tout instant de s’échapper dans une direction imprévisible et de s'égarer. De plus, pour le sculpteur il s'agit d'une forme parfaite mais très délicate à travailler dans la pierre ; le moindre écart de la gradine et c'est la catastrophe : l'erreur devient irréparable et il faut tout recommencer.
Bercée par le ronronnement du taxi, je tombe dans un état léthargique. Je flotte dans un rêve cotonneux où des boules roulent en tous sens, se percutent, disparaissent, réapparaissent à l'infini.
Soudain, un coup de frein brutal du véhicule accompagné d’un juron m’extrait de ce demi-sommeil plein de volupté. Le chauffeur vient d’éviter de justesse un cycliste imprudent qui traverse la chaussée.
Cet incident me ramène à la réalité. J’examine avec lucidité ce qu’est devenue mon existence avec ce mari égocentrique, dont la quête des honneurs et de la gloire a balayé toutes les valeurs qui m’avaient séduite, il y a bien longtemps. Les rares moments où il consent à rentrer à la maison, il les consacre à me relater ses succès au Palais Bourbon ou à la mairie, ses rencontres prestigieuses, ses discours très applaudis ; puis lorsqu'il estime que je ne l'admire pas suffisamment, il s'enferme dans son bureau en grommelant.
Je passe en revue les sept péchés capitaux et je réalise qu'à des degrés divers il est affecté par chacun d'eux. Par exemple, en dépit d'une activité débordante, il est paresseux. Il ne s'intéresse à rien d'autre qu'à sa carrière et à son image. Il ne possède aucune culture. Pourtant dans ses discours il plaque des  références littéraires, historiques ou philosophiques pour leur donner une apparence d'érudition. Il s'agit d'une culture en trompe-l’œil car ses  sources proviennent d'un banal dictionnaire des citations qu'il garde jalousement enfermé dans sa bibliothèque. Combien de fois, l'ai je entendu jurer contre la porte qui se coince ! Il ne connaît rien des textes qu'il s'approprie. Parfois, il utilise des formules  avec le sens opposé  à celui voulu par l'auteur, mais qu'importe, ce qui compte c'est la force de conviction qu'il met dans ses propos, et dans ce domaine il excelle. Au fil des années, il a acquis de réelles qualités de tribun. Il maîtrise parfaitement les techniques oratoires, ce qui le rend capable d'enflammer un auditoire en racontant des banalités et même des âneries. Dès qu’un micro se tend vers lui tout son corps se met au service du discours ; il a même travaillé des tics qui renforcent son argumentation, en particulier un mouvement de l’épaule accompagnant un dandinement de la tête savamment étudié qui donne l’impression qu’il s’investit totalement dans l’action.
Je ne m'attarderai pas sur la luxure qui n'est pas le moindre de ses défauts. Il me trompe sans vergogne avec une énergie qui semble inépuisable. Il aime à s'entourer de jeunes femmes à la beauté tapageuse qui brillent plus par leurs mensurations que par leur intelligence. Évidemment, tout cela lui coûte fort cher en dîners raffinés dans des restaurants chics, en soirées huppées avec la jet-set, en sorties dans des clubs privés sélects ;  du fait de sa position sociale, de son physique et de son âge il ne peut pas se contenter d'emmener ses conquêtes au cinéma ou boire un verre dans une banale brasserie. Par ailleurs, dans l'intimité — je suis bien placée pour le savoir — il n'a jamais été un foudre de guerre et je ne l'imagine pas passer des heures dans une chambre avec ces jeunes femmes au tempérament volcanique.
Le chauffeur de taxi interrompt mes réflexions en me signalant que nous sommes arrivés. Il me dévisage avec un air interrogatif, voire même soupçonneux... Perdue dans mes rêveries aurais-je lâché inconsciemment quelques propos incongrus ?
En entrant chez moi, je ne sais comment l'expliquer, mais je me sens une femme différente. Heureuse, libre. J'ai la certitude que ma rencontre avec cet artiste — et la réflexion sur moi-même qu'elle a déclenchée — marquera un tournant dans ma vie.

  Voilà deux semaines que j'ai visité l'atelier d'Yvon Boschery et le souvenir de cette journée merveilleuse ne s'est pas effacé. Souvent je me surprends à penser à sa représentation des péchés capitaux tellement évocatrice et poétique. Le rêve des boules me poursuit, parfois ce sont d’énormes sphères, d'autres fois des petites billes, mais toujours elles roulent,   s'entrechoquent, rebondissent, partent et reviennent dans un ballet incontrôlable.
Je ne saurais dire qui de l'artiste ou de son œuvre me trouble le plus.
Aujourd'hui, tandis que je lis le journal où il est question d'une nouvelle intervention remarquée de Monsieur Paul au Palais Bourbon, le téléphone sonne. C'est le sculpteur qui m'annonce que le buste  est terminé : il le livrera dès que nous le souhaiterons.
Je reconnais immédiatement sa voix douce et grave : mon cœur s'accélère, ma gorge se serre, mon estomac se noue. Je masque autant que possible mon trouble en lui répondant qu'il peut venir cet après-midi ; je lui précise que mon mari est en déplacement toute la semaine à Paris. L'artiste propose alors de différer l'installation de la statue jusqu'à son retour, mais je lui explique qu'au contraire c'est bien mieux qu'il soit absent car ainsi j'aurai le temps de mettre en valeur la sculpture dans le bureau et puis l'effet de surprise décuplera le plaisir de mon époux.
  Cette livraison est une véritable aubaine ! Quel bonheur de revoir cet homme bourré de talent et de charme !
Enfin, le voilà ! Il apparaît les bras entourant amoureusement le buste recouvert d'un drap. Visiblement, il ploie sous la charge et avance prudemment pour ne pas trébucher. Je me précipite dans l'allée pour l'accueillir et le guider jusqu'au bureau. Il dépose son fardeau sur la table et me salue avec un large sourire. Il me demande à quel endroit je souhaite l’installer. Je lui désigne la  bibliothèque juste derrière le bureau de mon mari. A son regard dubitatif, je comprends qu'il ne sera pas facile de monter la sculpture là-haut. Inquiète, je lui demande :
      Ça semble très lourd, voulez-vous de l'aide ?
       Oui, il pèse plus de cinquante kilos avec son socle en bronze. Mais je devrais bien parvenir à le monter seul.
       A deux nous devrions y arriver plus facilement.
En effet, le buste est très pesant. J'aide de mon mieux le sculpteur, nous parvenons à hisser le bloc de marbre au sommet de la bibliothèque. L'effleurement de sa peau en sueur me trouble mais je cache mon émoi et je me concentre sur l'effort intense. Après quelques frayeurs —car un instant nous avons failli la laisser tomber— nous réussissons à positionner la sculpture à l'emplacement prévu.
Nous examinons avec satisfaction le résultat; soudain je vois passer une ombre dans le regard d'Yvon Boschery :
      Zut ! J'aurais dû prévoir un socle plus haut, car le buste mériterait d'être surélevé d'un bon centimètre !
        Oui, vous avez raison. Mais laissons-le comme cela pour aujourd'hui.
Contente que nos efforts soient récompensés en dépit de ce petit détail de hauteur, je lui propose un verre. Nous bavardons un long moment en sirotant de l'orangeade. Il m'apprend que sa série des « péchés capitaux » est terminée. Il la présentera dans quelques jours à Bruxelles dans le cadre d'une grande exposition internationale. Au cours de la conversation, à plusieurs reprises je suis tentée de lui parler de la nouvelle femme que je sens naître en moi grâce à lui. Mais je ne parviens pas à vaincre ma timidité. Il me quitte en me proposant de retourner un de ces jours à son atelier car il attaque une nouvelle œuvre importante sur le thème de la rédemption qui pourrait m’intéresser. Je lui promets de passer très vite en lui lançant un sourire complice.
Dès que je me retrouve seule, je retourne voir le buste. L'air dominateur et même menaçant, il embrasse avec hauteur l'ensemble de la pièce. C'est bien là mon mari ! Mais le sculpteur a raison : il faut le rehausser un peu. Je m’attelle à cette tâche sans tarder. Je dois déployer des trésors d'ingéniosité pour parvenir à soulever ce bloc de pierre et à disposer des cales d'un centimètre. J'utilise tous les outils que je trouve pour faire levier et pour surélever cette masse difficile à maîtriser. Je dois m'y reprendre à plusieurs fois. Finalement après avoir lutté plus d'une heure avec les lois de la gravité, je parviens au résultat escompté.
Je prends un peu de recul ; effectivement, c'est bien mieux ainsi ! Un centimètre ça change tout.
Mon mari rentre d'excellente humeur de son séjour parisien, ce qui me laisse supposer que, grâce à ses réseaux d'influence, il a réussi quelques coups tordus dont il a le secret. Dès que je lui annonce que le buste est installé dans son bureau, il exulte et se précipite pour le voir. Il s'immobilise sur le seuil, en admiration devant le chef-d'œuvre trônant sur la bibliothèque. Enthousiaste, il me déclare sur un ton exceptionnellement aimable :
      Bien, très bien, cet emplacement est vraiment parfait.
      Oui, je crois qu'ici le buste est bien mis en valeur. Sais-tu qu'avec Yvon Boschery nous avons eu toutes les peines du monde à l'installer ? Mais  ça valait vraiment le coup.
      Oui, en effet, merci, merci beaucoup.
Après un long moment de silence il reprend :
      Bon maintenant, je dois corriger mon discours pour l'inauguration de la foire-exposition
Tandis qu'il se dirige d'un pas volontaire vers son bureau, je m’éloigne car je comprends que maintenant ma présence n'est plus souhaitée.
En relisant avec attention son discours, Monsieur Paul hausse les sourcils et secoue la tête avec une moue de dépit. Décidément  cet attaché parlementaire manque vraiment de punch et son discours est ennuyeux au possible. Il faut ajouter un peu d'emphase à tout cela ; tiens, une ou deux citations de Jaurès feront l'affaire. Il se retourne et tire énergiquement la porte de la bibliothèque pour empoigner son fidèle dictionnaire des citations. Mais il ne l'atteindra jamais, car soudain tout bascule, il a juste le temps de pousser un hurlement, puis c'est le silence.
Un vacarme épouvantable, ponctué d'un bref cri vite étouffé m'arrache à ma lecture. Le cœur battant, je me précipite vers le bureau où je découvre mon mari inanimé, gisant misérablement sur le parquet avec une plaie énorme au crâne tandis que juste à côté de  lui, son double en marbre de Carrare, intact, le dévisage avec un sourire malicieux. L'image d'Yvon Boschery surgit immédiatement, mais je la repousse car l'urgence de la situation me commande d'agir vite. J'appelle les secours, tout en sachant qu'il n'y a plus rien à faire ; une masse de marbre qui pèse cinquante kilos tombant  d'une hauteur de deux mètres ça ne pardonne pas !
Je m'empresse de ramasser les sept petites billes d'acier qui calaient le buste et se sont éparpillées sur le sol. J'en récolte six. Vite, il en manque une, il faut à tout prix que je retrouve la septième avant l'arrivée des pompiers. Ouf, la voilà ! Il ne me reste plus qu'à me composer un chagrin de circonstance.
Un accident domestique causé par son propre buste, décidément jusque dans la mort Monsieur Paul aura  tout fait pour se distinguer. Et on dit que le ridicule ne tue pas...
Dominique Pichard (Limoges)

Le concours des Miss

           La date du grand concours annuel des Miss approchait et Hank Bouchet le présentateur vedette de ce show cherchait une idée originale pour frapper aussi fort que l’année précédente. Il lista les différentes options qui lui venaient en tête et les barra presque aussi rapidement ; surtout qu’il était hors de question de faire l’impasse sur le défilé en maillot de bain, le public aimait voir de la fesse, tout le monde le savait. En fait ce que les téléspectateurs attendaient, outre le résultat final, c’était la candidate avec un Q.I. d’huître ou la fameuse gamelle. Malheureusement pour Hank, les candidates se préparaient physiquement et intellectuellement, il n’y avait plus de place pour l’incident.
L’an dernier, son excellente idée - et les chiffres d’audimat lui donnèrent raison - de provoquer et pousser à bout la première dauphine, au lieu de féliciter longuement et d’insister sur l’heureuse élue, le conforta dans sa poursuite de nouveauté.
- Vous venez de faire la bise à la nouvelle Miss. C’était vraiment sincère ? N’est-ce pas le baiser de Judas ? Vous n’avez pas envie de la pousser dans les escaliers pour pouvoir prendre sa place ?
Il ne la laissa pas répondre et les cadreurs faisaient des gros plans sous tous les angles. Ils sentaient bien que des larmes allaient poindre à un moment ou à un autre.
- Quel dommage, perdre si près du but ! Ce  n’est pas trop dur à supporter de finir seconde ? Seule la gagnante aura droit à tous ces merveilleux lots. Que va penser votre famille ? Et que va dire votre entourage ? Vous croyez vraiment que vos copines ne vont pas se moquer de vous ? Je les imagine déjà en train de proférer « Hé t’as vu, c’est la grosse perdante ».
Hank ne lâchait pas sa proie, ne lui laissant aucun répit tel un pitbull, jusqu’à ce qu’elle craque et fonde en larmes.
- Mais il ne faut pas pleurer mon petit lapin bleu. Vous êtes si jolie même si nous avons tous préféré la grande gagnante. N’est-ce pas, cher public ?
Celui-ci voulait soit du pain et des jeux, soit du sang et du cul. Ce ne serait pas possible pour ce show mais là, il venait de lui offrir sur un plateau, des larmes et de l’humiliation encore bien chaude.
- Il ne faut pas vous mettre dans un état pareil mon petit, dit-il tout mielleux.
Hank  ne se lassait pas de visionner cette vidéo et la courbe d’audience qui grimpait en flèche au fur et à mesure qu’il harcelait la première dauphine. La chaîne avait pulvérisé son record d’audience et comptait bien renouveler l’exploit et profiter au maximum de juteuses pages de publicités. Les responsables marketing proposèrent non pas de faire une soirée, mais de présenter les cinq finalistes séparément ; une candidate par jour sauf pour le samedi soir dont l’apothéose serait le jour de la grande finale. À l’annonce de ce nouveau concept, les actions de la chaîne grimpèrent de manière spectaculaire. Tout le monde pensait à tout l’argent que les écrans de pubs allaient rapporter. Il ne manquait que l’idée de Hank.
Humilier les candidates ne serait pas possible et Hank avait un orgueil démesuré. Il ne pouvait pas s’abaisser à faire deux fois la même chose, lui la grande vedette de la chaîne. Il étala les photos des cinq candidates sur son bureau et scruta longuement Miss Italie, Miss Royaume-Uni, Miss Danemark, Miss Canada et Miss France. Miss Italie avait un léger handicap physique, mais il ne pouvait pas se permettre d’attaquer sur ce terrain. Pas lui ! Ce serait beaucoup trop facile et pas subtil du tout. Comme il ne trouvait  rien de satisfaisant, il décida d’aller  faire un tour dans le parc qui se situait au pied des studios de télévision.
Il croisa des joggeurs, des mémères à chien, des collégiens se tenant par la main. Il s’assit sur un banc pour observer ce qui se passait autour de lui. Rapidement son regard fut attiré par une scène qui se tramait dans le bac à sable. Tout un groupe d’enfant jouait,  sauf un, qui était tenu à l'écart. Chaque fois qu’il essayait de se faire accepter dans le groupe, les autres faisaient front et se moquaient de son vieux seau alors qu’eux avaient tous des seaux estampillés aux derniers films ou dessins animés à la mode. Et pourtant l’autre ne se laissant pas démonter, la vaillance du groupe monta d’un cran et chacun lui lança du sable dans la figure pour le faire pleurer. Quand il tomba par terre, aveuglé et hoquetant, ils lui donnèrent des coups de pied jusqu'à ce qu’un adulte ait pitié de la pauvre victime et vienne lui porter assistance et secours. Tout à coup Hank eut une illumination, il la tenait son idée et ne la lâcherait pour rien au monde. Les enfants sont cruels entre eux, il allait faire pareil. Le jeu du « maillon faible » n’avait-il pas été un succès, basé sur la stratégie et l'hypocrisie ? Et le pire, c’est que ça marchait. Il rentra l’air guilleret aux studios et convoqua son équipe, expliqua le concept à la salle de rédaction qui fut enthousiaste.

Mardi


- Pour gagner l’adhésion du public, il vous faudra le conquérir par votre charme, votre éloquence, votre intelligence et votre ruse. Et je vous propose une toute nouvelle règle à ce grand concours des Miss. Vous allez devoir critiquer, dénigrer, juger la candidate de demain.
- Il est devenu fou, s’écria quelqu’un.
- Vous êtes là pour gagner, continua Hank et c’est le vote des téléspectateurs qui doit vous être acquis. Alors lâchez-vous Miss Italie. Que pensez-vous de Miss Royaume-Uni ?
- Elle est jolie, répondit timidement la Miss transalpine.
- Allons, allons, ce n’est pas votre amie mais votre ennemie. Elle ne vous fera pas de cadeaux. Regardez-la bien !
- Elle est grande, dit-elle mal assurée.
- Miss Italie, Miss Italie, Miss Italie, répéta-t-il trois fois en secouant la tête et en prenant un air de chien battu. Écoutez-moi, je suis là pour vous aider à remporter le titre suprême. Vous pouvez attaquer son physique, son intelligence, son accent. Pensez aux stéréotypes. Moi je dirais « cette rosbif » mais je ne suis pas vous. Il n’y a que le premier pas qui coûte. Et vous verrez, une fois qu’on a commencé, c’est jubilatoire de critiquer. Allez le public, on encourage Miss Italia. Je veux un tonnerre d'applaudissements. Nous regardons à  nouveau une vidéo montrant Miss Royaume-Uni.
- Je n’aime pas sa grosse voix.
- Bravo. Voilà, c’est bien sa voix qui ne vous plaît pas et je suis sûr que les téléspectateurs sont d’accord avec vous, n’est-ce pas ?
Le show se clôtura sur la foule hurlant un oui collectif.

Mercredi


Le lendemain en salle de réunion, les chiffres d’audience étaient attendus comme le messie et quand la courbe d’audience apparut sur le moniteur, on n'entendit qu’un seul mot : CHAMPAGNE !
Tout le monde parla de l’émission et le soir à l’heure de diffusion le public était impatient d’entendre le verdict de Miss Royaume-Uni.
- Bienvenue au grand concours. Je suis Hank Bouchet. Miss UK, vous connaissez la nouvelle règle du jeu. Pour les rares téléspectateurs qui ont raté l'émission d’hier, ils l’ont manquée car leur poste était en panne, c’est tout, rassurez-vous les amis voici un résumé de la veille.
- Gros plan sur Miss UK, annonça-t-on en régie.
- Alors Miss Royaume-Uni, on a une grosse voix. Vous n’avez pas le droit de répondre à Miss Italia alors c’est à vous de descendre Miss Danemark. Allez-y, nous vous écoutons. Euh regardez-la bien, elle n’a rien de commun avec une fille telle que vous et elle voudrait vous ravir le titre de Miss. Ne vous laissez pas faire.
Miss Royaume-Uni prit une grande respiration et dit d’une voix forte : « Avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, elle fait beaucoup trop cliché.  On n’est même pas sûr que sa couleur de cheveux soit naturelle et elle peut très bien porter des lentilles. ».
- Ça c’est envoyé.
- Et vous savez ce qu’on dit sur les blondes ?
- Hé bien, Miss UK, c’est Shakespeare qui vous inspire. « Il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ». C’est de votre fameux Hamlet. On applaudit bien fort Miss UK pour sa franchise, ce n’est pas aussi facile qu’on croit au début. Mais vous avez remarqué qu’elle n’a pas la langue dans sa poche.
Nouveau pic d’audience enregistré par tous les instituts de sondage. Les annonceurs se bousculaient afin de passer leur produit dans cette émission. Hank sentait qu’il tenait le bon bout et se réjouissait par avance de l’émission du lendemain.

Jeudi


- Miss Danemark, très jolis yeux bleus permettez moi de vous le dire. Vous connaissez le principe c’est à vous de critiquer Miss Canada.
Elle n’hésita pas longtemps.
- Non mais elle s'est regardée dans une glace ? Vous avez vu sa tête, c’est pas une tête qu’elle a, c’est une pastèque !
- On se demande comment une si jolie blonde peut sortir des vacheries pareilles, sourit de toutes ses dents Hank.
- Je suis là pour gagner. Il y a une seule place et c’est mon public qui va m’aider. Je vous aime tous.
Avec grâce, elle envoya des baisers soufflés dans la salle.
Tonnerre d’applaudissements.

Vendredi


Dans la salle de conférence, sans surprise l’émission était loin devant la concurrence et l’auditoire réservait son vote pour Miss Danemark.
- Miss Canada, les spectateurs sont tout acquis à Miss Danemark d’après nos derniers sondages.
- C’est ce qu’on va voir.
Hank se réjouissait, les gens sont versatiles et parfaitement manipulables. Il savait que plus Miss Canada cracherait sur la dernière candidate, c’est-à-dire Miss France, plus les votes du public délaisseraient Miss Danemark au profit de Miss Canada.
- Alors Miss feuille d’érable, que pensez-vous de Miss Bleu, blanc, rouge ?
- Mais vous l'avez vue l’autre avec ses grandes jambes et son teint grisâtre. Elle est affreuse.
- Ah bon moi j’aime bien son côté gris souris.
- Mon pauvre Hank, ce n’est pas rock’n’roll pour deux sous. Elle fait très vieille fille et c’est elle qui veut remporter le titre suprême ! Mais pauvre fille rentre chez toi avant d'être encore plus ridicule.
Hank était aux anges. Il sentait poindre le début d’une érection tant cette candidate était une bonne cliente. Ce serait le triomphe demain pour la finale avec Miss France. Elle devrait frapper encore plus fort et avait l’avantage sur ses concurrentes de passer la dernière et donc de bien se préparer pour l’attaque vacharde qu’elle devrait monter contre Miss Italie.

Samedi


Les chiffres d’audience crevèrent une nouvelle fois le plafond. Ce fut au tour de la dernière concurrente, Miss France, dans son ensemble gris largement décrié par la rivale de la veille.
- Vous avez eu le temps de vous préparer. Vous ne pouvez critiquer Miss feuille d’érable qui vous a taillé un sacré costard,  à vous de flinguer Miss Italie.
- Merci Hank. En effet, je le pourrais mais je ne le ferai pas.
- Miss France, le public attend de vous des méchancetés sur une candidate concurrente, foncez
- Non !
La salle marqua un temps de pause puis siffla et hua jusqu’à ce que Hank demande le calme.
- D’accord, Miss Italie est handicapée, entama Miss bleu, blanc, rouge.
- Faites-vous plaisir engouffrez-vous dans la brèche, l’encouragea vivement Hank.
- Oui, elle est penchée comme si elle avait un torticolis permanent. Mais ça n’enlève rien à son charme, au contraire. Vous ne trouvez pas ?
- Public, encouragez Miss France qui n’a pas bien compris qu’elle doit butter la Transalpine et non la défendre.
Celui-ci applaudit à tout rompre car il suivait les directives annoncées sur des panneaux tenus par le chauffeur de salle.
- Miss UK a une grosse voix a-t-on dit. Moi, je trouve qu’elle a de la chance d’avoir une voix qui porte. C’est comme une voix de carillon et au moins avec elle, on ne peut jamais être en retard. Quand elle vous dit c’est l’heure, tout le monde l’entend.
- Miss France vous avez perdu la tête ?
- Je ne m’appelle pas Marie-Antoinette, mon cher Hank.
- Public, raisonnez-la
- Non je suis sincère dans ce que je dis. Quant à Miss Danemark, elle a ce côté amour romantique et tragique à la fois que toute femme amoureuse a pu connaître. Vous n’êtes pas d’accord avec moi mesdames ?
Toute la gente féminine applaudit. Les trois candidates que Miss France venait de défendre ne savaient plus où se mettre. Elles auraient dû agir comme elle. Elles s’étaient fait piéger par le charisme de Hank et là, rien n’allait plus. Hank sentait que l'émission était en train de lui échapper. Il était professionnel et devait rebondir sur-le-champ.
- Bien joué, quelle fine stratège vous faites pour vous accaparer les faveurs du public et son précieux vote. Vous défendez trois de vos rivales et vous allez assassiner Miss Canada qui n’a pas été tendre avec vous.
- Assassiner ? Vous y allez fort Hank chéri. Pourquoi le ferais-je Elle a tout à fait raison. J’ai de très longues jambes et le gris est ma couleur préférée, je suis née comme ça qu’est-ce que j’y peux ? Et pour rien au monde je ne voudrais changer.
Le public était totalement déconcerté, on s’affolait en régie. Il s’attendait à sa ration de haine et se retrouvait avec une candidate spontanée qui avait refusé de dénigrer ses camarades. Miss bleu, blanc, rouge était devenue totalement incontrôlable. À la coupure pub, Hank essaya de raisonner Miss France.
- Écoute ma petite, combien tu veux pour cracher ton venin ? C'est ça tu veux du fric ? Ton prix sera le mien.
Le voyant rouge s’alluma et Hank afficha son plus large sourire car il était à nouveau à l’antenne.
- Nous sommes de retour pour la finale du grand concours.
            - Scusi, je tiens à m’excuser. Miss France a raison. Votez pour elle.
- Tout le Danemark est avec toi Miss France. Tu m’as ouvert les yeux.
- Et je demande à tout le Royaume-Uni de la soutenir. Son profil est parfait.
-  Je suis désolée. Je ne voulais pas te dénigrer. Tu auras aussi mon soutien et celui de tout le Canada.
- Non mais quel revirement de situation. Mesdemoiselles, c’est quand même au public de voter. Appuyez sur vos poussoirs. Chaque Miss a un numéro. Allez-y.
La régie lança une ultime page de publicité.
- Instant solennel. J’ouvre l’enveloppe et la grande gagnante du plus beau monument au monde est Miss France Tour Eiffel.
Elle fut féliciter chaleureusement par Miss Danemark Petite Sirène qui avait repris sa teinte de bronze, Miss Italie Tour de Pise, Miss Canada Tour CN et Miss Royaume-Uni Big Ben.


Jean François Schwaiger (Strasbourg)